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LA POÉSIE POPULAIRE ET LE RÉDACTEUR

chrétienne y fait presque complètement défaut, mais, partout, le dessin est plus vigoureux. On ne recherche pas, par des raisonnements, à rendre plus ou moins acceptables les actions surnaturelles du héros; après l'enlèvement d'une jeune fille, on n'assiste pas à une demande cérémonieuse en mariage ; le héros ne meurt pas de maladie, mais dans une lutte terrible avec le dieu de la mort Charos, sur une aire de cuivre ; et Digénis ne donne pas de conseils à sa jeune femme au sujet d'un second mariage : d'après les chansons, il la tue en la serrant dans une suprême étreinte.

Nous voyons le héros cultiver lui-même ses terres ; son indépendance éclate dans les simples paroles qu'il dit : « Quand ma cause est juste, je ne crains pas même l'empereur». Par contre, la situation particulière d'un noble de campagne à l'égard des maîtres de Constantinople et de leurs courtisans, qui abaissent dédaigneusement leurs regards sur ce grossier provincial, se marque mieux dans l'œuvre du diaskeuaste que dans les fragments qui nous ont été conservés par la tradition orale. On peut dire que la rencontre de Digénis avec l'empereur est une application des conseils que Cécaumène donne à son fils (ci-dessus, p. 196) : «Fuyez la cour et ne vous fiez à aucun prince qui veut vous éloigner de votre ferme ». La liberté de langage dont il ne craint pas d'user à l'égard de l'empereur prouve combien est tausse cette idée courante que, dans l'empire romain d'Orient, parto utet toujours, on faisait preuve,

devant l'empereur, d'une soumission servile et d'une basse flatterie ; il se peut que tel fût l'esprit des cercles de la cour et des écrivains qui menaient joyeuse vie aux frais des hauts dignitaires. Mais cela ne suffirait pas pour qu'on ait le droit de dire que tout servilisme rampant est du byzantinisme. Ce serait oublier des exemples plus récents et moins lointains donnés par les courtisans de maints souverains occidentaux.

. A en juger d'après l'épopée, le fait d'habiter aux . frontières donnait lieu aussi bien à des mariages, i qu'à des combats entre Grecs et Arabes. Remarquons aussi que, tout en appliquant parfois une qualification blessante aux sarrasins, les auteurs ne les représentent pas comme des ennemis irréconciliables ; s'ils sont redoutés à cause de leur puissance, ils ne sont pas méprisables. Et il en est de même dans les chansons : on loue chez les sarrasins leur grandeur d'âme, leur caractère chevaleresque, leur douceur envers leurs captifs. Ces chansons diffèrent donc beaucoup, sous ce rapport, des poésies des Clephtes, qui, quand ils parlent des Turcs, ne les considèrent que comme des bêtes sauvages. Il ne faut probablement pas en chercher la raison principale dans les vertus plus grandes des Arabes; les Turcs, eux aussi, ont quelque chose de chevaleresque, et, quand leur fanatisme n'est pas éveillé, ils montrent aussi une vraie bonté de cœur. Mais les Hellènes qui se trouvaient en face des sarrasins les égalaient en puissance ; le développement intellectuel

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