LA POÉSIE CLASSIQUE ET LA POF^SIE MODERNE
des deux peuples était pareil et de même espèce, puisque, l'un et l'autre, ils avaient hérité de la science militaire des Romains. Les Turcs, par contre, voyaient dans les Grecs un peuple soumis, qu'ils méprisaient profondément ; à leur orgueil répondait le mépris des Grecs pour leur barbarie et c'est pour ce motif qu'aucun mariage capable d'amener une fusion des deux peuples n'avait lieu.
Les réminiscences classiques fréquentes dans l'épopée, vers d'Homère ou de Pindare, la mention de détails mythologiques doivent, naturellement, être mises au compte du diaskeuaste. Les chansons qu'utilise le compilateur byzantin datent-elles du X® siècle ? On ne peut répondre affirmativement qu'en partie. Dans les chansons qui vivent encore de nos jours, on rencontre trop de choses rappelant des idées du plus lointain passé, pour voir dans ces œuvres une manifestation nouvelle de la poésie grecque. Il est facile de constater dans le caractère de Digénis des traits qui montrent sa parenté avec Thésée ou, plus encore, avec Hercule ; dans l'une des poésies même on parle de son insatiable appétit, et l'on se rappelle que c'est là un détail utilisé par Aristophane et Euripide pour faire rire le public d'Athènes aux dépens d'Hercule. On a aussi montré des ressemblances avec les^ héros de l'Orient, ceux de la Perse et de l'Inde. Sans aucun doute, ces particularités étaient connues du peuple depuis des siècles ; le poète populaire, ici comme ailleurs, a appliqué ce qui en subsistait aux événements de son
temps et c'est dans cette adaptation que réside son mérite ; en cela il suivait l'exemple des grands poètes de la période classique ; car, pour ne citer qu'un seul cas, ces auteurs n'ont pas tiré de leur imagination joyeuse l'idée d'un dieu gourmand : évidemment, ils ont emprunté un motif de comédie à une vieille croyance populaire, qui, à son origine, n'était rien moins que joyeuse.
Le cycle des exploits de Digénis s'est répandu au delà des frontières de la Grèce. Les peuplades slaves ont des hylines où le héros figure avec son nom grec ; chez eux aussi la matière s'est modifiée selon les circonstances ; toutefois l'origine grecque se décède toujours clairement.
Le désaccord en religion et en politique qui, sous le règne des empereurs iconoclastes, menaçait d'anéantir les manifestations pacifiques de la civilisation, a aussi amené un arrêt dans le développement de l'art ; et cet arrêt est assez important pour qu'on ait le droit de parler d'une période antérieure aux iconoclastes et d'une période qui les suit. Mais fausse est l'opinion, jadis assez répandue, que l'art byzantin ne prend un caractère vraiment original qu'au siècle qui suit la fin de la querelle des images; si on la maintient, qu'on soit conséquent et qu'on regarde le chef d 'œuvre de l'art romain d'Orient, cette Sainte Sophie si authentiquement byzantine, comme un pur anachronisme. Il s'est formé quelque chose d'indépendant, d'original à l'égard de l'Occident bien des siècles avant la dynastie macédonienne