CARACTÈRE MONUMENTAL DE CERTAINS MANUSCRITS
de semblables images antérieures à la naissance de l'empire romain.
Nous voilà donc amenés à tenir l'art de Pompéï et l'ancien art chrétien pour des produits de l'hellénisme ; et il faut chercher l'explication de la technique et de la façon de concevoir dans les pays situés à l'est ou au sud-est de Rome ; bien entendu, en parlant ici de l'est, on ne peut avoir en vue, pour les premiers siècles de notre ère, ni Byzance, ni, plus tard, exclusivement Gonstantinople.
Toutefois, on rencontre dans les manuscrits de Vienne quelque chose de plus spécial que l'art hellénique. Le vrai byzantinisme commence à s'y montrer : les artistes qui les ont illustrés veulent donner une impression de magnificence, de majesté solennelle, de gravité théologique ; ce sera, naturellement, aux dépens de la naïveté. Le manuscrit des œuvres de Dioscoride, surtout, se distingue par un éclat de couleurs bien en rapport avec ce que nous savons du luxe de la cour de Byzance.
On voit se marquer encore plus le caractère monumental de l'art byzantin dans un évangéliaire manuscrit écrit en lettres d'argent sur un fond lilas foncé, le codex purpureus Rossanensis , ainsi nommé du nom de la ville de la Calabre où on le couberve actuellement. Dans les miniatures ornant ce manuscrit (elles datent probablement du temps de Justinien), on a, autant que possible, supprimé tout détail accessoire ; les figures se dressent indépendantes, comme si elles représentaient des statues et,
dans la digûité de leur isolement, elles rappellent les mosaïques de l'église de St Apollinaire à Ravenne (voir ci-dessus, p. 137). Une solennelle magnificence se montre aussi dans le fragment de l'évangile de St Mathieu, découvert récemment à Sinope en Asie Mineure et qui ,doit remonter au sixième siècle de notre ère. Le Christ est drapé dans un vêtement d'or : le fond lilas sur lequel est écrit le texte en lettres d'or et où il y a quelques miniatures, donne une impression de sombre majesté. Cet art est dur et cherche autre chose que la beauté destinée uniquement à charmer le regard ; il sacrifie tout à la mise en valeur d'un seul trait caractéristique.
Que le lecteur feuillette quelques livres donnant les reproductions de certaines des œuvres dont nous parlons, et il comprendra l'absurdité du reproche fait à l'art byzantin d'être fatalement morne et monotone. Les miniaturistes, travaillant moins pour le grand public que les entrepreneurs des vastes mosaïques des églises, étaient plus libres, leurs œuvres ont un caractère plus intime et ils pouvaient mieux affirmer leur individualité, bien qu'ils ne se soient pas toujours affranchis de l'influence de l'art monumental.
Il y a lieu, évidemment, de signaler ici un caractère commun, et le même phénomène s'est produit aans les vases grecs de l'antiquité, si différents que puissent être, d'ailleurs, les produits de plusieurs lieux d'origine très voisins l'un de l'autre. Peut-être pourraiton défendre l'expression d'art impérial romain, à
laquelle a donné naissance l'étude des miniatures de la Genèse ; c'est l'art de l'empire romain d'Orient, dont on ne trouvera l'origine qu'à l'époque où l'Occident ne constituait plus le centre intellectuel. Sa période la plus brillante pourrait coïncider avec le moment où Justinien avait répandu la civilisation chrétienne sur toutes les provinces de l'ancien Imper ium romanuni.
Nous avons vu qu*au temps d'Héraclius les liens qui rattachaient l'Orient à l'Occident s'étaient de plus en plus relâchés. L'élément grec s'est assimilé tout ce qu'avaient introduit l'administration et le système militaire des Latins ; il est, gd outre, entré plus étroitement en contact avec les peuples civilisés du sud-est, et, bientôt aussi, avec les voisins barbares du Nord. Cette assimilation s'est même continuée pendant les siècles plus troublés. Rien d'étonnant donc si, à la fin de cette période, c'est-à-dire à l'époque qui s'ouvre après les empereurs iconoclastes, l'art de Byzance montre un caractère plus spécialement oriental. A cette époque, la conception diffère tellement de celle de TOccident que même l'œil le plus prévenu ne peut plus voir d'emprunts ; aussi est-on forcé de parler dans les manuels d'un art vraiment byzantin. Les iconoclastes, comme trace de leur effort orthodoxe, ont laissé dans les^ productions de l'art une préférence pour ce qui est décoratif; et, ici, il faut positivement tenir compte de l'influence de l'Islam, qui n'a jamais transigé sur le deuxième commandement du décalogue.
Le caractère théologique de Fart, affermi par la lutte contre les infidèles et de plus en plus accentué par les couvents, hostiles aux réformes des empereurs, montre déjà, dès les débuts de la période qui nous occupe, où devait mener la tendance ecclésiastique . Avant tout , il devient évident que la renaissance, qui, dans la littérature, fait revivre l'antiquité, imprime aussi son cachet sur les arts plastiques. Les causes ayant amené, dans l'historiol graphie, la distinction entre chroniqueurs et historiens expliquée plus haut (p. 102), se font aussi sentir chez les miniaturistes, ils se séparent ainsi en deux l groupes différents.
C'est dans l'illustration des psaumes, (les plus H anciens spécimens datent du neuvième siècle) que ' ces deux directions s'accusent le plus nettement. Les psautiers faits par et pour les gens vivant I cloîtrés, sont. ceux où l'on a accordé à l'explication 1 du fond plus d'importance qu'à la beauté de la I forme ; leur style concorde avec celui des chroni- \ queurs, moines aussi et qui, partant, mettent la manifestation de l'élément théologique chrétien audessus de l'imitation de l'élégance des païens, avec leur goût pour les ornements extérieurs. Aussi ces psautiers ont-ils un caractère populaire. Les miniatures n'ont d'autre prétention que de pourvoi le texte d'un commentaire courant, au moyen de petites esquisses tracées sur les larges marges des pages, et d'attirer l'attention du lecteur sur les passages dont la valeur morale a le plus d'importance. Ces
l'illustration populaire des psautiers. 231
miniatures, qui manifestent inconsciemment les préoccupations exclusives du milieu où elles se sont produites, ont, pour l'iiistoire de l'art, autant d'intérêt qu'en ont, pour Thistoire de la langue, les œuvres de chroniqueurs tels que Malalas : dans un cas comme dans l'autre, le but de l'œuvre a été l'utilité, et non la recherche consciente de la beauté de la forme.
Aucun livre de l'Ancien Testament n'a autant d'importance pour le culte que celui des psaumes. Dans l'Eglise orientale, on le lisait en entier une fois par semaine ; pendant le grand jeûne qui précède la semaine sainte, deux fois. Le contenu en est donc clairement connu de tous les fidèles et, plus encore, des moines. Aussi n'est-ce pas pour expliquer le \\ texte qu'on l'orne : c'est pour le rendre plus vivant. U Et ici on retrouve cette interprétation littérale, dégé- i nérant maintes fois en platitude, que nous avons I déjà signalée dans l'ornementation des églises (voir ci-dessus, p 144 ). Les moines grecs ou hellénisés de l'Orient n'avaient pas de goût pour le mysticisme comme on l'entend en Occident, et la symbolique de l'ancien art chrétien, avec ses promesses d'immortalité, avait disparu avec la foi naïve remplacée par le dogme fondé sur le raisonnement. On ne tenait plus à éveiller le souvenir de ce que la communauté des fidèles croyait et confessait jusqu'au martyre; on préférait enseigner ce qu'on croyait avoir découvert au moyen de la théologie. Aussi ne s'écartait-on point de la lettre pour se livrer à des spéculations ou faire des allusions poétiques.
If
Quelques illustrations, empruntées à un psautier du neuvième ou du dixième siècle conservé à Moscou, et dont plusieurs sont connues grâce à des reproductions, peuvent faire clairement comprendre ce caractère original. Le 73® psaume dit des orgueilleux : « Ils élèvent leur bouche jusqu'aux cieux et leur langue se promène sur la terre ». Et voici comment le peintre a rendu ces images : deux hommes ont le haut de la joue allongé en forme de bec pénétrant dans un segment, couronné d'une croix, qui représente le ciel ; leurs langues se déroulent comme de larges rubans sur le sol. Il est vrai qu'on ne rencontre pas souvent de telles fautes de goût, fréquentes d'ailleurs aussi dans les psautiers occidentaux ; mais, là, c'est le fruit d'une imagination barbare. Par contre, l'exemple suivant est typique ; le verset 14 du psaume 34 dit : « Tenez votre langue loin du mal ». Et on souligne cette exhortation en représentant un homme qui tient la main devant la bouche. « Protègemoi, dit le psaume 40, v. 9, contre les filets qu'on m'a tendus et les rets des méchants». Et l'on nous dessine des diables occupés à attraper dans un filet des âmes humaines comme des poissons. Le psaume 48, V. 7 et 8, que nous traduisons, comme les précédents, d'après le texte des Septante, dit que « ceux qui s'enorgueillissent de leurs richesses ne pourront pas payer à Dieu la rançon de leur âme p. Et ce texte est accompagné d'un dessin représentant le pesage de l'or.
De ces psautiers populaires à ces autres psautiers