LES PSAUTIERS ARISTOCRATIQUES
qui, bien que faits aussi par des clercs, étaient du y moins destinés à des cercles de gens plus haut : placés, il y a loin ; c'est la même différence que , celle existant entre les chroniqueurs et les histo- ? riens formés par l'éducation académique. Pour ces < peintres, plus aristocratiques, comme pour les histo- f riens, la beauté de la forme fait l'objet de tous les soins ; ils semblent avoir plus d'amour pour les traditions de l'art du paganisme que pour les exigences \ de l'Église. Aussi, au lieu de régler servilement / leurs représentations d'après la lettre du texte, prennent-ils plutôt dans le contenu des livres saints l'occasion d'exprimer, par la couleur, les jouissances qu'ils leur font éprouver.
Un psautier de la bibliothèque de Paris, du fui/fe^ neuvième ou du dixième siècle et l'un des plus beaux c jf. manuscrits illustrés du moyen-âge proprement dit, y^*^ représente brillamment ce genre. En le comparant ^^^'" avec les manuscrits décrits précédemment, on pour- Cjo^^ rait le qualifier de psautier pour salons. Le texte ^ n'est pas accompagné d'esquisses, mais quatorze grandes miniatures, comprenant chacune une page entière, en forment l'illustration, qui, fort librement, ne s'astreint pas du tout au contenu du livre. Les marges des pages sont richement ornées ; en somme, cet arrangement coïncide presque, par sa composition, avec celui des ouvrages illustrés modernes. Les sept premières miniatures représentent des scènes de la vie de David, auteur présumé du livre des psaumes. Nous le voyons successivement en berger.
jouant de la lyre dans un paysage d'idylle, en Hercule chrétien aux prises avec le lion attaquant son troupeau, en jeune héros tuant Goliath. Puis il est oint par Samuel, porté sur le pavois et proclamé roi. Ailleurs, de jeunes vierges d'Israël dansent en son honneur. Un autre tableau pourrait s'intituler l'apothéose du grand chanteur : vêtu en empereur byzantin, David se tient debout entre deux figures allégoriques, la Sagesse et la Prophétie. D'autres miniatures illustrent des prières et des hymnes bibliques ajoutées au texte des psaumes. C'est Nathan reprochant à David son péché ; ce sont les Egyptiens périssant au passage de la mer Rouge ; c'est Isaïe en prière au lever du soleil. Ces sujets, traités presque comme des tableaux librement composés, rendent l'impression que les récits de la Bible ont faite sur l'artiste.
Les miniatures de ce psautier n'éveillent pas seulement notre intérêt par la façon originale dont elles sont traitées ; mais leur beauté mérite notre admiration. Rien ne peut surpasser l'éclat des couleurs, surtout dans les dernières miniatures du manuscrit; la représentation de la Nuit, exécutée en un gris très fin, est très émoji vante. L'attitude vraiment sublime du roi Ezéchias en prière, les nobles mouvements de Moïse, étendant les bras vers les tables de la loi, et la force d'expression donnée au visage d'Isaïe suffiraient pour prouver d'une façon éclatante que la force du sentiment de l'art byzantin dans ses meilleures productions n'a à craindre de comparaison avec aucun autre art, si haut qu'on
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le prise. Il faut être bien imprégné des préjugés courants contre tout ce que Bjzance a produit, pour contempler sans émotion les miniatures d'un autre manuscrit de Paris, de date un peu plus ancienne et renfermant les sermons de Grégoire de Nazianze. Ni pour la beauté de la couleur, ni pour la force de l'expression, on ne peut trouver un plus grand maître que le moine anonyme qui a rendu ici la vision d'Ezéchiel.
Ce qui a cependant frappé les savants dans ces images, c'est l'élément antique dans la conception et dans la représentation. On rencontre, presque dans chaque miniature, des lieux, des vertus ot des vices, des actions et des sentiments personnifiés, comme sur les vases ou les reliefs de l'antiquité : on ne s'attendait guère à les retrouver chez un chrétien du dixième siècle de notre ère. Sur David, pendant qu'il joue de la harpe, s'appuie avec confiance une femme drapée tout-à-fait à l'antique : c'est la Mélodie ; derrière une colonne, on voit apparaître la petite tête d'une nymphe du bocage, et, à l'avantplan, un dieu des montagnes, à moitié nu, représente Bethléem. Le tout expliqué par des inscriptions, comme dans certains monuments de l'art antique. Quand David fait tourner sa fronde contre Goliath, une figure ailée, la Force, touche son bras droit, pendant qu'une autre femme, l'Orgueil, s'enfuit loin du géant. La Force, la Douceur, le Repentir, le X Désert, la Profondeur de la mer, la Prière, toutes j ces pures abstractions sont représentées comme des 1
êtres concrets, à la façon des anciens. Le caractère antique de cette manière de concevoir frappe tellement les yeux que, jadis, on admettait généralement (et certains modernes célèbres le croient encore) que ces miniatures sont des copies de représentations beaucoup plus anciennes , empruntées à des modèles païens, et remontant peut-être à la première moitié du quatrième siècle. Mais on ne petit croire qu'après une époque iconoclaste et révolutionnaire, il se soit encore trouvé un artiste en état de s'assimiler ainsi l'art antique, et d'en appliquer les idées à ses propres œuvres.
Les philologues savent avec quel talent d'imitation les écrivains de Byzance de tous les siècles ont copié des modèles, ou classiques ou, tout au moins, -antiques ; on admettra donc aisément des adaptations réussies d'idées païennes même au neuvième et au dixième siècle après Jésus-Christ. Le monde savant a longtemps tenu un petit écrit byzantin pour une œuvre de Lucien, sous le nom duquel il courait. Or, maintenant encore, bien que la critique savante, se fondant plutôt sur le contenu que sur la forme, ait établi que le Philopatris (tel est le titre du dialogue en question) doit avoir été composé après le deuxième siècle de notre ère, on voit que des savants discutent la question de savoir si l'œuvre appartient au septième ou au dixième siècle. Il est évident que de telles questions se présenteraient encore bien plus souvent si le contenu même des écrits ne suffisait à les écarter; et l'on se rappellera, à ce
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propos, que les Grecs de tous les temps ont été fort habiles à pasticher l'antiquité. Mais, pour les miniatures, nous n'avons pas le droit de porter une accusation de ce genre ; ici, on n'a pas imité, dans un but de fraude, une forme d'art depuis longtemps oubliée ; on a, en réalité, poursuivi dans une période déterminée, avec une nouvelle ardeur, l'étude des anciens modèles qui n'avait jamais cessé. On trouve 1 des personnifications de localités déjà dans les plus ! anciennes mosaïques chrétiennes : comme , par \ exemple, dans une représentation du baptême de Jésus-Christ, où un dieu fluvial représente le Jourdain. En Occident aussi, cet usage était si répandu, que Charlemagne lui-même a vainement déployé tout son zèle pour combattre l'habitude de représenter sous des formes humaines le soleil, la lune, les douze vents, les mois elles saisons ; en vain pensait-il que cette pratique était contraire à l'esprit des Ecritures Saintes.
Quant aux miniatures du psautier de Paris, l'influence de l'étude des Anciens se trahit surtout dans les figures qui entourent les personnages principaux ; mais il serait injuste de prétendre que ces figures principales, avec leur pur caractère byzantin, soient gauches, lourdes d'expression et qu'elles déparent misérablement leur entourage classique. Nous trouvons l'Isaïe en prière, avec sa v belle figure resplendissante de foi, plus sympathique ' que les insignifiantes représentations de la Nuit et ; de l'Aurore qui se dressent à ses côtés. De telles '
miniatures montrent, mieux que toute autre preuve, que l'idéal de l'art byzantin, ou pour mieux dire, de toute la civilisation byzantine, était double : païen (antique) de forme et chrétien d'inspiration ; selon les temps ou les personnes, l'un des deux éléments l'emporte sur l'autre.
Cette observation a une portée générale et s'applique encore à d'autres exemples. Dans le Codex Rossanensis, on représente St Marc occupé à écrire son évangile, devant lui se tient une femme, dans laquelle on s'accorde en général actuellement à voir une représentation de la Sagesse inspiratrice de l'auteur. Dans le psautier de Paris, dont il a été question plus haut, on retrouve aussi la Sagesse; mais combien différente est la conception des deux manuscrits ! Le plus ancien de ces miniaturistes, vivant dans un temps plus proche des Anciens et avant la période des iconoclastes, représente la Sagesse comme une femme biblique, la tête enveloppée des plis d'une robe qui lui descend jusqu'aux pieds et fixant un regard sérieux sur St Marc, qui est assis ; par contre, l'enlumineur du manuscrit de Paris dessine, à côté de David, une jeune femme vigoureuse, ayant un bandeau sur sa tête découverte et ne se distinguant d'une figure païenne que par son auréole. A première vue, les différentes parties de la composition ne paraissent pas former un ensemble harmonieux. Il y a deux images, placées chacune sur une éminence et représentant, l'une, la Sagesse et l'autre, la Prophétie ; entre elles, sur un^