‹ Essai sur la civilisation byzantineChapitre 82 sur 122 · SOLIDITÉ DE LA DYNASTIE · texte numérisé non relu

SOLIDITÉ DE LA DYNASTIE

accorder ses faveurs et abandonner l'exercice du pouvoir à quatre hommes successivement. Sans être précisément tous insignifiants, ces favoris ne se montrèrent toutefois pas à la hauteur de la tâche difficile de maintenir l'empire en des temps de grave péril.

Un général d'un talent extraordinaire, Maniacês, victorieux en Asie et en Italie d'ennemis dangereux, eût peut-être été en état, comme un nouvel Héraclius, de sauver l'empire. Malheureusement, au moment où, proclamé empereur, il allait marchei; sur Gonstantinople, un fatal accident lui coûta la vie. Les Normands, admis primitivement comme auxiliaires par les empereurs byzantins et devenus ensuite leurs ennemis les plus dangereux, se trouvèrent tout puissants en Sicile et dans le Sud de la presqu'île des Apennins après la mort du seul général qui se fût montré capable de leur tenir tête. Ainsi disparut la dernière trace de la puissance de Byzance en Occident. La séparation qui, depuis Photius, existait aussi dans le domaine de la pensée religieuse entre l'ancienne et la nouvelle Rome, prit un caractère définitif, quand, en 1054, le Patriarche et le Pape s'excommunièrent réciproquement. Cet irréparable malheur se produisit à l'occasion de la soumission à l'Eglise romaine des régions conquises par les Normands ; mais les causes étaient plus profondes et elles existaient déjà quand surgit en Orient une puissance qui ses entait supérieure à l'Occident, sans avoir toutefois la force de lui imposer l'obéissance.

Au nord, l'empire tenait avec peine à distance les Barbares, c'est-à-dire les Tartares Petchénègues ; au sud-est, les victoires remportées par les Byzantins sur les Arméniens devaient leur être plus fatales que leurs défaites en Italie. L'Arménie, bien pourvue de forteresses solides, avait eu, pour Byzance, aussi longtemps qu'elle garda son indépendance, la valeur d'un état tampon contre les hordes turques. Soumise à Byzance, elle devint une province peu sûre ; comme il fut bientôt impossible de l'occuper en force suffisante, elle ne tarda pas à succomber sous les coups des Seldjoucides.

A la mort de l'impératrice, dernière descendante de la dynastie macédonienne, le parti de la cour et la bureaucratie perdirent le prestige dont ils avaient joui si longtemps aux yeux du peuple. La noblesse guerrière de l'Asie mineure, formant le parti des grands propriétaires, fit valoir ses prétentions et parvint à faire couronner empereur l'un des siens, Isaac Comnène (1057). Mais son règne ne dura que deux ans ; et ce fut une époque d'abaissement pour les grands de la capitale, parce que l'empereur avait vigoureusement empêché le gaspillage du trésor au profit des fonctionnaires de la cour et du clergé» Sous ses successeurs, les empereurs de la maison des Ducas, se produisit une vive réaction. Depuis les conquêtes de Basile II, on n'avait plus besoin des régions de l'Asie mineure pour fournir le blé à Constantinople ; la péninsule balkanique, grâce à la paix qui régnait, en produisait assez pour que l'empire

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ne dépendît plus des grands propriétaires fonciers de rOrient. En outre, on avait à craindre des séditions militaires, surtout dans ces régions, et on n'avait pas assez nettement conscience que, pour Byzance, la force de son armée était la condition primordiale de son existence. Il n'était ni facile ni même désirable d'étendre le territoire, et le danger dont menaçaient les Seldjoucides paraissait chose négligeable, puisque, comme l'histoire le montrait, les Arabes, bien plus redoutables que les Seldjoucides, n'avaient pas su assurer la victoire à l'Islam.

Les empereurs de la famille des Ducas ne se sentaient donc pas coupables d'une blâmable incurie quand ils s'abandonnaient à leur goût personnel pour l'art et la littérature ; quanta la bureaucratie, elle se gardait bien d'encourager des exploits dont le succès aurait pu amener, dans la capitale, des maîtres qui préféreraient de vaillants soldats à des fonctionnaires bien au courant des rubriques. Mais, en négligeant l'armée, les hommes politiques de Byzance préparaient la ruine de l'empire. Provisoirement, la richesse de la capitale, où affluaient toutes les contributions, était encore assez grande pour donner l'illusion de la prospérité ; mais on devait bientôt voir clairement combien s'était affaibli l'empire, en ne s'organisant que pour une période de paix.

La tribu des Turcs seldjoucides, ainsi nommée d'après le prince qui, au commencement du onzième siècle, transforma ces pillards païens en musulmans

conquérants, menaçait l'Asie mineure. L'empereur alors au pouvoir et qui, cette fois, était un guerrier de talent, Romain Diogène, fit ce qu'il put pour rendre à l'armée, trop négligée et composée alors en grande partie de mercenaires étrangers, son effectif complet et la discipline des anciens Romains. Il se porta lui-même à la rencontre de l'ennemi ; mais ni l'énergie qu'il avait mise à préparer la campagne, ni ses talents, ni l'héroïsme avec lequel il mena la guerre ne servirent de rien. L'armée byzantine fut anéantie dans la grande bataille de Malazkerd (1071) et l'empereur, fait prisonnier. Le sultan turc se montra plus généreux que les fonctionnaires de la capitale, dont la négligence routinière était la cause du désastre. Quand, après une courte captivité, l'empereur revint à Gonstantinople, il fut aveuglé, puis assassiné ; et, de nouveau, le parti de la paix reprit, au milieu de la guerre, les rênes du gouvernement. Quelques années après, il y eut une révolution militaire qui mit sur le trône un empereur, et celuici, à son tour, dut, trois ans plus tard, céder la place à l'un de ses généraux.

C'est ainsi qu'en 1081, cinquante-cinq ans après la mort du grand Basile, l'empire eut de nouveau un maître, qui, sous tous les rapports, semblait à la hauteur de sa tâche. C'était Alexis Comnène (1081- 1118). Lui non plus, il ne pouvait l'impossible ; mais son administration a cependant contribué à retarder d'un siècle la catastrophe qui menaçait l'empire.

Pendant le demi-siècle qui sépare le règne de

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Basile II de celui d'Alexis, le territoire de l'Etat avait diminué de moitié. L'Asie Mineure était aux mains des Seldjoucides ; seule, une bande étroite de terrain le long de la côte résistait encore. Les Normands, les Petchénègues et les Bulgares menaçaient les provinces européennes. Le nouvel empereur, pendant les trente-sept années que dura son règne, ne négligea aucun moyen pour conserver ce qu'on pouvait encore sauver et même pour faire des conquêtes, quand se présentaient des occasions favorables. Il récompensa le parti militaire qui l'avait mis sur le trône, sans grever les caisses de l'Etat : il conféra à ses partisans des titres et des honneurs. Pour les Barbares, il suivit les vieilles traditions byzantines, en les réduisant avec l'aide d'autres Barbares. Ainsi, par exemple, s'alliant aux Cumanes, il anéantit à jamais les Petchénègues. Des survivants, il fit des soldats et des colons après le massacre où les hommes, les femmes et les enfants périrent par dizaines de mille. Quant au danger de voir ses alliés se substituer à ses ennemis vaincus, il y para en leur accordant une part considérable du butin.

Mais les Normands étaient des adversaires plus redoutables et les auxiliaires auxquels on pouvait recourir contre eux étaient plus dangereux que les hordes sauvages du Nord. Les Vénitiens demandèrent et obtinrent, en échange de l'assistance de leur flotte, des privilèges qui devaient leur assurer à l'avenir l'hégémonie économique sur les pays du Levant. On leur permit d'acheter et de vendre dans

presque tout l'empire byzantin sans payer de droits de douane ou de port ; aucune douane n'avait même la faculté de visiter leurs marchandises. Plus de trente ports, y compris Gonstantinople, leur étaient ouverts; seules, les villes de la Mer Noire ne figurent pas sur la liste des ports francs ; probablement, comme on l'a conjecturé, pour empêcher les Vénitiens au moins de mettre la main sur le commerce des grains. Dans la suite, l'empereur se vit contraint d'accorder à d'autres Italiens aussi des privilèges du même genre.

Les républiques commerçantes de l'Occident, Venise, Pise et Gênes, avaient donc des factoreries dans les ports les plus importants ; les richesses du commerce, qui, dans d'autres siècles, avaient permis à l'empire de réparer ses pertes les plus graves, étaient passées aux mains d'étrangers. Les Occidentaux étaient plus forts que les indigènes, non seulement à cause de leur position privilégiée, mais aussi à cause de leur science. Leur supériorité provenait de la puissance de leur marché monétaire, de l'excellente organisation de leurs banques et de la perfection de leur droit commercial : toutes choses que les Grecs ne connaissaient pas. Les riches banquiers des villes italiennes restaient ainsi maîtres de diriger les actes des commerçants aventureux qui, selon les occasions ou les ordres de leur patrie, s'appliquaient, en d'autres pays au pillage légalement toléré ou contraire à toute loi. Le commerce des Grecs n'avait plus aucune vitalité; bien que

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