LES CROISÉS ET ALEXIS COMNENE
les galères italiennes eussent mis fin à la piraterie musulmane, le commerce maritime des Byzantins ne fit que décliner ; ils durent, en somme, se contenter des avantages équivoques résultant de la présence de riches étrangers qui ne deviendraient jamais grecs.
Si Alexis a accepté les graves inconvénients de ces mesures, c'est évidemment pour éviter un danger plus grand encore : il était trop perspicace pour ne pas prévoir les conséquences de ses actes. Il avait le talent, en donnant et en reprenant aux moments critiques, de faire d'un ennemi plus puissant que lui un instrument de sa volonté. Il l'a bien prouvé quand il dut s'entendre avec les croisés qui, plus rudes que lui et tout aussi perfides, étaient cependant moins rusés. Les admirateurs des croisés, aveugles pour les défauts de leurs héros, ne trouvent pas assez d'épithètes pour flétrir la mauvaise foi de l'empereur grec. On soutient qu'ayant appelé les Occidentaux, il a tout fait pour les exploiter et pour se soustraire, par la ruse et la tromperie, aux obligations qu'il avait contractées. La première croisade, ajoute-t-on, a été définitivement décidée à cause de la lettre d'Alexis à Robert, comte de Flandre, par laquelle il invitait les princes de l'Occident à la guerre sainte. Cette lettre portait, dit-on, « qu'il vaudrait mieux remettre Gonstantinople aux mains des princes de l'Occident que de la laisser tomber au pouvoir des païens». Mais il est bien, démontré maintenant que ce document,
dans sa forme primitive, contenait seulement la demande de quelques troupes auxiliaires et qu'il a été falsifié et remanié en Occident dans un but de propagande. Si Ton n'avait des preuves évidentes de ce remaniement, le texte seul de la phrase que nous venons de citer suffirait pour la rendre suspecte.
Quand on apprit à Gonstantinople comment les croisés commençaient leur expédition, on conçut de vives inquiétudes en voyant s'approcher ces foules composées d'éléments hétérogènes. En Allemagne et en Bohême, les croisés avaient massacré ou pillé les Juifs en masse; partout où se montrait leur bannière, on avait à craindre l'incendie, le vol, le viol. Ceux des croisés qui partaient pour l'Orient par conviction religieuse n'étaient pas en état d'empêcher les violences de la tourbe qui s'était jointe à eux pour piller, ou qui, dans son fanatisme, croyait les moyens justifiés par la fin. Et même les chefs de l'expédition, des hommes comme Godefroid de Bouillon, malgré leurs aspirations élevées, oubliaient parfois l'honnêteté et la bonne foi pour atteindre plus rapidement leur but.
Alexis était lui-même un croyant convaincu, s'intéressant aux questions théologiques et ne souffrant point les hérésies ; aussi se sera-t-il certainement réjoui des maux dont l'Europe menaçait les musulmans infidèles. Mais, en même temps, l'empereur était un diplomate rusé, sachant concilier son intérêt avec sa foi et craignant, non sans raison, autant ses