LES CROISÉS ET ALEXIS COMNENE
ennemis déclarés que ses amis animés du désir sincère de le délivrer de ses adversaires. En outre, son armée était faible et la population n'avait aucun penchant à partager l'enthousiasme des Occidentaux, même quand il était pur et sincère ; car si la croisade avait pour la France et la Flandre tout l'attrait d'une nouveauté, pour l'Orient, ce n'était que la continuation d'une lutte séculaire, à laquelle la raison seule conseillait de prendre part. En effet, le désir passionné de délivrer la Terre Sainte avait éclaté en Orient aux jours d'Héraclius, qui avait même fait promettre par le clergé la couronne du martyre à tous ceux qui tomberaient dans la lutte contre l'Islam ; mais, au onzième siècle, Byzance professait sur les croisades, la même opinion que plus tard l'Europe, au quinzième siècle et au seizième.
Quand donc les croisés eurent franchi les limites de l'empire et montré leurs défauts, les Grecs virent en eux avant tout des barbares, plus dangereux que les Petchénègues, parce qu'ils connaissaient mieux l'art de la guerre. L'empereur ne pouvait pas leur refuser de pénétrer sur son territoire ; il promit de les aider, surtout en vivres et denrées ; en échange , il obtint l'assurance que toutes les provinces qui avaient jadis appartenu à la Rome de l'Orient lui seraient rendues ou que, en tout cas, les conquérants le considéreraient comme leur suzerain. La tactique d'Alexis ne varia jamais : à l'approche d'une armée, il envoyait des ambassadeurs, qui apportaient des présents, et qui n'étaient
pas avares de belles paroles, traitant les envahisseurs de fils au nom de l'empereur ; mais, comme ^ arrière-garde, ils avaient des soldats impériaux i pour arrêter les pillards dans la mesure du possible | et pour les pousser plus loin sans en avoir l'air. 1
On réussit ainsi à faire passer les croisés sur | la côte de l'Asie mineure, où leur supériorité ^ numérique écrasante — au début de l'expédition ils comptaient 300.000 hommes — leur valut des victoires, qui rendirent pour longtemps inoffensive la puissance des Seldjoucides. Mais, en même temps, le climat dont ils n'avaient pas l'habitude, des privations de tout genre éclaircirent fortement leurs rangs, et il ne resta bientôt plus que le dixième de l'armée, ou moins encore. Dans toutes les négociations entre les Grecs et les chrétiens occidentaux, qu'il s'agît de secours à accorder ou de la répar-i tition des avantages de l'entreprise, la diplomatiej byzantine se montra extrêmement habile, et triompha| non seulement des chrétiens sincères qui se trouvaient] parmi les croisés, mais aussi des politiciens ; ils] furent toujours déçus, quoiqu'ils ne fussent pas plus] scrupuleux dans le choix des moyens. Voilà ce qu'oi n'a pas su pardonner aux Byzantins et voilà pourquoi^ Alexis nous est représenté dans l'histoire comme monstre de perfidie.
Le successeur d'Alexis trouva l'empire dans un( situation plus favorable que lors de l'avènement d( son père. Il suivit la même politique, et, comm< il disposait d'une puissance plus réelle, il n'eut pî
LES SUCCESSEURS d'alexis gomnène. 259
de peine à éviter ces actions équivoques auxquelles les circonstances avaient contraint Alexis. Il continua les conquêtes en Asie mineure, mais, grâce à sa prudence, il sauvegarda les finances de l'État et mérita ainsi le nom de Jean le Bon (1118-1143). Toutefois il ne parvint pas à rétablir la prospérité commerciale et cet échec devait avoir, dans l'avenir, les plus fâcheuses conséquences. Il essaya d'enlever aux Vénitiens les privilèges qu'Alexis leur avait accordés; or sa flotte de guerre n'était pas de force à protéger les côtes contre les pirateries de Venise et, bientôt, il fallut se soumettre de nouveau à la tyrannie économique de l'Occident. Les ports de Syrie, où les Italiens avaient la suprématie, accaparaient en grande partie le commerce avec l'intérieur. Pour les marchandises de Perse, d'Egypte et de Syrie, la principale échelle avait été Gonstantinople ; dorénavant ce fut Venise ou Gênes. Ce déplacement amena une rapide décadence, que la diminution des revenus de la douane ne permettait pas de dissimuler.
Le fils de Jean avait beaucoup trop adopté l'idéal chevaleresque des barons occidentaux pour gouverner un empire auquel il eût fallu un souverain à la fois administrateur et guerrier. Il fit beaucoup de . guefres heureuses ; mais il épuisa ainsi le trésor public, et porta une mortelle atteinte à la puissance politique de l'empire. Admiré et chanté de son vivant, il légua à ses successeurs une situation telle que, seul, un nouvel Alexis eût pu sauver l'État.
Le nouvel empereur ne manquait pas de talent, mais il n'avait ni convictions sincères, ni sagesse. Il était monté sur le trône comme représentant du parti national, qui eût voulu anéantir d'un coup la puissance croissante des Francs, auxquels son prédécesseur s'était plu à montrer de la sympathie et du bon vouloir. La haine nationale éclata chez ]e peuple byzantin qui, dans son propre pays, se voyait réduit à la misère par des étrangers ; aussi la plèbe les massacra-t-elle par centaines, sans épargner ni les femmes ni les enfants. On comprend l'origine de cette révolte du peuple grec contre l'Occident, si horrible qu'elle ait été dans sa manifestation ; mais elle ne pouvait manquer d'amener une terrible réaction, carie gouvernement se trouvait impuissant à la réprimer ou à la modérer. Le parti au pouvoir ne se montra pas moins cruel à l'égard des ennemis des classes commerçantes et agricoles : la noblesse de campagne et les fonctionnaires qui exploitaient sans merci les petits cultivateurs et faisaient de la Grèce un état féodal. On eut beau multiplier les confiscations et les peines corporelles ; on ne parvint pas à anéantir l'opposition. Il y eut une nouvelle sédition militaire ; elle porta sur le trône la dynastie sous laquelle l'État allait recevoir un coup dont il ne devait pas se relever.
Deux frères de la maison des Angélus occupèrent ensemble le trône. Ils étaient incapables, tous les deux lâches et perfides, même entre eux. Sous leur règne, l'empire, une fois encore, perdit des provinces