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LA CROISADE LATINE

en entreprenant la croisade, avait juré de ne s'en prendre ni aux biens ni à la vie des chrétiens et d'observer la plus sévère chasteté, chaque peuple se livra avec excès aux vices qu'il préférait ; mais, dans le pillage, régna la plus complète unité. Les croisés s'emparèrent des marchandises précieuses que contenaient les magasins ; ils dépouillèrent les églises de leurs trésors, brisèrent ou fondirent, pour en laire de la monnaie de cuivre, les œuvres d'art dont, depuis la fondation de la ville, les empereurs avaient orné les monuments et les places publiques. Un témoin oculaire byzantin, Nicétas, dont on peut contrôler la véracité par le récit qu'un des barons français a fait de l'expédition, donne le total des statues que les Latins détruisirent à cette occasion. Pendant trois jours, chacun pilla pour son compte. Ensuite, les chefs parvinrent encore à rassembler une somme de plus de dix-huit millions de francs en or et en argent, qu'on se répartit publiquement. Dans la ville dépouillée, on proclama Baudouin de Flandre empereur ; de petits états féodaux, soumis à la suzeraineté de l'empereur, surgirent dans le reste de l'empire, partout où les barons réussirent à triompher de la résistance que le manque d'organisation des populations rendait inefficace. Les Vénitiens \ s'emparèrent des trois huitièmes de l'empire ; ils ! choisirent de préférence les îles et les ports, montrant, i ici encore, la supériorité de leurs vues pratiques ; i longtemps après que les baronnies, séparées de \ l'Europe, eurent disparu, les Vénitiens se mainte- ■

naient encore dans les villes maritimes, où ils étaient en contact avec leur flotte. Bien que, de tous les étrangers, ils fussent les plus détestés, leur domination, malgré la haine qu'on leur portait, a exercé la plus grande influence sur la civilisation grecque.

Ici aussi la langue constitue un témoignage historique et reflète la marche des événements. De toutes [les langues étrangères, c'est l'italien qui a fourni ' le plus de mots au grec ; et, parmi les dialectes de l'Italie, c'est le Vénitien qui vient en première ligne. Pour juger l'importance des éléments étrangers d'une langue, ce n'est pas le nombre des emprunts qui importe, mais bien leur nature. Si l'on se place à ce point de vue, on verra que les mots pris par le grec à l'italien s'appliquent à difl*érentes couleurs, à des idées abstraites et à des degrés de parenté ; que le grec a adopté diff'érents suffixes de l'italien : preuve de rapports très intimes entre les deux peuples . Les mots étrangers venant de l'Ouest sont aussi beaucoup plus répandus dans toute la Grèce que, par exemple, ceux des langues slaves.

Il est, naturellement, trop facile d'abuser de ce témoignage, et d'en tirer des conclusions téméraires. Si les mots désignant le métier de charpentier et quelques-uns de ses outils sont empruntés à l'italien, on n'a pas le droit d'en inférer que l'art du charpentier a dû être introduit de nouveau à Byzance par les Occidentaux : l'histoire est là pour contredire cette conclusion ; ou, parce que le mot de colonna est étranger, on ne peut soutenir que la colonne ne joue

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