SA PUISSANCE DE TRAVAIL ET SA FÉCONDITÉ
Psellus ne fit pas attendre sa réponse. C'est une satire en forme d'hymne et donnant, en acrostiche, les mots suivants : « Je chante en rythme l'ivrogne Jacques ». Sans aucun doute cette parodie d'une hymne sainte eut grand succès dans la capitale ; on aura certainement admiré cette virtuosité dans l'injure, sans se scandaliser de ce qu'une réponse profane de ce genre avait de peu digne. Quand l'Église est sûre de la foi de ses ouailles, elle pardonne facilement une plaisanterie déplacée.
Psellus doit avoir eu une incroyahle force de travail, car, malgré les tracas politiques de tout genre qui l'accablaient, il a trouvé le temps d'acquérir des connaissances extrêmement étendues et de les étaler dans un nombre effrayant de livres. Les quelques milliers de pages que contient l'édition de ses œuvres ne forment qu'une partie de ce qu'il a écrit. Des études théologiques et des dissertations sur des textes en forment la partie principale. Viennent ensuite une histoire du temps de Psellus, des explications de questions juridiques, des exposés d'anatomie, des considérations philosophiques. Le tout entremêlé de compositions en prose ou en vers sur les questions les plus étranges : le but de la géométrie, les vertus des astres et des pierres, la possibilité de mettre au monde à volonté des enfants du sexe masculin ou féminin. Tout est occasion pour Psellus de noircir du papier. Il fait le panégyrique de la puce, du pou, de la gale et de la grammaire ; il engage ses élèves à être plus assidus aux cours et,
par exemple, à ne pas rester chez eux parce qu'il pleut. Il daigne même parler des proverbes et des superstitions populaires. Dans ses lettres, qui se comptent par centaines, il note beaucoup de particularités locales.
Les morceaux les plus précieux de ce fatras littéraire sont les écrits où Psellus parle de l'antiquité. Il a conscience d'être vraiment de la famille des Grecs de l'époque païenne, et l'on trouve déjà chez lui trace de philhellénisme ; car il regarde les Hellènes chrétiens ou païens comme un seul peuple. Avant lui, les Byzantins étaient surtout chrétiens et les plus importants d'entre eux se considéraient comme héritiers de Rome aussi bien que del'Hellade et de sa gloire. Psellus s'en tient au monde grec, dont il aime les vestiges comme un archéologue moderne. Il voudrait communiquer aux fonctionnaires qu'il envoie en Attique quelque chose de sa piété filiale ; il refuse de recevoir d'eux, comme d'autres de ses favoris, des produits des champs ou de la chasse, mais il leur enjoint de veiller aux monuments de l'antiquité. Il ne professe ni le néoplatonisme, ni le système d'Aristote, quoique l'Église le loue; il trouve ce système confus et, quant au panthéisme des néoplatoniciens de Syrie mélangé de démonologie orientale, il le combat, puisqu'il y voit une hérésie bien plus éloignée du christianisme que le système de Platon. Dans toutes ses phrases de rhéteur on sent l'ardeur de sa conviction quand il parle du grand penseur et qu'il s'écrie à plusieurs
SON PHILHELLÉNISME. 295
reprises : « Il m'appartient, à moi ». Mais c'est toute l'antiquité grecque qu'il aime. Dans un discours adressé à ses élèves, il dit que « la Sagesse grecque s'est fait une idée fausse de la divinité, mais elle a compris la nature comme le Créateur l'a faite ».
Dans son enseignement, il allait encore beaucoup plus loin ; pour lui, les anciens poètes avaient été des voyants, qui, sous une forme allégorique, avaient déjà annoncé les vérités du christianisme. Avec ses amis, il reconnaissait dans l'Hercule enchaîné « la volonté de la passion liée par la raison » et i^uand Ulysse pArle d^a patriqJHi'a pas en vue Ithaque, « mais^la Jérusalem céleste, qui doit être le but de nos efforts^ si nous^ne voulons pas que nos voluptés trompeuses nous mtomor^hosent en animaux ».
Chez Homère, non plus, il ne faut pas « s'en tenir à la lettre, ni se laisser ensorceler par son harmonie, mais chercher les beautés cachées ; et c'est aussi dans le même esprit qu'il faut lire Pindare, Epicharme et Archiloque ».
Il retrouvait ces allégories dans l'Ecriture Sainte.
« Rien dans l'Évangile, jqous dit-il, n'est s^s
? importance, même lesmoindres choses. Le nombre
d es poissons, celui des apôtres, la ceinture__de
St Jean-Baptiste, tout, en un mot, a un but qui res.te
caché à la grande masse ». Et ainsi se produit, entre
les écrivains sacrés et les auteurs profanes, une
véritable unité. C'est ne pas comprendre Psellus
J que de l'accuser pour cela d'hétérodoxie, bien que
[il'Eglise vît dans son culte pour Platon un penchant
dangereux pour Thérésie. Car il avoue que son admiration pour l'esprit profond des penseurs de l'antiquité ne l'empêche pas de tenir leurs affirmations pour fausses dès qu'elles contredisent la doctrine chrétienne ; mais, à son sentiment, ce n'est qu'une exception et il suffit de comprendre le sens profond de leurs idées. C'est ainsi qu'il se défend contre les accusations de ceux qui le jalousent. Quelquefois Psellus, semble-t-il, cède à une crainte humaine quand il accentue la supériorité qu'il reconnaît aux enseignements de l'Eglise sur les affirmations de Platon ; mais, dans son ensemble, son apologie était de bonne foi. Si même il tirait parfois sur la chaîne par laquelle sa profession de foi le retenait, il n'a jamais songé un moment qu'il ^ lui fût possible de la rompre. Dès que, comme [t savant, il se trouve en conflit avec le credo religieux, li il cesse ses recherches ou avertit qu'on ait à s'en défier. Trop vaniteux pour se taire quand il sait quoi j que ce soit, et, d'autre part, plein de terreur devant \ les forces cachées de la magie noire, il parle à mainte \ reprise de la puissance des démons et des arcanes j de l'astrologie ; mais, chaque fois, il assure qu'à ses ; yeux toutes ces forces impies sont condamnables ; il '■. a horreur des amulettes, des receltes de magie, des I imitations mystérieuses de phénomènes cosmiques. l\ Et son anathème est assez explicite pour nous \ fournir un tableau remarquable de la superstition de son entourage.
Gomme philosophe, Psellus, si nous le jugeons
USAGE qu'il fait DU LANGAGE POPULAIRE. 2911
bien, est un véritable savant ; pour les autres branches du savoir humain, ce n'est qu'un érudit sans jugement. Ses études médicales et juridiques semblent avoir consisté uniquement dans l'explication de la terminologie scientifique ; quand Psellus traite un sujet emprunté aux sciences naturelles, il ne se distingue sous aucun rapport de ses contemporains ni de ses prédécesseurs byzantins : lui aussi, il attendait tout du raisonnement et regardait l'observation comme un simple accessoire ; tout au moins» il acceptait sans critique les cas merveilleux que d'autres prétendaient avoir constatés et en faisait la base de ses théories. Puisqu'il ne se sentait chez lui que dans les murs de Constantinople, son genre de vie pourrait expliquer son insensibilité à l'égard de la nature. Mais la manière analogue dont Psellus traite les questions de grammaire montre que cette indifférence tenait à la tournure même de son esprit. C'est un des représentants les plus importants de l'espèce non encore disparue de ces philologues qui s'attachent plus à la transcription traditionnelle des lettres qu'à l'étude des sons et à la manière dont ils sont perçus.
A ne s'en tenir qu'aux titres, on pourrait penser que Psellus a plus aimé que ses compatriotes la langue populaire, si profondément méprisée à Byzance. Un savant de notre temps le loue « d'avoir interprété les idiotismes et les coutumes du petit peuple avec autant de zèle que la langue d'Homère et les faits et les institutions dont il nous parle ».
Mais quand on lit l'une ou l'autre des dissertations qu'il consacre à de tels sujets, on s'aperçoit bientôt qu'il ne peut être question ici d'intérêt pour la langue ou la vie du peuple. Il recueille des expressions comme on étire des fils d'or, dit Langendijk, dans le but d'en composer des sermons. Nous devons à ce procédé, qui fut toujours en faveur à Byzance, un peu de folklore, sans que Fauteur ait eu l'intention de nous le faire connaître. L'explication s'éloigne en général beaucoup du sens très visible des textes ; aussi ne peut-on croire que les savants aient eu, le moins du monde, l'intention de donner un véritable commentaire. Ce qui a donné naissance à ces tissus de proverbes et de traditions populaires, c'est le besoin de chercher au fond de tout une signification secrète, compréhensible seulement pour les esprits cultivés, polis ; c'est aussi l'idée que les simples d'esprit sont comme les enfants et manifestent inconsciemment des vérités que les sages doivent tirer de profondeurs cachées.
En voici un exemple, emprunté à Psellus : « Un fou lance une pierre et dix sages ne parviennent pas à la ramasser ». Commentaire: « La pierre, c'est le Seigneur, notre pierre angulaire, qui a réuni ce qui était séparé et a rassemblé ce qui était dispersé. Ne jetez pas cette pierre : mettez au milieu, pour que nous puissions nous y installer, celui qui croit à la folie de la Bonne nouvelle, celui qui s'est élevé plus haut que la sagesse des hommes et qui, animé par l'esprit de Dieu, est en réalité rempli de la divinité.