Des lois de causalité concrète
Certaines lois, — qu'il faut encore qualifier d'empiriques, parce qu'elles sont, autant que les précédentes, dépourvues du caractère de rintelligibilité, — expriment pourtant des relations causales. Quand les deux termes sont successifs, quand le premier des deux est un phénomène concret et effectivement isolable, susceptible de survenir, de s'ajouter ou d'être ajouté à des circonstances préexistantes, on peut lui donner le nom de cause. Non pas qu'il soit la cause totale, la raison suffisante.
4S CLASSmCATION DBS SCIKKCBS
r « antécédent inconditionnel > de Stuart Mill ; car panni les circonstances préexistantes, il en est qui sont nécessaires à l'apparition de l'effet. Le conséquent, qui ne se produit jamais tant que l'antécédent est absent, se produit toujours dès qu'il survient ; on est donc fondé à dire, sinon qu*il est la cause, du moins qu'il est cause. Cependant, son mode d'action nous échappe, et la loi, bien que causale, est inintelligible et empirique. Le chlore et Thydrogëne se combinent sous l'influence de la lumière ; la combinaison ne se fait pas dans l'obscurité, elle se fait lentement à la lumière diffuse, brusquement à la lumière directe. On peut donc dire que la lumière est ici une cause ; on ne dira certes pas qu'elle est une explication.
Pouvons-nous dire pourquoi la digitale ralentit les pulsations cardiaques et en relève l'énergie ? pourquoi le sulfate de quinine coupe la fièvre, ou du moins certaines fièvres ? pourquoi certaines intoxications générales, alcoolisme, nicotinisme, produisent certains délires déterminés : le délire zooscopiqucy par exemple, où le malade voit des animaux, soit grands et terribles, soit petits et répugnants ? Pourquoi un épileptîque, un enfant atteint de coqueluche n'ont-ils pas de crises pendant une maladie fébrile intercurrente ? Les accès convulsifs reparaissent à la convalescence. Febrîs spasmos iolvitj disaient les anciens. La fièvre est bien ici une cause, et pourtant nous n'y comprenons rien ; la causalité n'emporte donc pas avec elle rintelligibilité.
De telles lois sont véritablement empiriques, bien que causales. On peut d'ailleurs répéter à leur sujet ce que nous avons dit des précédentes. Elles sont seulement des lois de fréquence quand les termes en sont trop vagues ou trop complexes. Il y a beaucoup de maladies fébriles, et peut-être, dans des cas spéciaux, analogues, mais non identiques à ceux observés, la fièvre n'est-elle pas accompagnée de la suppression des accès convulsifs. L'épilepsie n'est pas une chose simple, unique, semblable à elle-même ; la coqueluche peut présenter des variétés selon l'âge et le tempérament des enfants, le climat, le milieu, les complications. Dans un cas irrégulier, exceptionnel, peutêtre les quintes de toux persisteront-elles malgré la fièvre. Ce cas n'eût-il jamais été observé, ne fût-il même jamais arrivé, il n'y a actuellement aucune raison de dire qu'il soit impossible.
Mais si les termes de la relation sont parfaitement définis, de telle sorte qu'ils soient identiques dans tous les cas possibles^ la loi sera rigoureusement vraie, et invariablement confirmée
DÉDUCnON DANS LES SCIEKCSS DÉ tk. NATURE 43.
par toute observation nouvelle. Le mélange de chlore et d'hydrogène ne manquera pas de détoner au soleil ; c'est que le chimiste désigne par chacun des mots Chlore et Hydrogène une chose unique, toujours la même, et que, dans la lumière ordinaire, il sait exactement quelles sont les radiations qui déterminent la combinaison*
Qu'elles soient ou non causales, les lois empiriques ont
exactement la même valeur au point de vue de la science
théorique. Car il faut distinguer la valeur théorique de la
valeur pratique d'une connaissance. Les lois empiriques en
général ont des applications précieuses : la présence de Tun
des termes révèle soit la présence antérieure, soit la présence
actuelle, soit la future apparition de l'autre; elles fournissent
au médecin le diagnostic et le pronostic ; savoir, c'est prévoir.
Parmi les lois empiriques, celles qui sont causales peuvent
avoir sur les autres une grande supériorité pratique : elles
fournissent au médecin la médication curative, ou préventive ;
savoir c'est pouvoir^ Quand la cause est entre nos mains, nous
pouvons produire l'effet ou l'empêcher ; ce sont les lois
causales qui soumettent la nature à notre empire. Hais au
point de vue de la théorie, elles se placent sur le même rang
que les autres, étant également intelligibles. Elles sont
l'expression de Tordre naturel à expliquer, elles n'en sont
pas l'explication.