CHAPITRE V
La biologie se divise en abstraite ou générale, et concrète ou spéciale. Chaque propriété vitale ou fonction doit être étudiée à part, dans tous les êtres où elle se rencontre : c'est la biologie générale ou physiologie. La biologie spéciale, botanique et zoologie, est l*étude des espèces vivantes, chacune avec tous ses caractères morphologiques et toutes.ses fonctions. Cette division répond à celle que nous avons trouvée en cosmologie, entre la physique et la chimie.
Je ne saurais accepter la conception de Cl: Bernard, d'une physiologie générale, science des c phénomènes communs aux aniinaux et aux végétaux >, et de physiologies spéciales — végétale, animale, — des vertébrés, des invertébrés, etc., — peut-être même de -physiologies individuelles, allant jusqu'à l'étude des idiosyncrasies. On ne parle pas d'une physique générale, science des phénomènes communs à tous les corps, et de physiques spéciales pour chaque espèce de matière. La physiologie générale est toute la physiologie, car c'est Tétude de chaque propriété vitale, dans tous les cas qu'elle peut présenter, même les plus spéciaux, même les plus singuliers. Les lois de la vie sont les mêmes pour tous les vivants, sans quoi elles ne seraient pas des lois ; ce sont les vivants qui sont différents, non les lois qui les régissent ; de même que des corps différents présentent des phénomènes différents, bien qu'ils obéissent aux mêmes lois physiques ^
^ (1) Au fond, a. Bernard n'a pas très nettement défini la physiologie générale. Par cette expression, ou par celle de physiologie cellulaire, qu'il préféré qnelqnefois, tantôt il entend une branche de la physiologie totale, tantôt une manière d'envisager la physiologie totale.
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On divise communément la biologie en anatomie et physiologie. Cette division est fort utile dans la pratique, mais elle.ne saurait être conservée quand il s*agit de I*ordre rationnel des connaissances.
Il faut, comme chacun sait, être, bon anatomiste pour aborder utilement la physiologie. Tous les grands progrès en physiologie ont été précédés de découvertes en anatomie. Les dissections des Alexandrins ont suscité les travaux physiologiques de l'école de Galien. La découverte de la circulation dii sang est suggérée à Harvey par celle des valvules des . veines (Fabrice d*Acquapendente), et, en général, toute la physiologie moderne ne devient possible qu'après les découvertes anatomiques des xvi* et xvu* siècles (Vesale» Fallope, Sylvius, Fernel, Morgagni, Mascagni, Sténon, Glisson, etc.). Enfin la création de Thistologie (Anatomie générale, de Bîchat) et Texamen microscopique des tissus (Schwann, etc.) préparent Tœuvre de Magendie et de Claude Bernard.
Mais Tanatomie toute seule n*est pas une véritable science, car il ne suffit pas d'observer les structures ; il faut les expliquer ; or c'est la physiologie qui les explique.
L'anatomie proprement dite décrit l'organisme adulte, elle le prend après te développement terminé, avant la venue de la sénilité ; mais comme tout vivant se transforme sans cesse, depuis l'unique cellule du germe maternel jusqu'à la décrépitude finale, il y a une anatomie pour chaque âge. C'est ce que Sappey appelle VAnaiomie des âges. L'embryologie descriptive est partie intégrante de l'anatomie ; la structure s'éclaire déjà par l'histoire du développement. L'évolution individuelle suit une marche régulière caractéristique de chaque espèce ; l'individu ne se comprend pas sans l'espèce ; l'espèce, à son tour, ne se comprend que par les espèces antérieures d'cjù elle dérive et par les espèces voisines dont elle s'est différenciée. Déjà prolongée par l'embryologie, l'anatomie a donc encore pour complément nécessaire l'anatomie comparée ou morphologie. Ses descriptions doivent embrasser la continuité de l'évolution ontogénique et phylogénique de tous les organismes.
Ainsi entendue, cette science est encore purement descriptive. Ce n'est pas encore expliquer que de suivre la continuité des formes successives. Nous connaissons les phases de la caryocinèse, qui n'en est pas moins un grand mystère. Nous assistons, dans le champ du microscope, au dédoublement et à la migration des centrosomes, à l'expulsion des globules polaires, à la
fusion des pronucléus mâle et femelle, à la segmentation de Tœuf, à la formation des feuillets du blastoderme, mais nous ne comprenons pas le mécanisme de ces transformations. L*anaiomie se constate, mais jusqu'à présent ne s^explique pas. Nous voyons bien les individus d*une même espèce présenter la même succession uniforme de phases évolutives, nous n'avons pas pour cela résolu le problème de l'hérédité. C'est que, si l'histoire du développement commence à être un peu connue, la physiologie du développement n'est pas commencée. Or évidemment les structures ont leur raison dans les lois physiologiques, encore cachées, de l'évolution individuelle et de la transmission héréditaire.
Beaucoup d'anatomistes protestent avec raison contre l'abus des explications fonctionnelles et finalistes des moindres détails de structure. Quelle est la fonction du ligament rond de Tarti* culation coxo-fémorale ? Est-il destiné à limiter les mouvements d*adduction de la cuisse? Est-ce une gaine protectrice aux vaisseaux de la tète du fémur? M. Tillaux en fait un ligament d'arrêt, qui protège le fond de la cavité cotyloïde dans le cas d'un choc sur le grand trochanter. Le fait est qu'un tel choc détermine souvent la fracture du col du fémur, mais ne défonce jamais la paroi, pourtant très mince, de la cavité articulaire. Peut-être le ligament rond a-t-il réellement ces trois usages, mais ce sont là des effets, non des fins. Carl'anatomie comparée montre que cette lame fibreuse est, chez l'homme, le reliquat d*un tendon, qui, au cours de l'évolution, s'est séparé de son muscle; on le voit, chez certains vertébrés, par exemple l'autruche, se continuer par un corps musculaire, homologue du pectine de l'homme.
La fameuse glande pinéale est un exemple mémorable de ces explications fonctionnelles et finalistes qui tombent devant l'explication morphologique. C'est le débris d'un œil médian, qui existe encore chez certains lacertiens.
L'erreur de ces théories finalistes n'est pas de chercher dans la physiologie la raison des structures anatomiques, mais de faire de mauvaise physiologie, de voir une fonction là où il n*y en a pas, et une adaptation chimérique à cette fonction imaginaire. C'est bien à la physiologie qu'il appartient de rendre compte aussi bien de la régression d'un organe devenu inutile que de la formation d'un organe devenu nécessaire.
Et il ne s'agit pas ici de la fameuse question de savoir si c'est l'organe qui fait la fonction ou la fonction qui fait l'organe.
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Nous ne nous demandons pas si c*est ractivité propre d'un tissu, qui raccroit, la différencie et l'adapte. La croissance, dans des conditions et en un sens déterminés, est une fonction, la plus générale et la plus essentielle de toutes, celle qu'on peut le mieux assimiler à la vie elle-même. < La vie, dit Claude Bernard, c'est la création organique. > Cette, fonction créatrice est évidemment la raison des structures.
Ainsi Tanatomie, qui, dans l'ordre^de la recherche, précède nécessairement la physiologie, en devient une conséquence, dans l'ordre rationnel des démonstrations. La dissection et la micrographie sont des études assez considérables pour être séparées; elles exigent des installations spéciales et des maîtres spéciaux, mais cette séparation est pédagogique et non logique. La science des structures ne saurait avoir qu'une indépendance provisoire ; elle doit un jour s*absorber dans la physiologie.
La distinction de la physiologie et de la pathologie n'est pas plus profonde.
Pratiquement elle, est fort utile. On connaît les états morbides par comparaison avec l'état sain, comme on se représente, par comparaison avec l'adulte, les formes de la vieillesse, de l'enfance et de la vie embryonnaire.
En outre, l'indépendance de la pathologie est une condition de ses progrès. A plusieurs reprises dans l'histoire de la médecine (empiristes alexandrins, vitalistes modernes), on a vu renaître cette doctrine, que la maladie échappe à toute loi, parce qu'elle est essentiellement anomalie, écart de la nature ; la vie normale est définie, parce qu'elle est l'organisation et l'ordre; le désordre organique et fonctionnel n'a pas de lois. Une telle conception est la négation même de la pathologie. L'étude d'une maladie n'entre guère dans la période scientifique, que quand elle se révèle comme une espèce morbide.
Lorsque la tuberculose pulmonaire était encore confondue avec d'autres affections des voies respiratoires, quand les lésions tuberculeuses étaient autant de maladies différentes qu'elles atteignaient d'organes divers, les faits pathologiques n'étaient susceptibles d'aucune liaison ni d'aucune interprétation. Si les maladies sont spécifiquement distinctes les unes des autres, à plus forte raison se distinguent-elles de l'état normal. Cette distinction si légitime et si nécessaire dans la pratique, ne sépare deux sciences que tant qu'on ne connaît, tant qu'on ne cherche que des lois empiriques, simple expression et clas-
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sèment des faits; elle se réduit à sa juste valeur à mesure qu'on acquiert une connaissance plus pénétrante de ce qui se passe dans l'intimité des tissus«
Alors la pathologie a bien des lois, mais elle n*a plus de lois qui lui soient propres; de même les principes de la mécanique ne sont pas différents, selon qu'ils s'appliquent à une machine neuve ou à une machine usée ou faussée. Qu'une lésion endocardique s'oppose à Tadossement complet des valves de la mitrale au moment de la systole, une partie du sang, chassée par la contraction du ventricule, refluera dans l'oreillette ; c'est en vertu d'une loi physiologique que le cœur, pour obtenir le même effet utile, exécute alors des contractions plus énergiques et plus répétées ; c'est en vertu d'une loi physiologique qu'ils s'bypertrophie d'abord et se sclérose ensuite, sous l'influence de ce travail excessif ; c'est encore en vertu des lois physiologiques que se produisent alors la dyspnée, l'oedème pulmonaire, les congestions de divers organes. Quant à l'insuffisance de la valvule, elle s'explique par les lois physiologiques de la nutrition en vertu desquelles un tissu cicatriciel rétractile se développe au lieu et place d'un tissu local profondément altéré par l'inflammation. Enfin, l'inflammation elle-même, à laquelle Broussais voulait ramener toute la pathologie, se trouve être, d'après les travaux récents, une fonction physiologique, un moyen de défense de l'organisme. D*une manière générale, la théorie d'une maladie est faite quand on peut en expliquer toutes les altérations fonctionnelles et toutes les lésions organiques par les lois physiologiques connues.
Quant à la tératologie, Geoffroy Saint-Hilaire Ta rattachée définitivement à la pathologie. Les altérations organiques congénitales sont, en réalité, des altérations acquises, maiS; acquises avant la naissance, pendant la durée de la vie embryonnaire. Il n'en est aucune qui ne s'explique par un arrêt de développement, sous l'influence d'une cause qui, pourvu qu'on remonte assez haut, est toujours extérieure. Tous les faits tératologiques s'expliquent donc par les lois physiologiques du développement, et résultent de ce que les conditions normales en sont imparfaitement réalisées.
, Par conséquent, la physiologie est à elle seule toute la biologie générale, et absorbe en elle l'anatomie, Thistologie, l'embryologie, la morphologie, la phylogénie, la pathologie, la tératologie. Elle est la science de toutes les lois de la vie, ou. plus simplement la science de la vie.
GOBLOT. '11
Noas sommes^ ainsi conduits à des divisions analogues à celles de la cosmologie :