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CHAPITRE VI

BIOLOGIE ET PSYCHOLOGIE (Suite).

1. — T.oqsles vivants sentent et agissent, même les animaux dépourvus de système nerveux, même les végétaux; Toute cellule est douée d'irritabilité, et un élément psychique s'interpose, — ou s*est interposé, — entre Texcits^tion et la réaction ; il ne fait défaut que quand il a été éliminé par Thabitude. Dans les industries humaines, à mesure que le travail se divise et s'organise, il devient de plus en plus machinal, et c'est alors qu'on remplace l'ouvrier qui comprend et qui veut, par une machine ayeugle. De même la cellule qui réagit automatiquement à un excitant, a senti et voulu à l'origine. Les organismes les plus simples sont ceux où l'élément psychique a la plus grande importance relative, car ils sont les moins adaptés, les moins automatiques. •

Hais s'il faut dire activité psychique, il ne faut pas dire activité consciente.

Ce que nous appelons conscience n'est pas. un phénomène simple. La conscience, c'est la réflexion ; elle suppose toujours, à quelque degré, un effort et un retour sur soi-même. La sensation pure n'est pas consciente. Avoir conscience, ce n'est pas seulement sentir, c'est sentir que l'on sent. La conscience d'une souffrance, cela fait deux phénomènes, la souffrance et la cons- <;ience de souffrir. Je puis sentir sans le savoir, ne pas remar* quer ma souffrance et ne pas m'en souvenir. Le plus souvent, sinon toujours, j'ai déjà commencé à sentir avant de m'apercevoir que je sens. Quand l'être sentant est tout entier à sa sensation, il ne sait pas qu'il sent ; pour savoir qu'il sent, il faut qu'il dégage de son expérience antérieure la notion du moi, qu'il compare son état présent à ses états passés. Je senû, cela veut dire: moi, qui pourrais ne pas sentir ou sentir autrement, et qui ai senti autrement, j'expérimente actuellement telle modification affective. La conscience est un phénomène aussi complexe, aussi différent de la sensation, que la perception

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extérieure elle-même. Elle suppose la mémoire; et le souvenir n*est pas seulement, comme on Toublie trop souvent, le retour d'un état antérieur, c'est la reconnaissance de cet état comme Antérieur, c'est-à-dire un jugement, qu'on peut appeler jugement dC antériorité ^ comme la perception est le jugement d^ extériorité. On est donc fondé à dire que l'activité consciente n'est possible que grâce à une organisation spéciale, la plus complexe sans doute et la plus délicate qui se rencontre dans les tissus vivants.

H. Fouillée donne le nom A^ conscience à la forme commune de tous les états psychiques ; il appelle idées < tous les faits de conscience en tant qu'ils peuvent devenir objets pour la conscience même... Les états de conscience sont des idées virtuelles ou actuelles^ ». Je souscris entièrement à la pensée de M. Fouillée, mais non à sa terminologie ; il me semble qu'il s'écarte de Tusage en appelant conscientes ces sensations qu'on éprouve sans les connaître^ sans savoir qu'on les éprouve. Il proteste contre une conception purement intellectuelle de la conscience. < C'est, dit-il, réserver arbitrairement le nom de conscience à ce que Leibniz appelait Tapercé^p^ion. » H. Fouillée oublie que c'est ce qu'a fait Leibniz lui*mème : «... La perception qu'on doit distinguer de l'aperception ou de la conscience ' » ; il reconnaît que toute l'école anglaise depuis Hobbes jusqu'à Spencer, que M. Ribot et beaucoup d'autres, n'appellent conscience que la « conscience intellectuelle. > La conscience, en effet, est un mode de connaissance ; que serait-ce qu'une conscience qui s'ignore ? La dénomination de faits psychiques est au contraire assez générale pour comprendre les sensations, sentiments, désirs dont nous sommes affectés à notre insu.

. Ces réserves ne concernent que la terminologie de M. Fouillée. Son analyse n'en est pas moins pénétrante et juste. II a raison aussi de remarquer que la loi des psychologues anglais : la conscience ne peut saisir que des relations, est une loi exclusivement intellectuelle, c Si, par hypothèse, un être, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, éprouvait une douleur continue comme celle d'une pression ou d'un écrasement, une brûlure uniforme et monotone, une chaleur toujours la même, une céphalalgie continue, à qui persuadera-t-on qu'il ne sentirait

(1) VEvol. des idées-forces, p. 1, note.

(2) Monad., 14. . .

GOBLOT. 12

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rien, que labrûlure ou le mal de tète reviendrait à la même chose qu'une absence de sentiment? Un tel être ne disHngtieraU pas, ne percevrait pas son état ; il ne pourrait le connaître, il ne saurai/ jamais ce qu'il éprouve ; mais il ne l'éprouverait pas moins. Il n'y a pas besoin de comparer une céphalée continue à autre chose pour la sentir ^ > La fameuse phrase de Hobbes : c sentir toujours la même chose revient à ne pas sentir, » n'est vraie que si sentir est pris au sens de percevoir, connaître, avoir conscience. L'expression équivalente de Spencer : < Une conscience uniforme est une absence totale de conscience », est exacte si l'on ne veut parler que de la conscience intellectuelle. Celle de M. Ribot : c Percevoir deux sensations, c'est, en réalité, percevoir une différence entre deux sensations > est encore irréprochable, s'il s'agit bien de percevoir et non de sentir. Mais on peut sentir sans comparer, être affecté sans distinguer ce qu'on éprouve, c'est-à-dire sans en avoir conscience. < Ce n'est pas la différence qui fait les termes, ce sont les termes qui font la différence... On ne compose pas des sensations avec des différences de sensations, pas plus qu'on ne compose un trésor avec des différences entre des nombres. Il est impossible d'accepter cet intellectualisme qui résout les sensations en pensées, cette logique abstraite, mise à la place du sentiment de la réalité, cette sorte de néo-pythagorisme ou de néo-platonisme qui compose les sensations avec des limites, des intervalles, des relations sans aucun contenu'. »

Un schéma (naturellement très grossier) aidera peut-être & concevoir cette distinction entre la sensibilité et la conscience : soit un neurone PG, dont le corps est une cellule ganglionnaire G, et dont le cylindraxe s*arborise en une terminaison périphérique sensorielle P. L'excitation en P détermine une sensation en G. Si à ce neurone s'en joint un autre GC, dont le corps cellulaire est une cellule corticale C, et dont le cylindraxe s'arborise en contiguïté avec l'épanouissement protoplas-

(1) Vévolutionniême des idées-forces, p. 33.

(2) Ibid., p. 35. — Dans le chapitre suivant, M. Fouillée discute et repousse l'hypothèse de phénomènes psychologiques inconscients, mais il distingue la « conscience purement sensible » et la « conscience intellectuelle » (p. 46). Nous n'en demandons pas davantage.

mique de G, rexcitation pourra déterminer une sensation en G, puis, en C, la sensation d*une sensation, c'est-à-dire la cons* cience. Si le neurone PG existe seul, ou est seul excité, je sens, mais je ne sais pas que je sens.

Mon œil voit, mais ne se voit pas. Si les rayons lumineux qui le frappent s*y réfléchissent vers un miroir, qui les réfléchit encore vers mon œil, alors mon œil êe voit. La conscience est littéralement une réflexion, c'est-à-dire une complication spéciale et définie de l'activité psychique.

Une cellule ne peut pas avoir conscience, car la conscience suppose un moi, une personne, et la personnalité suppose la mémoire, c'est-à-dire une organisation très complexe. Une cellule n'a ni personnalité ni conscience, mais elle a une individualité et des sensations.

Toutes les objections contre la possibilité de phénomènes psychologiques inconscients semblent se résumer en celle-ci : Un phénomène psychologique inconscient ne peut être observé ni par la méthode objective, parce qu'il est psychologique, ni par la méthode subjective parce qu'il est inconscient ; il ne peut donc être observé d'aucune manière, et par conséquent, il n'est pas un phénomène. On ne saurait le concevoir ; c'est introduire l'inconnaissable dans la science.

Cette objection semble facile à écarter. J'accorde qu'une sensation inconsciente n'est pas un phénomène^ mais ce peut être un fait. Une onde de l'éther n'est pas un phénomène, mais c'est un fait. De ce qu'on ne peut l'observer, il ne résulte pas qu'elle soit inconnaissable. Je reprends laformule de M. Fouillée : « Les états de conscience sont des idées virtuelles ou actuelles > ; mais je lui demande la permission de la traduire : < Les états psychiques sont des faits de conscience virtuels ou actuels. > Us ne sont donc pas inconnaissables ; seulement ils ne sont pas toujours connus. Ils ne peuvent être coQnus qu'en devenant faits de conscience, puisque la conscience est précisément le mode de connaissance qui leur est propre ; or ils sont justement susceptibles de devenir, dans des circonstances convenables, faits de conscience. En cela, ils sont de tout point comparables aux faits du monde extérieur ; le physicien sait la loi de la dilatation des corps par la chaleur ; pourtant lorsqu'un corps se dilate en s'échauffant, l'accroissement de volume ne *peut pas toujours être constaté par le physicien ; un artifice est souvent nécessaire pour le manifester ou le reconnaître. Il n'y a pas plus de difficulté à admettre des faits psychiques

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inconscients qu'à admettre des &its risibles non actuellement vos ou discernés.

Mais Toici une difficulté d'un autre genre. Nous n'avons conscience que de nous-mêmes et d'une faible partie de ce qui se passe en nous. Si, dans tout processus physiologique, il y a des éléments psychiques, la physiologie semble donc impossible ; CL Bernard a raison de dire que nous ne pouvons que < contempler > la création morphologique, et qu'il faut renoncera la comprendre. L'effort que font tant de biologistes pour ramener la vie au mécanisme a justement pour but de donner à la science de la vie la parfaite objectivité des sciences cosmologiques.

C'est une dtfBculté ; ce n'est pas une impossibilité. Ne voyonsnous pas les physiciens aux prises avec une difficulté analogue, quoique moindre ? Leur observation pénètre à une très faible profondeur dans l'écorce terrestre ; si elle s'étend à des millions de lieues dans les espaces célestes, ces espaces explorés sont « un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature ». EnGn, dans les régions accessibles, il n'y a d'observable que ce qui peut exciter nos sens ; or, la matière a sans doute beaucoup de propriétés qui nous échappent, faute d'avoir des sens pour les observer. Et pourtant, la physique et la chimie ne sont point impossibles.

Qu'on veuille bien considérer par quels efforts d'abstraction et d'analyse on est parvenu à dégager les notions élémentaires de la physique et des mathématiques. C'est par des analyses encore plus délicates et plus subtiles des données de la conscience qu*on peut espérer parvenir aux notions fondamentales de la physiologie. Une douleur détermine la volonté d'écarter l'objet pénible ; voilà un fait très complexe, dont nous sommes aujourd'hui incapables de faire une analyse satisfaisante, et cependant, au point où nous en sommes, la répugnance de l'être sentant pour la douleur est, à tout prendre, une notion au moins aussi claire que le choc de deux atomes impénétrables.

.. 3. — - Selon le mécanisme vital, l'excitation d'une cellule détermine la réaction par un processus purement physico-chimique, et s'il existe un processus psychique corrélatif, comme dans les fonctions de certains centres nerveux, le processus physico-chimique n'en est pas moins complet en lui-même et indépendant. Quelques auteurs (Sergi, par exemple), vont jus-' qu'à dire que les mêmes processus pourraient indifféremment être accompagnés ou dépourvu^ 4e leur doublure psychique. La

consciencef ne serait que l'éclairage d'un mécanisme, et, selon le mot de M. Fouillée, « un éclairage de luxe n. Une machine fonctionne dans un atelier obscur ; ouvrez les fenêtres : elle fonctionne exactement de la même manière, seulement on la voit fonctionner.

Les spirituelles critiques de M. Fouillée * ne portent guère que contre cette forme excessive du mécanisme : < Mozart eût aussi bien écrit Don Juariy s'il n'avait trouvé aucun plaisir à la musique. Leibniz eût aussi bien trouvé le calcul infinitésimal s'il n'avait aperçu par la pensée aucun lien entre les principes et les conséquences ; Pascal eût fait de la géométrie sans la conscience de l'accord entre les conclusions et les pré» misses*..., etc. >

Non certes. La conscience a des conditions physiologiques ; si elles sont réalisées, elle existe, sinon elle n'existe pas. Les processus qui s'accompagnent de conscience et ceux qui en sont dépourvus ne sont pas identiques, sans quoi les mêmes faits dans les mêmes circonstances pourraient indiCTéremment se produire et ne pas se produire. Le mécanisme consiste seulement à dire que, dans le cas où il y a des phénomènes psy* chiques, ils accompagnent des phénomènes organiques sans contribuer en rien à les déterminer.

Deux hypothèses sont alors possibles : — Ou bien le mental est comme juxtaposé au physique ; ce sont deux séries parallèles qui se correspondent exactement, comme par une sorte d'harmonie préétablie, mais sans aucune interaction ; — ou bien le mental et le physique sont une seule et même chose, qui, pouvant être connue par deux voies différentes, les sens et la conscience, se présente sous deux aspects irréductibles.

La première hypothèse comprend toutes les formes du dualisme spiritualiste. C'est une hypothèse invérifiable, et d'aiU leurs bien peu satisfaisante. Elle est métaphysique et extrascientifique; elle est même théologique et anti-scientifique. Une harmonie préétablie suppose un Deus ex machina ; de cette façon on explique tout, et on n'explique rien.

La seconde hypothèse, au contraire, semble s'imposer à l'esprit. L'atome et le mouvement sont des représentations, des concepts ; le mécanisme est la forme abstraite que prend l'ex^ périence sensible quand elle est systématisée, transformée en

(1) Vévolulionnîsme des idéeê' forces, p. i58, sq. et passim, (â) P. 262.

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science. Il est bien vrai que l'Univers est un par mécanisme, réductible à l'étendue, au mouvement età l'impénétrabilité, mais cela est vrai de l'Univers représenté dans un esprit qui élabore une expérience sensible. L'Univers n'est pas réellement tel qu'il est représenté. Dès lors, si un observateur analyse les faits que l'observation externe lui révèle dans une cellule, et en fait la théorie, ces faits se réduisent pour lui au mécanisme ; mais ces mêmes faits sont, pour la cellule, en supposant qu'elle se connaisse elle-même, des faits psychiques, sensations, émotions, tendances, et, à un degré plus élevé, idées, volitions.

Le mécanisme revient donc à dire que ^ot^U^ rée/^^tr^prés^nsentable sotis la forme de t expérience externe. Il n'y a pas de faits psychiques ni de relations entre des faits psychiques qui ne puissent être envisagés par leur aspect mécanique.

Soit; mais alors on se bornera à considérer le déterminisme indéfini des phénomènes ; on ignorera ou on niera l'adaptation. On verra se mouvoir la machine vivante, on ne la verra pas vivre ; il n'y aura plus pour elle de bien-être ni de mal-être, de progrès ni de regrès, d'évolution ni d'involution ; il n'y aura même plus de distinction entre la vie et la mort. — On dira peut-être que la cellule est morte quand elle ne réagit plus aux excitations : un leucocyte est mort quand il n'a plus le pouvoir d'émettre des pseudopodes, une cellule vibratile, quand ses cils ont perdu leur mouvement. — Mais la cellule, même morte, réagit toujours de quelque manière ; un stimulus y détermine toujours quelque changement. — On dira que, vivante, elle est dans un état A' équilibre mobile , elle est morte quand cet équilibre est rompu. — Mais il est constamment rompu pendant la vie : toute action du dehors le détruit, et c'est précisément l'énergie mise ainsi en liberté qui est la réaction fonctionnelle. —*• On insiste : tant que la cellule est vivante, son équilibre se reconstitue ; elle récupère par la nutrition l'énergie potentielle dépensée par la fonction. — Mais il n'est pas vrai que la cellule vivante demeure identique à elle-même ; elle évolue, se différencie et s'adapte. Elle présente des changements de forme et de propriétés pendant sa vie, elle en présente après sa mort. En quoi ces changements mériteront-ils le nom de phénomènes .vitaux dans un cas et non dans l'autre?

Ce qui seul peut distinguer la vie de la mort, c'est la propriété de s'adapter, et le déterminisme des phénomèmes ne suffit pas à en rendre compte. Ainsi, même dans l'hypothèse du mécanisme vital, la physiologie ne peut laisser de côté la

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considération de Taspect psychique ; autrement elle ne serai plus la science de la vie, elle ne serait plus la physiologie, elle se réduirait à la physique et à la chimie biologique.

Dans Tétat actuel de la science, le mécanisme vital, présenté sous une forme convenable, peut, à la rigueur, se soutenir ; mais c*est une doctrine singulièrement paradoxale. L'activité psychique serait Taspect interne des processus vitaux, mais cet aspect serait négligeable, et le déterminisme des phénomènes, sinon Tadaptation, pourrait se concevoir tout entier sans lui. Un charbon brûle ma main, et je la retire. L'altération du tissu par le charbon ardent commence une série de phénomènes phy* sico-chimiques qui aboutit à un mouvement de recul, en vertu des seules lois de la mécanique moléculaire; tout cela pourrait s'expliquer sans tenir compte de la sensation de brûlure ni de la douleur. Les phénomènes organiques, histologiques, que les yeux, armés de bons microscopes et secourus par de bonnes méthodes, pourraient observer, se déterminent complètement les uns les autres, sans que l'aspect psychique de ces mêmes phénomènes soit nécessaire pour les comprendre. A vrai dire, il n'est pas raisonnable de soutenir que j'aurais retiré ma main tout aussi bien si je n'avais rien senti, car les phénomènes dont il s'agit sont tels qu'ils s'accompagnent nécessairement de sensation. Mais, sans tomber dans cet excès que nous avons déjà repoussé, on soutient que ma sensation et ma douleur n'oDt nullement déterminé ma volonté. Certains phénomènes histologiques, qui, en fait, sont toujours accompagnés de douleur, ont provoqué d'autres phénomènes histologiques qui, au dedans, se manifestent à la conscience sous l'aspect de volition. Quand des acteurs jouent une scène sur un théâtre, la rampe projette leurs ombres sur la toile de fond. On ne peut pas dire que ces ombres pourraient indifféremment exister ou ne pas exister ; elles accompagnent nécessairement les personnages ; mais ce ne sont pas elles qui parlent, qui se meuvent, qui jouent le drame. Ainsi ce n'est pas du tout parce que j'ai senti la douleur que j'ai retiré ma main ; le phénomène physico-chimique dont ma douleur est l'ombre a déterminé le phénomène physico-chimique dont ma volonté est l'ombre. Le psychique est un simple aspect, sans influence et sans efficace. C'est lui, il est vrai, qui est la vie ; c'est par lui, et pour lui. qu'il y a un bien et un mal, une évolution, une adaption; mais il ne contribue en rien à la détermination des phénomènes !

Bien au contraire, l'activité semble n'être consciente qu'au-

lu ClASSinG&TION DES SCIBIfCES

tant qu*il est nécessaire qu'elle le soit ; à mesure que là coqscieace devient inutile, on la Toit disparaître, et Tautomatisme s'établir. Il n'y a pas conscience là où l'adaptation est parfaite,, là où une réaction appropriée est déterminée d'une manière immédiate par l'excitation, là où un simple déclenchement suffit pour produire une transformation définie d'énergie potentielle en énergie actuelle. Il y a conscience là où il y a résistance, retard, incertitude, là où il est nécessaire que des énergies internes s'accumulent et se concentrent pour se dépenser au dehors, là où, en un mot, l'être, n'étant pas adapté, doit s'adapter pour réagir.

3. — Mais, si paradoxal qu'il soit, le mécanisme n'en est pas moins une doctrine séduisante, car il est un moyen d'esquiver une difficulté des plus sérieuses. Comment concevoir qu'un élément mental s'interpose dans la série des faits mécaniques? Il faudrait admettre qu'une excitation mécanique détermine un fait qui n*est pas un mouvement, que d'autre part un mouvement soit déterminé par quelque chose qui n'est pas mécanique, que de la force vive se^ transforme en ce qui n'est pas de la force vive, et inversement. C'est nier le principe de la conservation de l'énergie, admettre que de la force vive soit anéantie et créée, que le mouvement aille se perdre au sein dû psychique inextensif, et naisse du psychique inextensif.

Cette difficulté est peut-èlre atténuée par les réflexions suivantes :

. Le mécanisme n*est qu'un mode de représentation, et tout le réel n'est peut-être pas représentable sous la forme du mécanisme. C'est l'aspect externe de la réalité, mais non pas de toute la réalité.

Nous connaissons des modes actifs et des modes passifs de la conscience ; nous nous sentons agir et nous nous sentons agis. On peut admettre qu'il y a de même des modes actifs et des modes passifs de la vie psychique inconsciente. Or ces modes actifs ou passifs semblent correspondre à des faits de mécanisme intraorganique, comme l'aspect interne à l'aspect externe d'un même processus, l'endroit à l'envers d'une même étoile. Le sentir, conscient ou inconscient, a lieu quand de l'énergie extérieure produit des changements dans la cellule ; le vouloir, conscient ou inconscient, a lieu quand de l'énergie potentielle, accumulée dans la cellule, redevient actuelle et produit des effets extérieurs.

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Hais il y a aussi des modes de raôtivité psychique, en géoé* rai, consciente ou inconsciente, qui ne sont ni actifs ni passifs^ et par conséquent ne peuvent correspondre à aucun mécanisme. Ce sont le plaisir et la douleur. On a souvent remarqué qu*ils ne sont pas actifs ; on n'a pas remarqué qu'ils ne sont pas davantage passifs. Le plaisir accompagne Tacte, dit Aristote, mais ne le constitue pas, il n*est ni Tacte ni une qua* lité intrinsèque de Tacte ; il est un surcroit (iiciYivw^H^a) ; il s'y ajoute, c comme à la jeunesse sa fleur >. Pareillement, le plaisir n'est pas la sensation ni le sentiment ; il ne les constitue pas ; il s'y ajoute comme une qualité qui leur est inhérente. Dans une sensation agréable, je puis, par abstraction, considérer la sen-r sation indépendamment du plaisir, mais je ne puis pas considérer le plaisir indépendamment de la sensation : il ne se sépare pas, il ne s'isole pas, même abstraitement. Si je fais abstraction de ma sensation, le .plaisir s'évanouit avec elle. Par exemple, je puis imaginer une saveur sucrée en tant que sucrée, sans considérer si elle est agréable ou non ; mais si je fais abstraction de la saveur sucrée, je ne puis aucunement imaginer le plaisir qu'elle procure. Tout état agréable ou pénible est en même temps autre chose qu'agréable, le. plaisir et la douleur ne sont ni l'agir, ni le pâtir, mais quelque chose qui s'ajoute, pour l'être sentant, à l'agir et au pâtir. Ils ne sont pas des phénomènes, mais des épiphénomènes, et par là il faut entendre, non des phénomènes additionnels, mais des caractères non isolables des phénomènes psychiques.

Ainsi le mécanisme est la représentation du réel avec les seules ressources, et dans le seul langage de l'expérience externe ; c'est une traduction, et une traduction incomplète. Les phénomènes ne sont réductibles au mécanisme que dans la mesure où ils sont des faits d'activité ou de passivité ; or ils sont en même temps autre chose. La traduction est fidèle pourtant, quant à ce qu'elle exprime ; mais elle n'exprime pas tout ; elle exprime les relations des êtres en tant qu'ils sentent ou qu'ils veulent, mais non en tant qu'ils jouissent ou qu'ils souffrent. A ce point de vue, le mécanisme perd ses droits ; les lois mécaniques ne sont pas fausses pour cela, et ne souffrent nulle exception; mais, à cet égard, elles n'ont plus de signiflcation. Un plaisir peut être lié à un mouvement, mais un plaisir n'est pas un mouvement. Il n'y a pas de représentation mécanique possible de cette loi, que tout être aime le plaisir et hait la douleur.

Peut-être existe-t-il, même pour l'atome inorganique, un

intérieur, uii vouloir et un sentir, ou quelque chose de plus élémentaire dont pourraient sortir le vouloir et le sentir des êtres organisés. Peut-être Tétendue et Timpénétrabilité, la masse et le mouvement sont-ils l'aspect sous lequel des qualités intrinsèques, que nous ne pouvons concevoir autrement, sont représentées en notre expérience sensible. En tout cas, ils en sont les substituts légitimes ; Tinertie de la matière est un postulat fondamental de la physique, et ce postulat signifie que tout corps est, comme on dit, indifférent, à son état de repos ou de mouvement, et qu'on peut rendre compte de tous les phénomènes qu'il présente, en tant que corps, par des considérations purement mécaniques.'Autrement dit, si tous les atomes sont capables de jouir ou de souffrir, cela n'influe en rien sur leur manière de réagir. Bien qu'on ait tenté de se figurer l'atQme pondérable comme un tout très complexe, fait d'atomes impondérables, il est encore trop simple pour que ses réactions puissent être ambiguës; il est un automate par la simplicité même de sa structure.

Mais quand il s'agit du vivant, il n'est plus possible de ne* voir en lui que sa passivité et son activité ; sans doute, il faut qu'il soit excité pour qu'il réagisse; convenons aussi que, dans un état déterminé, il ne peut réagir que d'une seule manière à une excitation déterminée ; mais il est singulièrement difficile d'admettre que le plaisir et la douleur soient sans influence sur la réaction.

Le plaisir et la douleur sont des notions fondamentales sans lesquelles il n'y a ni psychologie, ni physiologie. C'est par elles qu'il peut y avoir bien et mal, état normal et états pathologiques, adaptation, organisation, vie et mort, notions que le mécanisme n'explique pas. Il ne paraît pourtant pas que plaisir et douleur soient ces concepts ultimes, parfaitement clairs et simples qui servent de vrai commencement aux séries déductives d'une science abstraite ; mais ils sont irréductibles au mécanisme physico-chimique, et, par suite, leur présenceindique que la physiologie est une science autonome.

4. — La conséquence de ce qui précède, c'est que la psychologien'est point une science indépendante; si la physiologie est nécessairement psychologique, la psychologie, à son tour, est nécessairement physiologique. C'est par une sorte de violence qu'on sépare en deux la science des vivants, et cette scission a trop souvent pour conséquence de spécialiser les études de la.

façon la plus artificielle et la plus funeste. Beaucoup de physiologistes dédaignent, quelques-uns veulent ignorer les travaux des purs psychologues ; ils emploient sans précision les termes de sensation, perception, image, souvenir, jugement, et tout le vocabulaire psychologique ; ils se contentent des explications les plus superficielles, font consister le jugement dans le simple rapprochement de deux images, et croient achevée la théorie de Tassociation des idées, de la mémoire et de rimagination, parce qu'ils ont découvert des fibres commissurales entre les diverses régions de la substance grise corticale. De leur côté, certains psychologues prétendent se passer de Tanatomie et de la physiologie cérébrales, et faire une science sans autres données que celles de la conscience. Il nous reste à montrer que cette tentative est chimérique.

Elle s*appuie sur cet argument classique , que les faits connus par l'intermédiaire des organes des sens, et ceux dont nous avons cette connaissance immédiate qui s'appelle conscience, sont réciproquement irréductibles, ce qui est incontestable. Mais il ne suffit pas que des phénomènes forment un groupe spécifiquement distinct, pour qu'ils soient Tobjet d'une science distincte ; il faut encore qu'ils aient en eux-mêmes toutes leurs conditions et puissent s'expliquer par leurs seules relations mutuelles. II n'en est pas ainsi des faits de conscience. Ce sont des cimes lumineuses dont les racines plongent dans la nuit. Ce qui échappe à la conscience est nécessaire pour comprendre ce qu'elle saisit. Un psychologue qui prétend se rendre compte de ce qui se passe en lui par la simple introspection ressemble à un sociologue qui s'installerait à sa fenêtre pour observer les passants, et prétendrait, d'après cette seule observation, comprendre toute l'organisation sociale d'une grande cité. Ces passants, lui dirait-on, vous échappent au détour de la rue ; il vous faudrait les suivre dans les magasins oïl ils vont faire leurs achats, chez leurs amis à qui ils rendent visite, dans leurs ateliers, dans leurs bureaux, chez leur méde* cin, chez leur avocat, dans leur maison et à leur foyer. Il faut s'enquérir d'où viennent les vêtements qu'ils portent, comment ils se procurent l'argent qui est dans leur poche, comment ils le dépensent, comment ils ont acquis la langue qu'ils parlent, les croyances et le savoir qui sont dans leur esprit, les sentiments, les passions qui les animent; et pour cela il faut bien considérer autre chose que ce qui passe devant votre fenêtre.

Tous les psychologues reconnaissent d'ailleurs que la méthode

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iatrospective ne saurait se suffire, qae la mélbode objective en est le complément nécessaire. La méthode objective, c'est Fobservation da langage, des gestes, de la physionomie, des actes, de tous les phénomènes sensibles qui sont les signes de Tactivité mentale ; mais tout cela est physiologique. Ce sont des eflets très lointains et très indirects de l'activité psychique, d'une interprétation difficile par conséquent, et toujours hasardeuse et vague. Pour en rendre l'inlerprétalion plus précise et plus certaine, il faut se rapprocher de leur origine, ne pas s'en tenir à l'extérieur et à la surface, prendre le scalpel et le microscope, faire des colorations, des dissociations, pratiquer des vivisections, observer des dégénérescences expérimentales ou pathologiques. Admettre la nécessité de la méthode objective, — et personne ne la conteste, — c'est, en réalité, admettre l'impossibilité d'une psychologie indépendante.

Si les faits conscients pouvaient s'expliquer par les seuls faits <;6nscients, la psychologie serait bientôt faite ; elle n'aurait pas d'obscurités. Au contraire, tout problème psychologique, après quelques classifications et distinctions, quelques uniformités de succession, lois tout empiriques et superficielles, se transforme en un problème physiologique. On a vite atteint les . limites de ce qui est conscient, ou peut le devenir par un effort de réflexion ; le passant ne tarde guère à tourner au coin de la rue, ou à se perdre dans l'éloignement.

On poursuit attentivement de tous côtés l'analyse expérimentale des conditions de la sensation ; on en étudie le seuil, les variations d'intensité, la durée, la discrimination, le contraste, etc., toutes observations qui se font parla méthode subjective, en même temps qu'on travaille, par la méthode objective, à l'anatomie et à la physiologie des organes des sens et des centres nerveux ; ainsi, des ouvriers entreprennent un tunnel par les deux côtés et s'avancent patiemment les uns vers les autres. On appelle cette étude la psychologie physiologique. On l'a crue spéciale ; or elle est destinée à devenir toute la physiologie et toute la psychologie.

Qu'est-ce, sinon une théorie physiologique, que celle de la relation du plaisir et de la douleur avec l'activité? Quand il s'agit des sensations agréables et douloureuses, c'est bien l'activité organique que Ton veut dire, et l'on s'arrête devant ce problème, que la physiologie résoudra sans doute un jour : pourquoi la saveur du sucre, l'odeur de violette, ou une température de 20^ sont-elles agréables, tandis que la saveur de la

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quinine, Todeur de l'hydrogène sulfuré, ou une température de 60^ sont désagréables? Mais c'est aussi à la physiologie de nous apprendre pourquoi une louange nous plaît, pourquoi nous souffrons d'une égratignure faite à notre ainour>propre. La conscience ne nous dit là-dessus rien de plus que ce que chacun sait. C'est ailleurs qu'il faut chercher quelle activité est détournée de son but ou empêchée par quelques obstacle •dans le second cas, et, dans le premier, quelle activité s'exerce et se dépense pour l'accroissement de l'être.

Ce que sont, en tant que faits de conscience, le désir et Vaversion, Vamour et la haine, chacun de nous sait, par son expérience individuelle, tout ce qu'on en peut savoir. Mais dans quelles conditions naissent ces sentiments? Comment surgissent-ils du fond obscur de notre être ? Assurément ils existent déjà depuis longtemps au moment où nous les apercevons, si bien que nous sommes parfois les derniers à les connaître. C'est à l'épreuve, et dans une sorte de crise, que nous pouvons savoir si nous sommes ou ne sommes pas amoureux, jaloux, ambitieux, courageux. Si l'on peut contester la doctrine de W. James et de quelques autres, qui réduisent les. sentiments aux. sensations viscérales et tégumentaires, on ne peut nier leur liaison avec des états organiques sans lesquels il sera toujours impossible de les comprendre.

La passion est, dit-on, une inclination exagérée et pervertie» qui est devenue dominante, exclusive, aveugle ; c'est une c rupture d*équîlibre ». De quel équilibre est-il question ici, sinon de l'équilibre organique ? Quand un homme en colère ne voit plus, n'entend plus, frémit et balbutie, c'est bien l'équilibre des fonctions cérébrales qui est rompu ; l'analyse d'un tel phénomène consisterait à décrire les hyperhémies et ischémies locales, les paralysies, parésies, inhibitions dont il se compose.

On avouera peut-être aisément que la théorie de la sensibilité doit se faire à la fois par l'observation interne et par l'observation externe ; la sensation, l'inclination, la passion ne sont-elles pas ce que l'Evangile appelle « la chair > ? Mais la théorie des faits intellectuels semble relever de la psychologie pure.

Cependant l'association est une loi de physiologie. L'association, c'est l'habitude, c'est-à-dire la transformation de l'organe par la fonction. S'il y a association entre deux états psychiques, c'est que le phénomène cérébral qui correspond au premier est lié au phénomène cérébral qui correspond au second, de telle sorte. que l'un provoque l'autre : c'est un

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ti/B»xe iatraeérébral, et même iatracortical. On l'accordera aaas peine pour les associations par contiguïté. Ces associations d*uae uiée à une idée^ sont* en effet, fort analogues aux asso* ciations i*waA idée à un mouvement, et, par contre, le système des réflexes aéttsouvent nommé une mémoire organique. Mais en est-il de même des associations par ressemblance et par contraste ? — Sans doute, puisqu'elles se réduisent aux associations par contiguïté, -i- Pourtant la mécanique et la physico-chimie cérébrales ne saturaient expliquer la perception d'une ressemblance ou d'un contraste. — Il est vrai ; mais une association par ressemblance pu par contraste n'exige pas le jugement de ressemblance ou de contraste^»

L'association explique tout ce qui est m«fihinal dans l'intelligence; mais le propre de Tintelligence est de percevoir des ressemblances et des différences et de reconnaître des relations logiques. On peut la définir une activité qui identifie et qui distingue. C'est là ce dont le mécanisme ne saurait rendre compte. Que deux sensations ou images coexistent dans la conscience, cela ne suffit pas, comme le voulait Condillac, pour faire une comparaison et un jugement; le rapport de sujet à prédicat ne se réduit pas à une simple coexistence.

C'est précisément pourquoi la physiologie du cerveau ne peut se faire sans psychologie. En regardant au dehors de soi, avec ses yeux, on ne verra pas ce qui, de sa nature, est invisible, une pensée, un phénomène mental. Mais inversement la psychologie de l'intelligence ne peut se faire sans physiologie du cerveau. En regardant en dedans de soi, on constatera que l'on pense, et rien de plus. Il faut regarder au dedans et au dehors^ et établir la corrélation des deux ordres de phénomènes.

Un des premiers problèmes qui se posent, et l'un des plus importants, c'est d'expliquer Texisteocs d'un sensorium, d'une cœnesthésie. Ce problème, les localisations cérébrales semblent en accroître encore la difficulté. Comment des sensations de toute nature, optiques, acoustiques, tactiles, etc., transmises par des appareils distincts à des régions spéciales de Técorce cérébrale, sont-elles perçues par un seul et même moi ? L'unité de l'organisme peut être ua simple consensus, une harmonie, une adaptation réciproque des parties, quand il s'agit des fonctions de nutrition, de la sécrétion des glandes ou de la circulation du sang; mais l'unité de la conscience est plus difficile à expliquer, car c'est une unité qui se saisit elle même, une unité absolue, le prototype de toute unité concevable.

BIOLOGIE BT PSTCflOLOGIX 191

Par la conscience, nous ne pouvons guère que la constater; Texpliquer, c'est en chercher les conditions ; les condition^ sont antérieures au conditionné, donc antérieures à la conscience» donc cérébrales. Ce qui le confirme, c'est que cette unité s'altère dans certains états pathologiques. Nul ne songe à chercher ailleurs que dans la pathologie des centres nerveux la cause des phénomènes si connus de dédoublement de la personnalité, soit que deux moi se succèdent alternativement comme dans le cas de Félida, soit qu'ils coexistent sans se confondre, comme dans une observation de M. Pierre Janet ; c*est aussi à la pathologie cérébrale que reviennent ces faits de désagrégation tnen» taie^ analysés avec tant de sagacité par le même Pierre Janet.

On ne découvrira jamais dans le cerveau, on ne verra^ ni à l'œil nu, ni au microscope, le phénomène al/en/ton/.mais c'est bien dans la physiologie cérébrale qu'on en trouvera les conditions. Cette loi, que l'attention ne se divise pas, a iii constatée par des psycholoques, elle sera expliquée par des physiologistes. L'attention dépend de conditions physiologiques, puisqu'elle varie avec la veille et le sommeil, avec la nutrition, la circulation, la température du cerveau, les substances ingérées, alcool, morphine, café.-

La question capitale de la théorie de l'intelligence, celle qui a donné lieu aux débats les plus étendus comme les plus ardents, est celle des principes fondamentaux de toute pensée et de toute vérité, de la raison. On ne soutient plus aujourd'hui la doctrine des idées innées, des idées toutes faites, des vérités aperçues dans toute leur lumière, avant toute expérience, même par le tout petit enfant. Il n'y a rien dan^ l'intelligence,. inintellectUj avant l'expérience. Si quelque chose est antérieur à l'expérience, c'est ipse intellectus; c*est quelque chose de virtuel, non d'actuel. On ne peut pas davantage s'en tenir aux formes pures de Kant: le mode d'existence de ces catégories, de ces jugements synthétiques a priori qui sont dans l'esprit c quoiqu'on n'y pense point, » est tout à fait inintelligible.

Il est pourtant vrai que nulle perception, nul concept, nul jugement n'est possible que selon le principe d'identité et de contradiction, c'est-à-dire que Tesprit est une activité qui identifie et qui distingue. On ne peut affirmer et nier à la fois la même chose; l'affirmation et la négation s'excluent réciproquement, telle est la loi fondamentale du jugement. Il est vrai aussi que, si l'esprit peut concevoir la contingence, il ne saurait s'en contenter; comprendre, c'est se représenter les

Id2 CLASSIFICATION DES SaSIfCES

choses sous la forme de la nécessité ; à cela se réduit le. principe /le causalité. Toute l'activité <}e la pensée est sans cesse aiguillonnée par une exigence de nécessité, si impérieuse qu'on ne saurait y renoncer que par paresse, lassitude ou découra* gement, mais sans pour cela se déclarer satisfait.

On a vainement essayé d'expliquer ces deux lois de la pensée . par une élaboration de l'expérience ; ce n'est pas ici le lieu de refaire la critique des Associations Inséparables de Mill, et de montrer que l'inconcevabilité d'un carré rond ne se réduit pas à une habitude intellectuelle. Le principe de contradiction est antérieur à toute pensée, puisqu'il est nécessaire à toute pensée ; l'exigence de la nécessité ne peut tirer son origine de l'expérience, qui ne nous révèle guère que des successions dont la nécessité nous échappe. L'erreur de l'empirisme est de vouloir placer dans l'activité consciente la genèse des lois de la pensée, tandis qu'elle est antérieure à la conscience. Ces lois ont leurs racines dans là constitution intime de l'être pensant ; et c'est à la physiologie cérébrale, à l'histologie comparée et à l'histogénie du tissu nerveux, tout aussi bien qu'à l'analyse introspective qu'il faudra demander ce qu'on peut espérer de lumière sur cet obscur problème.

Les diverses doctrines nativistes ont d'ailleurs soulevé une difficulté presque insurmontable : comment se fait-il que les lois de l'esprit s'harmonisent avec les lois des choses ? Si la raison ne vient pas de l'expérience, comment la raison est- elle applicable à l'expérience? Là Véracité divine, la Vision en Dieu, l'Identité substantielle de Dieu et du monde, l'Harmonie prétablie, la Législation de la nature par l'esprit, sont autant de vaines tentatives pour résoudre ce problème. Or le problème lui-même n'existe que parce qu'on a artificiellement posé l'esprit en face de la nature, tandis qu'il est évidemment une partie de la nature.

Si la théorie de l'intelligence était faite, on pourrait dire à quoi tient la diversité des intelligences, pourquoi les uns ont surtout c l'esprit de géométrie » et les autres % l'esprit de finesse >, pourquoi ceux-ci ont plus d'ordre et de méthode, ceux-là plus de fantaisie et d'invention, pourquoi le tissu de la pensée n'est pas chez tous de qualité aussi parfaite, tantôt solide et tantôt fragile, tantôt. rude et grossier, tantôt souple et soyeux, à quoi tiennent la rectitude du jugement, le goût artistique et littéraire, le génie. Le spiritualiste le plus intransigeant ne craindra pas de dire .que les hommes différent par

leur organisation cérébrale ; par leur discipline aussi» mais c'est l'organisation cérébrale acquise. Ce n'est pas être matérialiste, que de dire avec Montaigne qu'un homme intelligent est c une tète bien faite ».

Reste la question de la volonté. C'est encore à la physiologie qu'appartient la distinction du volontaire et de l'involontaire. La volonté, c'est Tètre qui s'adapte ; l'activité involontaire, c'est l'être qui s'est antérieurement adapté. L*habitude, — avec Tinstinct, qui n'est qu'une habitude de la race ou de l'espèce, — est la fixation des modifications organiques produites par la volonté.

Et le libre arbitre ? On ne saurait en faire un problème dé psychologie pure. Tous les processus physiologiques sont-ils réductibles au mécanisme vital ? C'est le déterminisme matérialiste. Ou bien au contraire le psychique, comme tel, a-t-il une influence ? Existe- t-il un mode de détermination spécial aux phénomènes intérieurs, aux processus où le plaisir et la douleur ont un rôle? C'est ce que M. Fouillée a appelé le déterminisme idéo-moteur. Enfin existe*t-il, dans l'être envisagé par le dedans, de Tindétermination, de la contingence irréductible ? C'est l'indéterminisme que certaines' écoles défendent sous le nom de libre arbitre. En tout cas, la question ne se pose pas seulement pour Thomme, ni même pour tout être doué de conscience ; elle se pose partout où il y a des faits psychiques, c'est-à-dire pour toute cellule vivante, et peut-être même pour le plus humble des atomes. Si la liberté peut être admise sans la contingence, elle n'est que la forme la plus élevée des processus psycho-physiologiques chez les organismes supérieurs; Si Ton admet' la contingence, il est impossible de la circonscrire. La liberté ne saurait donc établir une distinction absolue entre le physiologique et le psychologique.

5. — Nous conclurons donc que, si distincts que soient les phénomènes psychiques, que nous connaissons par la conscience, des phénomènes physico-chimiques, que nous connaissons par les sens, il n'y a qu'une seule science de la vie, science à la fois psychologique et physico-chimique. Ces deux ordres de phénomènes qu'on observe dans les vivants, quoique irréductibles, sont inséparables, pour la science comme dans la nature, et ne peuvent s'expliquer les uns sans les autres. Isoler les phénomènes de leurs conditions, c'est se mettre dans l'impossibilité jde les comprendre. . ,*.....

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