CHAPITRE VII
' 1 . — S'il est difficile de déterminer les conceptâ fondamentaiix et les limites de la seieace de la vie individuelle, la difficulté semble plus grande encore pour la science plus récente, plus complexe encore et beaucoup moins avancée, de la vie collective. Quelques-uns en sont encore à se demander s'il y a, s'il peut y avoir une sociologie : chose étrange, c'est parmi les économistes que cette science a trouvé ses adversaires les plus décidés. Ecoutons M. Maurice Block :
c II s'est trouvé un savant, Auguste Comte, pour opposer à ce travail séculaire d'analyse (l'économie politique) une tentative de synthèse qu'il présenta comme. la c philosophie positive ». Cette tentative n'a pas réussi. Et pour ne parler que de la partie de son système qui nous intéresse plus particulièrement, de la sociologie f c'est une création de son imagination qui ne pourra jamais acquérir le caractère d'une science... Cette synthèse est la tâche journalière de l'homme d'Etat. Seulement ses efforts ne tendent pas à découvrir des vérités scientifiques ou d'une portée générale. Son but est plus modeste, il est purement pratique, il cherche des raisons pour agir et des indications sur la manière de procéder. Ses motifs peuvent être bas ou élevés ; en tous cas, ses arguments seront autant subjectifs qu'objectifs. De plus, chaque homme d'Etat, tout en s'inspirant des mêmes notions empruntées aux sciences c morales et politiques » influencé par les éléments subjectifs qui entreront dans ses raisonnements, conclura à d'autres actes ou à d'autres procédés. La sociologie, si l'on tient à retenir ce terme impropre, n'est donc qu'un art, et un art qui ressemble à s'y méprendre èi la politique.
c Nous devons en conclure qu'il n'y a pas de science socio* logique. Et il n'y en aura pas^ parce que les plus éminentes
facultés humaines ne suffisent pas pour pénétrer jusqu'aux moteurs de la vie sociale, pour en découvrir les lois*. »
Ce long passage exprime Topinion de beaucoup d'économistes, jaloux du privilège dont jouit leur science parmi les autres sciences morales : seule elle manie des chiffres et formule des lois rigoureuses. Bien plus, pour plusieurs, l'économie poli« tique n'est pas une science morale, mais une science phyêique^j car ce qui distingue les sciences physiques, c'est qu'elles ont pour objet des phénomènes mesurables; or les phénomènes moraux ne le sont pas. En dehors des intérêts matériels des sociétés, il n'y a rien que de fuyant et d'insaisissable. Toute tentative de faire sortir la science sociale du cadre étroit où ils veulent la renfermer, rencontre chez beaucoup d'économistes une résistance obstinée. Les sciences morales ne sont pas et ne seront jamais des ^sciences, mais seulement des arts ; ces sciences ne sont pas faites, donc elles sont impossibles.
Gomment H. Block repousse-t-il, pour toute la sociologie, la distinction qu'il réclame pour l'économique, entre la science et l'art, la théorie et la pratique? Comment ne s'est-il pas aperçu, qu'il soutient contre la sociologie précisément les mêmes arguments qu'il a réfutés dans les pages précédentes, quand ils étaient dirigés contre l'économie politique traditionnelle par l'école dite historique (représentée par quelques Allemands, MM. Roscher, Knies, SchmoUer, etc.) ? L'art n'est que la mise en œuvre de la science, et les préceptes ne peuvent avoir d'autorité que s'il se fondent sur des vérités. Il est vrai que l'art précède généralement la science; les généralisations pratiques, à forme de règles, apparaissent avant les généralisations théoriques*, parce que la nécessité d'agir est plus impérieuse et souffre moins de délai que le besoin de comprendre; le calcul a précédé l'arithmétique; de l'arpentage est née la géométrie; la distinction est récente entre la mécanique rationnelle et la théorie des machines; l'astronomie est restée longtemps unie à la navigation et à l'astrologie; la physique et la chimie eurent longtemps pour objet l'empire de l'homme sur la nature plutôt
(1) M. Block. Progrès de la science économique, t. I, p. 52. Guillaumin,
(2) // est maintenant généralement admis que rEconomique est une science physique... » Mac Leod, Principles of Economical philosophy^ 2« éd., 1873, ch. ii.
(3) CTest justement pour cela que le même mot loi a les deux significations de prescription générale pratique et de vérité générale théorique.
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que la connaissance de la nature; jusqu'aux temps modernes, la médecine. a absorbé toute la biologie. Ilest toujours possible de substituer Tobservation méthodique et raisonnée à cet empirisme superficiel et contestable sur lequel se fondent les préceptes ; si la science rencontre enfin une limite qu'elle ne peut franchir, elle doit déterminer exactement pourquoi et par quoi elle se trouve ainsi limitée ; et si la certitude et la précision lui font défaut à mesure qu*elle s'en rapproche, elle doit apprécier, et, s'il se peut, mesurer, le degré de probabilité de ses hypothèses.
Si la sociologie rencontre ainsi une limite infranchissable, ce ne peut être que le libre arbitre de l'homme ; mais le libre arbitre n'est pas prouvé; et le savant doit supposer le déterminisme. C'est pour lui un principe pratique, une sorte d'obligation intellectuelle. Un physiologiste suppose que les phénomènes de la vie sont explicables, puisqu'il en cherche l'explication, partant, qu'ils sont nécessaires. Il s'épargne ainsi la tentation d'attribuer à la spontanéité les faits dont la cause lui échappe. Pareillement, toute tentative d'explication dans les sciences morales suppose la croyance pratique au déterminisme, sous peine de se payer de mots, et de dire qu'il n'y a pas de lois lorsqu'on les ignore. Cet acte de foi est entièrement raisonnable. Au point de vue pratique, il se justifie assez par Tintérét de la science, qui est la plus précieuse des choses humaines. Au point de vue spéculatif, il est légitime, puisqu'il n'est pas exclusif du doute, puisqu'on fait toutes les réserves nécessaires, nul n'étant obligé de confondre une probabilité résultant d'une induction par analogie, avec une évidence soit immédiate, soit démonstrative.
En sociologie, la confusion de l'art et de la science est particulièrement fréquente et. naturelle, car les faits sociaux sont des actes humains ou dépendent d'actes humains. Dans les autres ordres de faits, il y a une séparation bien tranchée entre la nature et l'activité de l'homme qui la modifie. En sociologie, la nature, c'est déjà pour une part, l'activité de l'homme. Par exemple, les lois civiles étant des œuvres humaines, on a (|uelque peine à les envisager comme des phénomènes naturels, à les soumettre au déterminisme ; elles semblent quelque chose d'artificiel et de modifiable, qui aurait pu, et souvent dû, être différent; on est enclin à les juger tout de suite,, à dire : llst-ce bon ou est-ce mauvais ? plutôt que : Comment et pourquoi est-ce ainsi ?
LA SOaOLOGIE 197
Souvent, pour exclure le point de vue pratique, on ne voit guère autre chose à faire de se placer au point de vue historique. Quelques uns écartent systématiquement toute autre science des sociétés que l'histoire. Même en économie politique, il ne s'agirait que de décrire l'état économique d'un pays à un moment donné, et ses transformations successives. Pourtant, tout historien admet que Thistoire n'est pas tout hasard et toute contingence, qu'il y a des causes et des effets; il cherche à découvrir ce qu'on a appelé Xk force des choses^ ou la logique des événements. S'il y a quelque chose de nécessaire dans l'évolution des sociétés, il y a aussi quelque chose d'universel, même s'il est vrai que l'histoire ne se recommence jamais. Ainsi la loi de la chute des corps est universelle et nécessaire» même s'il n'arrive jamais que deux corps tombent, ou qu'un corps tombe deux fois, exactement avec la même vitesse : la répétition identique des mêmes phénomènes n'est nullement impliquée dans une loi naturelle. C'est une nécessité et une universalité abstraites que la science théorique s'efforce de dégager.
S'il s'agit, par exemple, du droit, on peut se poser divers problèmes pratiques : Quelle loi est actuellement établie et exécutoire? C'est le problème juridique. — l)e quelle manière est-il possible et convenable de modiûer la loi? C'est le problême politique. — On peut aussi se poser le problème histo* rique : Quelle a été, en fait, l'évolution de la loi? — On oublie fréquemment le problème théorique : Qu'est-ce qu'une loi? Dans quelles conditions une volonté, individuelle ou collective, fixée par l'écriture, transmise oralement, ou simplement tacite, devient-elle contraignante ou obligatoire pour un groupe de personnes ? En d'autres termes, comment la volonté du législateur agit-elle sur la volonté des sujets?
II y a donc une science sociale théorique, distincte des sciences pratiques et de^ l'histoire. Nous allons essayer d'en préciser l'objet.