L'économique est la science de VEchànge
Schaeffle appelle principe d'économie ce principe, que l'homme tend à obtenir le plus grand résultat avec le moindre efforl ; et l'Economique est l'application de ce principe à la vie sociale. Or, appliqué à la vie sociale, ce principe n'est autre chose que la loi de l'Offre et de la Demande. Et en effet, il n'y a rien de plus dans toute l'Economique que cette loi et ses effets, et les Economistes ont coutume de rejeter tout ce qui n'en relève pas en dehors des frontières de leur science.
On a dit encore que l'économique est la science de V Utile ^ ou des Intérêts matériels^ ou des Richesses. De telles définitions veulent être expliquées.
On appelle richesse tout objet matériel^ utile et approprié.
Ce qui n'est pas approprié n'est pas soumis aux lois économiques ; c'est que ce qui n'est pas approprié, ou bien ne peut pas être acquis, ou bien peut l'être autrement que par voie d'échange. On ne demande que ce qu'on n'a pas, et qu'on peut
(1) A.-E. Cherbuliez, Précis de la science économique, 1832, p. 7.
(2) The character and logical method of political economy, 2* éd. 1875, p. 20.
(3) Rondelet. Le Spiritualisme en économie politique.
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obteair d'autrui* On s'impose un sacrifice, parce que celui qui possède le bien demandé ne s'en dessaisira pas sans comr pensa tion.
En second lieu^ les richesses sont des objets utiles.
La notion d'utilité a une grande place dans les écrits des économistes, mais ils ont soin de nous avertir qu'ils attribuent à ce mot un sens spécial. Bien des objets sont dits utiles par les économistes, et tenus communément pour inutiles ou nuir sibles. Un diamant est-il utile? I3n tableau, une symphonie, un ballet f L'opium à fumer, dont le commerce en Orient est un phénomène économique d'une si grande importance, est un poison redoutable, un fléau destructeur, qui jette dans la misère et l'abjection des milliers de pauvres êtres hagards, émaciés et vidés. Pour un économiste, toutes ces choses sont utiles. Il n'a pas à. apprécier le bien ou le mal qu'elles font, c'est la tâche de l'hygiéniste ou du moraliste. Les engins de ' destruction sont utiles ; le poison qu'achète un désespéré pour se suicider lui est utile. Une chose est utile à celui qui la juge telle, ou, même la sachant nuisible, désire se la procurer.
D'autre part, on distingue l'utilité gratuite et l'utîlilé onéreuse* Mainte chose utile et même indispensable, comme l'air respirable et la lumière du soleil, ne se vend point, parce qu'en général, on peut se la procurer sans faire aucun sacrifice. Mais ^i je ne puis me procurer cet air et cette lumière qu'en faisant percer une fenêtre sur le jardin de mon voisin, ou en faisant abattre ses arbres, je serai obligé de l'indemniser de ce préju^ diee. L'air et la lumière seront devenus des utilités onéreuses. Les utilités gratuites ne sont pas des richesses ; ce sont des biens, non des biens économiques. Est richesse tout ce qui a une utilité onéreuse. Or, ce qu'on désire se procurer, et qu'on ne peut se procurer que par un sacrifice, c'est ce qui est demandé. La notion d'utilité, détournée de son sens vulgaire, et prise au sens des économistes^ est identique à la notion de demande.
La plupart des économistes sont d'accord pour exclure de l'économique la notion, de richesses immatérielles. Le savoir du médecin, de l'avocat, du professeur, le talent de l'acteur, le prestige d'un grand nom, Tinfluence d'un haut dignitaire ne sont pas des richesses. Ce sont pourtant choses qui peuvent s'acheter et se Vendre, qui sont offertes et demandées, pour lesquelles il y a concurrence et marché. L'une des principales raisons invoquées pour exclure les richesses immatérielles.
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c'est qu'elles ne peuvent être invenioriée&. Faut-îl donc rejeter en dehors de la science toute une .classe de phénomènes, parce qu'on éprouve quelque difficulté à les observer. Si on veut évaluer le capital engagé dans une entreprise, on comptera les espaces en caisse, les créances, on expertisera les marchandises en magasin, les immeubles, les machines, les outils, mais on aura quelque peine à faire entrer en ligne de compte le savoir technique, l'habileté commerciale, la puissance de travail, la persévérance, l'autorité, la notoriété d'un entrepreneur ou d'un chef d'exploitation. Pourtant toutes ces choses ont une valeur, qui n'échappe pas toujours tout à fait à la mesure ; dans une société industrielle, la part de bénéfices attribuée à chaque associé par le contrat d'association n'est pas toujours proportionnelle au capital matériel engagé par lui ; elle représente aussi, en partie, le prix que ses coassociés attachent à sa coopération, le sacrifice qu'ils ont consenti pour se l'assurer ; c'est la rétribution du capital total, matériel et immatériel, qu'il apporte avec lui et en lui. Le capital matériel est souvent tout aussi difficile à inventorier ; pour évaluer les créances, par exemple, il faut en apprécier la solidité, et elle peut tenir à des qualités toutes personnelles des créanciers.
On dit aussi que les richesses matérielles passent par l'échange de main en main ; pour que l'un les acquière, il faut qu'un autre s'en dessaisisse. Au contraire, le professeur, l'acleur, l'ouvrier, après avoir travaillé pour celui qui les paie, conservent leur science, leur talent, leur adresse ou leur force. Mais cette distinction est plus apparente que réelle ; ce qu*ils ont vendu, ce ne sont pas les qualités et aptitudes inhérentes à leurs personnes, ce sont leurs services, et il est bien vrai qu'ils s'en sont privés ; ils ont donné, contre rétribution, leui^ temps et leur peine, qu'ils ont renoncé à utiliser pour euxmêmes ou pour d'autres demandeurs. Quant aux qualités per^ sonnelles, elles sont de tout point comparables à cette classe' de capitaux qu'on appelle fixes ; comme eux, elles restent en la possession du producteur ; comme eux, elles sont le fruit de l'épargne ; comme eux enfin, elles sont en partie naturelles, en partie produites par le travail humain.
Il y a d'ailleurs toute une catégorie de choses que nul écono? miste ne peut se refuser à considérer comme des richesses, et qui ne sont pas matérielles ; ce sont les droits réels : une ser-: vitude, une redevance, une concession, une clientèle, une situation, une raison commerciale, un nom, un brevet d'inven-
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lion, un privilège. En présence de ces difficultés, quelques économistes ont proposé de rayer le mot de richesses du vocabulaire économique, comme n'étant susceptible d'aucune précision. Mais n*en est-il pas de même de presque tous les termes usités dans les sciences morales ? C'est d'ailleurs pour y substituer ceux de biens ou d'utilités qui ne sont pas plus clairs. Ces obscurités et ces équivoques ne tiennent pas à Timpropriété des mots, mais à ce que le domaine de l'économique est encore mal défini, et qu'elle s'isole par des frontières arbitraires et incertaines des autres territoires de la science sociale.
Hais voici un autre point de vue. On avoue maintenant que les faits compris sous la désignation de richesses immatérielles sont des faits économiques, sans être de véritables richesses. Quand on paye une consultation d'avocat, ou le plaisir d'une soirée théâtrale, cette transaction n'est pas entièrement semblable à l'achat d'un habit ou d'une pièce de vin, mais plutôt à la rétribution d'un travail. Les prétendues richesses immatérielles sont : 1* des qualités inhérentes aux personnes ; dans ce cas, elles ne peuvent s'acheter et se vendre qu'avec les personnes elles-mêmes; or un esclave est une richesse matérielle ; — 2^ des actes des personnes, et alors ce sontdes services, c'est-à-dire du travail. Le travail et les services ne sont pas des richesses, mais des facteurs de la richesse ; et c'est jeter de la confusion dans les idées que d'assimiler ces deux choses : le produit matériel, et l'effort humain qui lui donne naissance ; c'est mêler deux chapitres distincts de l'économique, celui de la production et celui de la circulation.
Soit ; mais de quoi traite le chapitre de la production de la richesse ? Des actes humains par lesquels la nature est transformée, améliorée, adaptée aux fins humaines ? Nullement, c'est l'affaire de la technologie. Produire n'est pas fabriquer. « La théorie économique, remarque avec raison F.-B.-W. Hermann', ne traite pas des biens en eux-mêmes, elle ne s'occupe pas, comme on l'a dit souvent, de la production, distribution et consommation des biens. Ce sont là les tâches de l'exploitation des mines, de Tagriculture, de l'industrie, du commerce, de l'économie domestique, des associations coopératives, etc. » Les biens, richesses ou services, ne sont des phénomènes économiques que par une de leurs propriétés, la valeur, et ils n'ont de valeur qu'autant qu'ils sont échangeables. Que des
■ (1) Slaalwiês. UnUrs. Munich, 1874, ^ éd.
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biens changent de propriétaire, que des services soient rendus par un individu à un autre, si c'est par voie d'échange, ce sont des phénomènes économiques ; mais un don, un service gratuit, un acte de bienveillance, de générosité ne sont pas des phénomènes économiques. Les services, comme les produits, n'intéressent l'économiste qu'autant qu'ils sont échangés.
Ou ne peut pas considérer tous les services comme des produits ; c'est peut-être en somme tout ce que veulent dire les adversaires des richesses immatérielles ; mais on peut considérer tous les produits comme des services. Je puis commander à un ouvrier de me faire du pain ; je puis aussi acheter du pain chez le boulanger ; dans les deux cas, j'achète les services d'un ouvrier qui me fait du pain. Souvent il est difficile de distinguer si le fournisseur a exécuté une commande, ou si, l'ayant prévue, il m'a vendu un produit tout prêt. Ce qui s'échange, ce sont toujours des services ; seulement, tantôt le service est une relation personnelle entre celui qui le rend et celui qui le reçoit, tantôt il s'incorpore en un objet matériel, qui devient indépendant, et circule sans que les personnes soient directement en relation. On ne devrait pas discuter s*il y a des produits immatériels, a dit Ch. Dunoyer, car il n'y en a pas d'autres. Toutes les richesses, matérielles ou immatérielles, sont des services.
Sans doute, la valeur du produit se compose de deux parts, celle du travail humain et celle de la matière première ; quand celle-ci n'a pas de valeur, la valeur du produit est égale à celle du travail humain qu'il a coûté ; mais souvent la matière première, indépendamment de tout travail, même de transport, même d'extraction, a une valeur à cause de sa rareté, valeur qui fait partie intégrante de celle du produit. A ce point de vue «ncore, le produit peut être considéré comme un service. Le vendeur me rend le service de se dessaisir en ma faveur, contre rétribution, d'un objet qui était sa propriété, et qui devient la mienne. La notion de service est plus étendue que celle de travail. Il y a des services qui ne consistent pas en une opéra- 'tion, en un acte. Un homme qui jouit d'un privilège, d'un monopole artificiel ou naturel, et qui m'admet à y participer, me rend un service, même si ma participation n'entraîne de sa part aucun effort, aucune peine, aucune privation, par exemple les curiosités, les beautés naturelles qu'on laisse voir pour de l'argent. Travail n'est pas non plus synonyme d'effort ou de peine ; lé travail peut n'être pas pénible ; le même travail ne l'est pas également pour tous ; il se mesure à ses résultats ; or
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tous ne font pas lé même effort pour obtenir le même résultat. Nous pouvons donc conclure que Téconomiqùe est la science, dé Véchange, et nous savons maintenant que ce qui s'échange, ce sont des services.
4. — L'économique n'est qu'une partie de la sociologie. Or, nous apercevons déjà un moyen d'étendre considérablement le champ des études sociologiques ; aux services échangés il faut joindre les services gratuits. Les services rendus à l'homme par l'homme, à cela peuvent se ramener tous les faits écono* miques, et aussi, semble- t-il, la plupart dès autres faits sociaux* La société, c'est l'homme utile à l'homme. Ajoutons que la socio* logie comprend aussi l'étude des faits antisociaux, l'homme nuisible à l'homme ; son objet pourrait donc bien être V action de Thomme sûr Thomme. Mais il y a des sociétés animales, et aussi société entre l'homme et les animaux. Généralisons encore, et nous serons sans doute bien près d'avoir déQni le fait social en disant que c'est toute action Sun individu ou (fune collectivité sur un individu ou une collectivité.
Pour examiner ce que contient une pareille définition, reprenons la notion de services.
Échangés ou gratuits, les services se distinguent par la manière dont on se les procure. De combien de manières se pro- Cure-t-on des services quelconques ? Pour le savoir, étudions de plus près les mieux connus, les services échangés. Une classification est assez facile à établir, et peut-être pourrons-nous la prolonger, surtout si elle est progressive; nous franchirons ainsi les limites de l'économique, et rencontrerons les services gratuits. .
On se procure, par voie d'échange, un service :
1^ Sous forme de produit, objet matériel où il est incorporé, et qui circule indépendamment du producteur ;
i"^ En rétribuant un service déterminé en nature et en quantité ; c'est le travail à la pièce ou à la tâche ;
3"* En rétribuant un travail de nature et de durée déterminées, mais dont la quantité n'est pas spécifiée dans le contrat • c'est le travail à temps ;
4^ En rétribuant une durée de travail déterminée, la nature du travail n'étant que vaguement spécifiée : c'est la domesticité;
5* En achetant la personne même du travailleur : c'est l'es*. clavage. ^ *
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. Comment se procùre-t-on les services gratuits?
Ceux qui se rapprochent le plus des services échangés, sont les services récipi*oques ; il n'y a pas eu de contrat d*échange ; il a pu y avoir un calcul d'intérêt, mais le premier service n^'a pas été conditionnel, subordonné au second. La réciprocité des services tient une grande place dans les relations mondaines, la civilité, la politesse, l'amitié, la famille, etc. On peut appliquer aux services réciproques une grande partie de ce que les économistes enseignent sur les avances, le crédit, la sécurité, les garanties. Présenter un ami dans une maison, n'est pas sans analogie avec endosser un billet. L'axiome si vis amariy ama ^ ressemble assez à une loi de TOfiTre et de la Demande transportée aux choses du cœur.
Les moyens d'action par lesquels on se procure les services qui ne sont ni échangés ni réciproques peuvent se ramener à deux chefs : Yinfluence et la contrainte. L'influence consiste à faire naître des motifs et des mobiles qui déterminent la volonté à consentir au service qu'on lui demande. La contrainte est l'emploi de forces extérieures, auxquelles il faut céder, même contre son gré. Elle difiTère de l'influence en ce qu'elle ne détermine pas la volonté, mais des mouvements.
Toute influence d'un homme sur un autre est un phénomène social. C'est à la sociologie qu'il appartient d'étudier les diverses espèces et les conditions de Y autorité, et par suite celles du respect, de V obéissance, de la soumission ; une promesse, une menace, un argument, une preuve, la persuasion, l'éloquence, l'enseignement, l'éducation, tous les effets produits sur leà individus, plus sûrement sur les foules, volontairement ou involontairement, par les idées, par les mots, par leur sonorité, leur liaison, leur rythme, par la physionomie, par le geste, etc., le fait même de la communication des idées et des sentiments, sont des phénomènes sociaux. La rhétorique est une science sociale. Elle est moins une science qu'un art, parce que, jusqu'à présent, c'est ainsi qu'on l'a traitée ; elle enseigne des moyens de persuader, d'intimider ou de séduire ' ; mais elle repose sur un savoir empirique qui tend à devenir science théorique : son objet est le mécanisme de l'influence des paroles sur les jugements, les sentiments et les décisions des hommes.
(1) Sénèque^ Ad Luc, IX, 4. '
(2) Ou simplement de plaire, mais alors elle n'est plus la rhétorique» et se ramène à l'esthétique. (Voir plus loin.)
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La pédagogie est aussi un art, parce qu'on s'y est plus préoccupé de formuler des remèdes que des lois, et qu'on s'est contenté de les fonder sur un savoir empirique. Mais déjà la distinction tend à se faire entre la science et Tart. Comment faut-il s*y prendre pour donner à des enfants, d*un naturel et dans des conditions déterminées, telles connaissances, telles idées, tels sentiments, telles habitudes ? Tel est le problème de Tart. En vertu de quelles lois les enfants sont-ils influencés par leurs parents, leurs maîtres, leurs camarades ? Tel est le problême de la science.
Le langage, ou la communication des idées, est un phénomène social. D'après le rudiment des écoliers, la grammaire est un art, c l'art de parler et d'écrire correctement » ; et on pose en principe que le bon langage, c'est le langage usuel, que l'usage est ju$ et norma loquendù Mais quelles sont les lois de cette force sociale qui se nomme l'usage ? Comment se fôrme-t-il, et comment évolue-t^il? Comment s'impose-t-il à l'individu ? La linguistique n'est pas un art, mais bien une science théorique; et si l'on veut réserver ce nom à l'histoire des langues, ou à la philosophie de leur histoire, il y aura place pour une autre, science, purement spéculative, des conditions et lois générales du langage ; cette science, entrevue déjà et même commencée bien des fois, puis discréditée, abandonnée, ou plutôt ajournée, on l'a appelée grammaire générale.
Parler, c*est exercer une influence sur autrui ; influence toute linguistique quand elle se borne à faire naître ou renaître une idée dans l'esprit de l'auditeur ; influence instructive, éducative ou persuasive, quand elle modifie les jugements, les sentiments et les décisions.
L'influence de l'homme sur Thomme peut s'exercer autrement que parla parole. La sympathie, l'exemple et les innombrables modes de ce que M. Tarde a nommé Yimitation^ sont des phénomènes sociaux. Mais M. Tarde s'est appliqué à élargir l'espèce jusqu'à y faire entrer le genrei L'imitation est un phénomène social parce qu'elle est une forme de l'influence, mais toute influence n'est pas imitative. Sans doute la connaissance d'une manière d'agir est un motif qui tend à se réaliser en un acte ;.c*est un commencement d'acle, qui s'achèvera s'il n'est retenu. L'activité s'exerce plus aisément dans le sens de l'imitation que dans celui de l'invention. Mais soutenir que l'homme ne puisse influencer que par l'exemple les jugements, les décisions et les actes de son semblable, c'est vraiment pousser un
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peu loin Tanalogie entre Tespèce humaine et certaines sotrês espèces biologiques. Cette critique ne nous empèefae pas de reconnaître ce qu'il y a d'excellent et de précieux dans Tingénieux et brillant livre de M. Tarde.
Les divers modes de TinAuence peuvent se ramener aux quatre suivants : expression, suggestion, intimidation, séduction.
La suggestion est un phénomène beaucoup plus général que ne Tout cru d'abord les hypnotiseurs. Nous sommes tous plus ou moins suggestibles, à l'état de veille et de santé ; un ton impératif, un air digne, la majesté, le cérémonial, en imposent plus ou moins à tous les hommes. Le sujet hypnotisé est incapable, ou moins capable de résistance ^ il ne diffère de l'homme normal que par le degré. La suggestion, c'est le déterminisme idéo-moteur.
L'imitation n'est qu'une espèce de suggestion, la suggestion par l'exemple. On connaît un certain état hypnotique dans lequel cette sorte de suggestion est seule possible : le sujet imité tous les gestes, et, au lieu de répondre aux questions, les répète.
5. — Il faut aussi ranger parmi les phénomènes sociaux tous les faits de contrainte. Nous y sommes conduits par l'analogie. Un argument, avons-nous dit, est un phénomène social ; or un revolver peut être un argument.
Mais, objectera-t-on peut-être, société veut dire union, solidarité, coopération ; la société, c'est l'état de paix, la contrainte. c'est l'état de guerre ; les actes de violence, les faits de contrainte brisent le lien social ; ils sont arUisociaux.
Ils sont donc aussi l'objet de la science sociale : c Les contraires, a dit Aristote, sont l'objet d'une même science. »
Ils sont antisociaux en ce sens qu'ils sont le contraire des services ; ils sont sociaux en ce sens qu'ils sont des moyens de se procurer des services. Si nous nous en tenons à cette définition, proposée par nous provisoirement : les phénomènes sociaux sont les services ; nous devons ajouter que la sociologie est l'étude des phénomènes sociau;c et antisociaux ; ceux-ci ne sem-
(1) J'ai pu faire à cet égard quelques expériences. Mon sujet, d'une docilité extrôme en toute circonstance, ne put jamais consentir à m'empoisonner ; il se décida sans peine à poignarder un ennemi imaginaire, avec tant de violence que le poignard (un couteau à papier) lit une entaille dans le mur ; mais il fallut lui. dire que cet ennemi venait pour me tuer.
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blentalors rentrer que par grâce dans le cadre de la science. Mais nouï avons rectifié notre définition : les phénomènes sociaux sont totUe action de Phomme sur rhomme. Â ce point de vue, les phénomènes antisociaux sont des phénomènes sociaux. La science théorique n*a pas à faire de triage entre les actes louables ou blâmables, moraux ou immoraux ; elle constate des faits, les analyse, les classe et les explique, mais ne Ies.juge pas. Dira-t*on qu'un coup de foudre ou un tremblement de terre ne sont pas des phénomènes naturels parce qu'ils sont destructeurs? que la nature, c'est l'ordre et Tharmonie de l'univers ; que ce qui est accident et désordre n'est pas naturel? La distinction des faits sociaux et antisociaux n*est pas plus légitime, c'est introduire la considération de nos fins et de nos intérêts dans la science théorique. L'instruction cesse-t-elle d'être un phénomène social quand l'instituteur enseigne une erreur ? L'éducation, quand elle est mal dirigée ? Un contrat d'échange cesse*t-il d'être un phénomène économique parce . que l'un des contractants est dupe ?
Par contre, M. E. Durkheim définit le fait social par la seule contrainte. Mais il ne suppose pas que la contrainte soit exercée nécessairement par des forces physiques externes. Il semble donc comprendre sous ce mot tout ce que nous avons appelé influences. La loi, l'opinion, les mœurs exercent bien une contrainte sur l'individu ; s'il veut résister^ cette contrainte devient ordinairement très manifeste : ou elle empêche l'acte, ou elle l'annule, ou elle en obtient la réparation, ou bien elle le fait expier, ou bien enfin elle exclut son auteur de la société^ Mais, tous les faits qui ont le caractère d'une influence n'ont pas celui d'une contrainte, même morale. La langue que nous parlons nous est imposée par notre milieu social, mais à son tour la communauté de la langue crée une sympathie, un attrait mutuel entre tous ceux qui la parlent. De là ces grands mouvements d'opinion : le Pangermanisme, le Panslavisme, l'Union des races latines (improprement nommée, car il s'agit d'un lien linguistique et non ethnique). — La religion n'a pas toujours, et tend à avoir de moins en moins le caractère d'une contrainte, à n'être que l'alliance de tous ceux qui ont les mêmes croyances. La tradition, l'enseignement religieux sont de moins en moins autoritaires, de plus en plus librement acceptés ; on peut, on pourra toujours plus aisément, sortir d'une religioa et
• {i) Les règles de la méthode sociologique.
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y entrer. A mesuré qu'elle perd sou caractère de eoutrainte, la religion semble perdre aussi celui de phénomène social, pour devenir afiaire de conscience individuelle. Il n*en est rien : la religion la plus libérale reste encore une commU' nion : seulement ce n*est plus une autorité extérieure qui fait la communauté des croyances, c'est la communauté des croyances qui crée une solidarité. — c Un sentiment collectif, dit M. Dùrkheim, n'exprime pas seulement ce qu'il y avait de commun entre tous les sentiments individuels, il est quelque chose de tout autre '. » Nous sommes vingt qui voyons le même objet, la similitude de nos vingt perceptions n'en fait pas un fait social, si chacun voit individuellement comme s'il était seul. Mais la solidarité peut exister entre nous de deux manières. Nous sommes vingt que le même objet impressionne de la même manière, parce que nous ne sommes pas étrangers ni indifférents aux sentiments de nos voisins ; notre sentiment n'est plus le même que si nous étions seuls. D'autre part, ayant découvert que nous avons des sentiments communs, nous nous sentons attirés les uns vers les autres, nous nous unis* sons pour renforcer et multiplier ce sentiment commun; dans ce cas, il est évident que nous agissons les uns sur les autres,, et que pourtant nous ne nous subissons pas les uns les autres. — L'enseignement des sciences est bien une action exercée par le maître sur l'élève, mais cette action n'est pas une contrainte quand l'enseignement est libéral, c'est-à-dire démonstratif. Ce qui contraint Tesprit et force la conviction, c'est l'évidence, et non une force externe, le rôle du maître est d'aider, de secourir et de diriger. La contrainte est essentiellement opposée aux tendances naturelles ou à la volonté de l'individu ; I*influence peut s'y ajouter, agir dans le même sens, y coopérer. Si je tends une perche à un homme qui se noie, j'agis sur lui, mais dans le même sens que lui-même, et non contre lui. Or, les faits sociaux sont bien souvent, et fort heureusement, des faits de secours, d'aide, d'assistance, de communion, de synergie, non de contrainte. Autrement, la liberté consisterait à se dégager du lien social, et se confondrait avec l'individualisme ; tandis qu'elle est possible dans et par la société, et peut-être seulement par la société.