Une autre erreur de grande conséquence consiste à
(1) Les règles de la méthode sociologique»
GOBLOT. 14
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confondre le fait social avec le fait collectif* Cest la tendance ordinaire des sociologues qai,. partis de Thistoire, de la poli* tiqaet du droit ou de la morale, conservent toujours à leurs études le caractère de ce point de départ trop spécial ; c'est recueil que nous avons signalé en commençant. En histoire, on ne considère que des phénomènes collectifs : mœurs, civilisations, guerres, traités ; les actions individuelles n'ont d'intérêt qu'autant qu'elles affectent les destinées d'un peuple, ou qu'elles révèlent des faits communs : mœurs, traits de caractère d'un peuple ou d'une époque. La politique ne s'occupe que des rapports de l'Etat avec les individus ou avec d'autres Etats. Le droit et la morale sont essentiellement des manifestations de la conscience collective. Ceux qui sont partis de ces études spéciales conçoivent difficilement que l'action de l'individu sur l'individu soit un phénomène social.
. A. Comte et H. Spencer n'ont considéré comme faits sociaux que les propriétés collectives des sociétés, et M. E. Durkheim, sans être bien explicite sur ce point, suppose partout, comme une chose qui va sans dire, que le sociologue n'a à considérer que les faits communs à tout un groupe humain. Les faits sociaux sont pour lui c des manières d'agir, de penser ou de sentir qui existent en dehors des consciences individuelles » et «qui sont douées d'un pouvoir de coercition en vertu duquel elles s'imposent à l'individu^ >. Il suppose que ces manières d'agir, de penser et de sentir ne peuvent s'imposer à l'individu que parce qu'elles sont générales ; parfois même, il le dit en propres termes, mais incidemment, comme si ce n'était pas contesté: c Chaque fait social consiste soit dans une croyance, soit dans une tendance, soit dans une pratique, qui est celle du groupe pris collectivement ^ > Le fait social , c'est la difficulté ou l'impossibilité de faire exception à la règle communément admise et pratiquée. Il en arrive ainsi à le définir par un caractère qui n'est propre à aucun ordre de faits, mais commun à tous, l'inéluctabilité de toute loi : c Industriel, rien ne m'interdit de travailler avec des procédés et des méthodes de l'autre siècle, mais si je le fais, je me ruinerai à coup sûr. » Ceci n'est pas caractéristique des faits sociaux. Rien ne m'interdit non plus de me nourrir d'aliments de mauvaise qualité, mais je ruinerai ma santé. Rien ne m'interdit de semer, de
(i) Règles de la méth. socioL (2) Ibid.
LA SOCIOLOGIE tii
planter sans tenir compte des terrains, des climats, des saisons, mais je ne récolterai pas. Naturœ parendo imperatur. Toute tentative qui n*est pas d'accord avec les conditions de possibilité des choses doit avorter. Ce qu'il faudrait dire, c'est pourquoi il est difficile ou impossible de.se soustraire à la règle communément admise et pratiquée, et pourquoi certaines manières de juger, de sentir ou d'agir sont communes.
De même, pour M. Tarde, un fait n'est social que s'il est imité, et, en général, un fait n'est scientiGque que s'il est répété* La science a pour objet trois espèces fondamentales de répétitions : l'ondulation, Thérédité, Timitation. Le fait nouveau, initial n'est pas objet de science. En sociologie, il s'appelle invention; quand il est imité, il devient coutume, mode, règle, loi.
L'imitation est assurément un phénomène social, car c'est une influence de l'homme sur l'homme. Mais le premier exemple, avant d'être imité, et même s'il ne doit jamais l'être^ peut bien être déjà un phénomène social, s*il est une action de l'homme sur l'homme. Et si, après cela, il est imité, il est deux fois phénomène social.
Il faut bien admettre qu^un fait social peut-être une relation entre deux individus, puisque nul ne conteste ce caractère aux faits économiques, les mieux connus de tous, et qu*un échange ou un contrat ne suppose que deux contractants. La confusion que je viens de signaler entre le fait social et le fait collectif entraine une grave erreur de méthode, celle de considérer d'emblée des phénomènes complexes et pour ainsi dire massifs, et de s'interdire de les analyser, par la persuasion que ce serait les faire évanouir. Les mœurs, les lois, la morale, la famille, l'État, ces phénomènes resteront inintelligibles tant qu'on n'aura pas expliqué ces autres plus simples : l'exemple, l'autorité, le respect, la sympathie ; et pour les bien étudier, il convient de les considérer comme des relations entre deux individus seulement. L'exemple de l'économique est instructif à cet égard. C'est en partant de l'étude des transactions entre des individus qu'on est arrivé à rendre compte de phénomènes très généraux et très complexes, comme le crédit public. S'il faut protester contre l'exclusivisme de certains économistes, qui nient la sociologie, et veulent que leur science soit toute la science sociale, il faut remarquer d'autre part que le dédain dr l'économique porte malheur aux sociologues.
7. — Nous résumerons dans le tableau suivant les diverses 'manières dont on peut se procurer des services :
/ / Contrainte.
l / Expression,
gratuits. | ^ Suggestion.
Inûuencc. \ intimidation.
Services. < réciproques.
Séduction.
Esclavage.
Échange ( Domesticité.
échangés. ) . du ) Travail à temps,
travail, j Travail à la tâché l ou à la pièce.
Échange des produits.
Les services échangés sont des relations bilatérales, les ser- . vices gratuits des relations unilatérales.
Il y a opposition complète entre les deux termes extrêmes : le service obtenu par contrainte n'est nullement échangé ; le service échangé sous forme de produit n'est nullement contraint.
II 7 a continuité entre les deux termes extrêmes : quand les services ne sont pas échangés sous forme de produits, il se mêle à l'échange une part d'influence ou de contrainte. Ce qui distingue l'achat d'un produit de l'achat d'un travail, c'est que, dans le premier, le travail est effectué avant le contrat d'échange ; dans le second, le contrat d'échange précède le travail. Par suite, dans le premier cas, le producteur est indépendant de celui à qui il rend service, n'étant lié à lui par aucun contrat ; il ne dépend de lui que par la nécessité de prévoir, à ses risques et périls, la demande. Au contraire, le travailleur salarié dépend personnellement de celui qui l'emploie, car celui-ci, après avoir traité, doit encore prendre des mesures pour que le contrat soit exécuté à sa satisfaction. Dans le travail à la pièce ou à la tâche, l'indépendance du salarié est encore aussi complète que possible ; toutefois l'employeur n'a pas seulement demandé^ il a commandé, il se réserve le droit, soit de surveiller l'exécution, soit de refuser le travail. Dans le travail à temps, la nature, l'époque, la durée du travail sont bien stipulés dans le contrat, mais le patron devra se contenter de la quantité du travail exécutée pendant le temps fixé ; il doit donc disposer de moyens autres que l'échange pour s'assurer les services du travailleur qu'il emploie, user de contrainte ou d'influence ; ses procédés pourront être durs, vio-
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leats^ ou humains et doux : la crainte, le respect, la sympathie, le dévouement qu'il inspire, Témulation qu'il sait établir entre ses ouvriers. S*il donne une prime à celui qui produit le plus ou le mieux, s'il s'est réservé le droit de réduire le salaire en cas de travail insuffisant, c'est un contrat mixte qui tient à la fois du travail à la tâche et du travail à temps.
L'infiuence et la contrainte ont une part plus grande dans la domesticité et les contrats analogues. Ils ne subsistent guère chez nous que pour les travaux de la maison, trop divers, trop impossibles à prévoir pour être stipulés d'avance ; de là les bonnes à tout faire. On sait quels tracas elles causent, combien de qualités diverses et de vertus on leur demande, combien on préfère s'en passer autant qu'on le peut, quelle subtile diplo* matie il faut déployer pour s'assurer leur respect, leur dévouement ou leur affection. Le contrat de louage est le premier en date des moyens de se procurer de tels services ; il reste ensuite à accomplir une série d*actes beaucoup plus complexes et plus difQciles.
Enfin, l'esclave acheté, il reste à le faire travailler, ce qui est affaire de contrainte et d'influence.
Les faits proprement économiques sont donc étroitement unis à des éléments non économiques : les lois de l'échange ne s'appliquent rigoureusement qu'aux transactions relatives à des produits matériels. Dans le marché du travail, leurs effets se composent avec ceux de Finfluence et deia contrainte. De là les difficultés relatives aux lois du travail, et la tendance des économistes rebutés à se renfermer dans l'étude des richesses matérielles. Quoi de plus digne, cependant, des efforts d'un esprit chercheur que le rôle de cette action personnelle du patron sur les ouvriers, même en omettant volontairement le côté philanthropique de la question pour s'en tenir aux intérêts ? Un socialiste trop peu connu, qui fit d'excellente pratique avant de faire de mauvaise théorie, Robert Owen, est à cet égard bien intéressant. Appelé au commencement du siècle, à diriger la filature de New-Lanark près de Glasgow, il sut par des mesures judicieuses d'hygiène, de moralité, d'instruction, d'émulation, transformer radicalement en quelques années la population de tout un village ; il s'assura le concours des meilleurs ouvriers sans augmenter ses charges, élimina les mauvais sans avoir à les chasser, sans agir sur eux par la contrainte ou la menace, sans supprimer ni réduire leurs salaires ; il sut avoir une influence personnelle considérable, inspira à tous l'atta-
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chement et le respect, si bien que les services de ses ouvriers ne furent pas seulement des services échangés, mais encore des services réciproques et des services gratuits. Par ces moyens, il releva la prospérité d'une entreprise qui périclitait, enrichit ses actionnaires et fit personnellement une grosse fortune.
Pourquoi le savoir empirique sur lequel se fonde l'habileté de ces manieurs d'hommes ne deviendrait-il pas science objective, exprimable et vériûable? Tous les services où le travailleur est directement en relation avec l'employeur sont en partie échangés, en partie gratuits ; le marché du travail ne dépend pas exclusivement des lois économiques. On ne peut donc se refuser à reculer les bornes de l'économique, à entreprendre une science des services en général, gratuits aussi bien qu'échangés. Cette science, c'est la sociologie.