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CHAPITRE VIII

LA SOCIOLOGIE {Suite)

1. — Toutes les sciences, à leur origine, ont semblé avoir des objets multiples et se subdiviser en sciences partielles. Plus tard, quand les faits sont mieux connus, les analogies profondes apparaissent, les vérités éparses se relient, Tunité du système se révèle, en même temps que Tobjet de la science devient plus abstrait.

Ainsi les objets de la physique étaient d'abord très divers et pouvaient sembler irréductibles : le mouvement, la chaleur, la lumière, le son, l'électricité, le magnétisme, etc. Ils apparaissent tous aujourd'hui comme des modes d'un même phénomène fondamental. Toute la cosmologie pure est la science de l'atome et de ses mouvements. — En physiologie, il y a autant de chapitres distincts que de fonctions en chaque espèce ; mais on tend de plus en plus à substituer à la physiologie des organes la physiologie des cellules, et les fonctions spéciales d'un organe ou d'un tissu se ramènent toutes aux fonctions élémentaires de toute cellule, et en dérivent par différenciation. — De même, sans doute, la diversité présente des sciences sociales se ramènera un jour à l'unité : il y a un fait social essentiel dont tous les autres ne sont que des formes diverses, comme la lumière, le son, la chaleur sont des espèces d'ondes, comme la contractilité, la neurilité, la sécrétion, la caryocinèse sont des modes de l'irritabilité. Une science se dissémine d'abord en des territoires juxtaposés, puis elle se condense en un système, enfin, devenue déductive, elle se développe en une série progressive de démons trations^

La classification des services que nous avons donnée plus haut est peut-être un aperçu du plan de la sociologie future, d'une sociologie plus abstraite que celle qull est possible de faire aujourd'hui. Il est d'ailleurs destiné, à mesure que les faits

seront mieux analysés, à se préciser, peut-être à se prolonger; Le progrès de la science ne se fait pas par simple addition des connaissances nouvelles. A chaque acquisition, elle est remaniée dans son organisation intérieure ; elle ne croit pas à la manière d'un minéral, par accession de parties, mais, comme un vivant, par intussusception ; elle se nourrit, et sa nutrition comporte deux temps, comme celle d'un vivant : absorption, assimilation.

Avant donc de connaître les lois abstraites des divers modes* d'action de l'homme sur l'homme, il y aura longtemps encore une sociologie de l'Etat, une sociologie de la famille, une science du droit, une science du langage, une science de la religion, etc.

Il est encore impossible de faire une classiQcation méthodique et surtout exhaustive de ces diverses branches de la sociologie, parce qu'elles ne sont pas des divisions définitives ni rigoureuses. Mais nous pouvons dès maintenant énumérer quelques groupes de connaissances, quelques sciences commencées, et examiner si elles appartiennent à la sociologie, à quel titre et dans quelle mesure.

3. — Uéconomique est l'une des plus avancées. Il n'est pas indifférent de remarquer que son principal fondateur n'a pas été exclusif, comme ses successeurs le sont si volontiers ; il eut ridée distincte d'une science plus étendue des phénomènes sociaux. Dans la Richesse des nationSj il a étudié la lutte des intérêts, dans la Théorie des sentiments moraux les effets de la sympathie. Sa doctrine économique est la théorie des ser-^ vices échangés, sa doctrine morale inaugure celle des services gratuits.

. 3. — L^L politique est plus ancienne que l'économique, mais les anciens ne l'ont jamais séparée de la morale, et même aujourd'hui elle existe à peine comme science théorique. Hobbes, Locke, Rousseau n'ont guère fait que des doctrines pratiques, mais ils ont dû, pour les soutenir, formuler des thèses, et ont appelé la.diiscussion sur le terrain théorique, par leurs diverses conceptions d'un contrat social. On peut dire que la politique a pour objet d'expliquer la cohésion du groupe social. L'idée que l'origine de l'Etat est un contrat ne se défend plus aujourd'hui. Il faudrait que la société fût déjà organisée, et son orga^ nisation fort avancée, pour que ce contrat fût . possible : au

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moment où il peut y avoir un contrat ou pacte quelconque, il y a déjà un groupe politique défini. Il est vrai que la relation de l'individu et de l'Etat peut prendre, en partie, chez les peuples les plus avancés, la forme contractuelle, et tend à se rapprocher d'un échange de services ; mais c'est là le terme et non l'origine de son évolution.

Néanmoins, la raison d'être de l'Etat est, dès l'origine, un service. M. E. Durkheim, dans son livre de la Division du travail social, a opposé la soladirité « organique > fondée sur la division du travail et la spécialité, à la solidarité c mécanique » qui est le, simple agrégat d'individus similaires. Il a montré que les individus sont d'autant plus semblables, par leurs fonctions sociales, et même par leur structure anatomique, que le groupe humain est plus près de son origine. La solidarité organique ne peut même s'établir qu'aux dépens de la solidarité mécanique ; la cohésion du groupe homogène primitif est un obstacle à la divisiondu travail. Cette cohésion, M. Durkheim la compare à celle d'un minéral formé de molécules semblables, d'où le nom de solidarité mécanique.

Il semble pourtant qu'elle soit déjà un premier degré de la division du travail. Il n'y a pas de cohésion quand il n'y a pa& de différenciation fonctionnelle. L'hypothèse d'une multitude humaine sans nulle cohésion, d'individus absolument indépendants les uns des autres, est sans doute une hypothèse abstraite, qui n'est et n'a jamais été réalisée nulle part. L'origine première de la société semble antérieure à l'espèce humaine elle-même. Si Ton pouvait remonter assez haut dans son passé pour trouver une multitude qui ne fût pas encore une société, les êtres qui la composeraient ne seraient pas encore des hommes. Mais dès qu'il y a un groupe social, même homor gène, et composé d'éléments tous pareils, il y a déjà division du travail et spécialisation fonctionnelle : il y a les fonctions de l'individu, et la fonction ou les fonctions du groupe. Les individus sont solidaires parce que certains services ne peuvent naître que de leur union ; ils se défendent par leurs efforts individuels contre certaines causes de destruction, tandis qu'ils résistent par leur masse à certaines autres. Les oiseaux de passage ne présentent, pendant leur séjour, d'autre société que la famille, mais à l'époque des migrations, ils s'unissent pour le grand voyage.

On ne peut donc concevoir comment il existerait une solidarité quelconque, même « mécanique », comment s'établirait

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cette cohésion d^une multitude, en quoi même elle consisterait, s'il n'y avait pas une activité commune, distincte des activités individuelles. Quoiqu*en dise H. Durkheim S H. Spencer n'a pas tort de dire qu*il n'y a pas de société sans coopération.

Même dans le règne minéral, la cohésion n'existe que par une sorte de différenciation fonctionnelle. Bien que les molécules soient identiques, elles ont un rôle différent suivant qu'elles sont intérieures ou superficielles. Pour faire évanouir cette différence, il faudrait supposer une masse de gaz qui ne serait contenue dans aucune enceinte, qui se répandrait librement dans un vide indéfini, hypothèse abstraite qui ne semble pas pouvoir trouver place dans la nature ; mais alors il n'y aurait aucune cohésion. Les molécules d'un gaz contenu dans une enceinte ont des rapports avec cette enceinte, exercent une pression sur ses parois, les frappent et s'y réfléchissent. La cohésion est plus grande dans un liquide ; mais les molécules qui le limitent ne supportent pas les mêmes relations que les molécules intérieures ; ou elles adhèrent k la paroi des vases qu'elles mouillent, ou elles n'adhèrent pas, et présentent alors le phénomène de tension superficielle ; en un mot leurs conditions d'équilibre sont différentes selon qu'elles sont en rapport de toutes parts avec des molécules de même substance, ou avec des molécules de substance différente. Nous connaissons mal l'état moléculaire des solides, mais il est probable que la différence entre l'équilibre des molécules intérieures et des molécules superficielles y est encore plus grande que dans les liquides.

Nous pouvons appeler phénomènes politiques les services ^ que l'homme se procure par le fait de la cohésion ou de la solidarité. Ces services peuvent être gratuits ou échangés ; ils sont nécessairement gratuits avant d'être échangés ; beaucoup d'entre eux seront peut-être toujours, sont peut-être nécessairement gratuits : ce sont des faits de contrainte ou d'influence.

4. — Le Droit est une science pratique et une science historique. Mais il y a place pour une science théorique du droit. Le fait qu'il s'agit ici d'analyser, c'est l'autorité, la vertu coerci-

(1) « Une société, dit H. Spencer, au sens scientifique du mot, n'existe que lorsqu'à la juxtaposition des individus s'ajoute la coopération. » SocioL, III, p. 331. — « Ce prétendu axiome, dit M. Durkheim {Divisian du travail socicU, p. 308), est le contre-pied de la vérité. » .

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iive de la loi. Le droit ainsi entendu est une subdivision de la politique.

5. — Aucun phénomène social n'a exercé la sagacité des sociologues autant que la famille. Ce protée insaisissable n*a pu encore être ûxé en aucune définition. Ce serait une prétention ridicule que de vouloir esquisser ici en quelques lignes une Sociologie de la famille ; mais en dépit de la variété et de la complexité des relations qu'elle présente, on peut indiquer ce qui la constitue essentiellement : c'est la nécessité de nourrir et d'élever Tenfant. Dans les sociétés primitives, Tenfant a bientôt fait de devenir égal et semblable aux autres individus, mais dans les sociétés plus avancées, il ne peut se suffire qu'après une adaptation longue et complexe. Le développement de l'individu dans le sein maternel, se continue après la naissance, par l'allaitement, puis par l'éducation et l'instruction. Engendrer, nourrir et élever des enfants, tel est le principe et la raison d'être de toutes les relations proprement familiales. Mais la famille est une puissance, et, une fois constituée, elle peut acquérir des fonctions étrangères à son objet primitif. Le paterfamilias romain est d'abord et essentiellement mari et père ; mais son autorité n'est pas exclusivement maritale et paternelle, elle est aussi domestique {familia^ de famulus) ; aux membres de la famille se sont joints des étrangers, et la maison est devenue une petite cité dont il est le roi. Cette cité peut même avoir ses faubourgs et sa banlieue ; elle devient métropole, elle a ses colonies. C'est ainsi qu'à la maison romaine, demeure soigneusement close, à entrée unique, aux rares fenêtres extérieures, sont annexés des ateliers et des boutiques, adossés à ses murs comme les faubourgs aux murailles des villes ; là le chef de famille fait ouvrer et vendre les produits de ses domaines ruraux. Puis à la famille se subordonnent d'autres familles qu'elle protège et qui font sa force; les clients sont à la famille romaine ce que sont les tributaires à la cité ou les colons à la métropole. Ainsi aux fonctions paternelles se sont jointes les fonctions les plus diverses,économiques, judiciaires, morales, religieuses et même militaires ; ces fonctions se sont organisées dans la famille parce qu'elle existait, à la faveur de l'autorité paternelle (ou maternelle dans le matriarcat) et conjugale ; elles tendent ensuite à s'en séparer en vertu du principe de la division du travail.

Ces fonctions accessoires peuvent même, dans certains cas,

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devenir si importantes^ qu^elIes subsistent même si les fonctions essentielles sont absentes. Par Vadoptionj le père exerce les autres fonctions paternelles sur des personnes qu'il a*a ni engendrées, ni même élevées. La famille peut prendre ainsi les formes les plus inattendues. Il arrive aussi que la famille entre en conflit avec d'autres formes d'association qui empiètent sur son domaine. C'est ainsi que, tandis que dans la cité grecque et surtout romaine, la famille est l'organe essen* tiel, dans lequel presque toutes les fonctions se constituent, qu'elle augmente sans cesse de volume et de puissance, que ses attributions se diversifient et se compliquent, dans d'autres sociétés au contraire, on la trouve restreinte, réduite à ses fonctions essentielles, parfois même atteinte dans ses fonctions essentielles. C'est qu'elle entre en conflit, en concurrence avec des associations non fondées sur la consanguinité, qui tendent à accomplir les mêmes fonctions. Telle paraît être la principale signification du totémisme. Sans aller si loin, nous trouvons chez nous le conflit de la famille et de la patrie ; la concurrence entre la res familiaris et la res publica au point de vue des intérêts matériels ; la limitation de la puissance paternelle par la loi ; l'antagonisme entre l'amour maternel et le devoir militaire, etc. L'éducation même devient une tâche si considérable que la famille n'y suffit plus ; elle exige des aptitudes spéciales ; aussi la famille s'assure-t-elle les services d'auxiliaires étrangers, maîtres, précepteurs, professeurs, éloigne les enfants de la maison pour les rapprocher de ceux à qui elle a délégué ses fonctions essentielles. A son tour, la grande société ressent le besoin d'(( adapter à son état présent et à son idéal d'avenir les jeunes générations qui la renouvellent de jour en jour » (M. Espinas), et pour cela s'efforce de les soustraire en partie à la famille. Ainsi l'éducation, fonction essentielle et raison d'être de la famille, peut devenir, pour une partie importante, fonction de l'Etat et phénomène politique, enjeu d'une lutte entre l'Etat et la famille. Mais la famille est atteinte là dans son essence, et si l'éducation lui était entièrement soustraite^ il n'est pas douteux qu'elle disparaîtrait. Je ne pense pas qu'il existe un seul exemple d'accaparement total de l'éducation par l'Etat, ailleurs que dans la république imaginaire de Platon ; or la suppression de la famille en est la conséquence logique. Dans la cité grecque, la famille est moins puissante que dans la cité romaine; c'est que l'éducation est privée à Rome, tandis qu'elle devient publique pour les jeunes Grecs dès qu'ils

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peuvent se passer des soins des femmes. Il ne serait pas malaisé de montrer que Tautorité parternelle va s*aiFaiblissant dans notre société à mesure que l'éducation publique devient plus générale et plus complète.

Pour comprendre la sociologie de la famille, il faut donc, dans tous les types qu'elle présente ou a présentés, distinguer, par des analyses sévères, la fonction propre et essentielle de la famille de ses fonctions accessoires et accidentelles, et tenir compte du conflit entre la solidarité familiale et les autres formes de solidarité qui lui font concurrence dans la même société.

Dans les phénomènes politiques, et surtout dans les phénomènes familiaux, se mêlent et s'enchevêtrent toutes les sortes de relations sociales : services gratuits, contrainte, influence, réciprocité; services échangés, échange du travail, échange des produits ; — services matériels qui tendent à prendre la forme de l'échange, services immatériels, qui peut-être répugnent par nature à cette forme. — L'État, la famille sont des faits de cohésion sociale. La religion, dont nous parlerons tout à l'heure, la langue, la race, et un grand nombre d'autres causes, peuvent aussi former des groupements sociaux, qui tantôt se confondent avec l'État ou avec la famille, tantôt en restent ou en deviennent indépendants. Ces groupements sont fondés d*abord sur quelque fait essentiel, répondent à un besoin qui en est la raison d'être primitive : la nécessité de se défendre fait naître l'État et la Loi ; la nécessité de perpétuer la race et les traditions crée et maintient la famille; des croyances et des aspirations communes forment des communions et associations diverses. Ces groupes, souvent fortement organisés, sont des puissances sociales toutes prêtes à se charger de fonctions accessoires, qu'aucun autre organe ne peut accomplir aussi bien. Ils se transforment alors pour s'adapter à ces fonctions nouvelles. Essentiellement, l'État est producteur de sécurité, mais de quoi ne flnit-il pas par s'occuper ?

Les rois, à l'origine, sont faits pour les peuples ; mais ils se persuadent aisément que les peuples sont faits pour les rois, et les peuples arrivent à le croire. La fonction du père de famille est d'avoir et d'élever des enfants ; mais il devient souvent chef d'exploitation, juge, prêtre. La religion est la communauté de foi, mais elle reste difficilement confinée dans le spirituel, et se fait puissance politique, légifère, juge, enseigne, s'organise

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en société commerciale, industrielle, financière. Ainsi Torigine et le rôle premier du groupement social peuvent devenir méconnaissables. On trouve aussi dans les organismes vivants des organes dont les fonctions acquises n*ont qu'un rapport très lointain, ou même n'ont aucun rapport avec la fonction originelle qui les a primitivement différenciés. La vessie natatoire des poissons devient le poumon des vertébrés aériens et terrestres.

Il faut analyser ces phénomènes complexes, et tes résoudre en leurs relations élémentaires. Ils ne doivent pas fournir à la sociologie ses divisions. De même, on ne divise pas la physiologie d'après les organes, mais d'après les fonctions. La respiration, par exemple, peut s'accomplir par des organes très différents par leur structure et leur origine : un poumon, une branchie, un système de trachées, une feuille.

6. — Il existe un ordre considérable de faits sociaux, souvent délaissés par les sociologues, mais déjà bien étudiés par des philosophes et des savants qui parfois ne se savent pas sociologues, c'est la communication des idées et des sentiments. Ces faits peuvent se ramener à quelques groupes assez définis, mais qu'on ne saurait donner comme une classification.

La sympathie est un phénomène social. S'il s'agit de cette loi, que nous éprouvons en nous-mêmes les sentiments dont nous sommes témoins en autrui, on en pourra rendre compte en disant que Timage est de la même nature que la perception, qu'imaginer un sentiment, c'est l'éprouver soi-même ; qu'ainsi, ou bien les signes extérieurs dés sentiments ne sont pas compris; ou bien, s'ils sont compris, ils déterminent dans le témoin les sentiments qu'ils signifient. Jusqu'ici, .nous sommes sur le terrain de la psychologie; mais comment les sensibilités agissent-elles les unes sur les autres ? Comment les sentiments s'expriment-ils par des signes extérieurs? Comment ces signes sont-ils interprétés ? On a déjà étudié la psychologie des foutes, mais il n'est pas nécessaire, pour qu'un fait soit social, qu'il intéresse une multitude, il suffit qu'il soit une relation entre deux personnes ; il n'est pas même nécessaire que cette relation soit bilatérale ; il suffit qu'elle soit une action d'une personne sur une autre. La sympathie a ce caractère.

Quand la sympathie mutuelle est devenue particulièrement aisée, soit par une convenance naturelle des caractères, soit par une longue fréquentation, elle crée des solidarités spéciales :

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amitié, amour, affections de famille, patriotisme, philanthropie, et toutes les formes si variées de Taltruisme ; attachement de l'individu à sa classe ou à sa caste, de l'ouvrier à sa corporation, du moine à son couvent, du croyant à sa communion religieuse, de l'incrédule même parfois à la communauté dont il ne fait plus partie que de naissance ou de souvenir, car cet attachement peut subsister quand la foi a disparu* La société s'empare si bien de nous, que notre vie n'est pas tout entière dans notre personne individuelle ; ce n'est point au ûguré que nos amis, nos parents, notre patrie sont une partie de nousmêmes ; notre organisme se termine à notre épiderme, mais notre personne intellectuelle et affective s'étend au delà* Nous nous mêlons les uns aux autres, et si intimement avec quelques-uns, que nous ne pouvons plus agir, penser ou sentir sans eux. Les c inclinations sympathiques » sont assurément des phénomènes psychologiques, mais surtout des phénomènes sociaux ; c'est l'invisible réseau aux innombrables mailles par lequel la société nous tient; ce sont les liens qui se nouent au plus profond de notre être intime, qui sont de la chair vive, et ne peuvent se briser sans laisser des plaies saignantes.

7. — La sympathie suppose elle-même d'autres relations sociales : les divers mpdes de l'expression des idées et des sentiments. Une science, non historique , mais théorique, du langage devrait embrasser tout ce qui tend à rendre perceptibles à autrui des phénomènes intérieurs. On pourrait étendre un peu le sens d'un mot assez récent, et nommer sémantique la science de l'expression et de la signification en général. La linguistique ne s'occupe des signes que quand ils sont des mots, et elle comprend aussi la phonétique; elle est donc à la fois plus spéciale et plus étendue que la sémantique.

Les lois de la sémantique ne sont pas sans analogie avec celles de l'économique. Les langues sont des classifications d'idées. Pour que les idées soient exprimables, il faut qu'elles soient classées, et classées à peu près de la même manière dans tous les esprits qu'elles mettent en communication. Or ce classement est un effet de la concurrence. Une langue est assimilable à un marché. Les mots entrent en conflit les uns avec les autres, et se limitent mutuellement. Le sens de chacun d'eux s'étend aussi loin que possible, et s'arrête là où il ne sou-

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tient plus la concurrence d'un autre meilleur et plus signiScatit*. Les mots sont offerts et demandés. Celui qui les emploie tend à en enrichir la signification, soit en extension, soit en compréhension; selon les besoins de la cause, il généralise ou il spécialise. On sait combien cette tendance est marquée chez les enfants : leur naïveté, à cet égard, est la même que quand ils veulent acheter un palais avec une pièce blanche. Au contraire, celui qui écoute tend à interpréter le mot dans le sens trop étroit ou trop vague, auquel il est le plus accoutumé, à en appauvrir soit l'extension, soit la compréhension. Il en résulte que les mots ne transmettent jamais tout ce qu'on leur confie : ce •ont des vases qui fuient. La pensée d'autrui ne m'arrive pas tout entière dans ses paroles, ses sentiments encore moins; nous ne percevons sans doute, dans les vers d'un poète, qu'une faible lueur de la poésie qui illuminait son âme. .

Les mots sont la monnaie de la pensée, et la valeur d'un mot s'établit à peu près comme celte d'une monnaie. On ne peut pas lui donner cours forcé. Pour les mots, comme pour les monnaies, l'usage est souverain, et tout autre souverain légifère vainement contre l'usage. Cette analogie de la sémantique et de l'économique ne doit pas nous» surpendre; le langage est un échange ou tout au moins une réciprocité de services. Je vous rends le service de vous parler comme vous me rendez le service de m'écouter; je vous suggère des manières de penser et de sentir que vous n'aviez pas, je vous enrichis intellectuellement et moralement. Eu revanche, si je me fais comprendre, et surtout si je vous persuade, vous me rendez le service de sentir et de penser comme j'ai besoin, ou comme je désire que vous sentiez et pensiez. Assurément, il y a des paroles qui ne rendent aucun service à celui qui les écoute ni à celui qui les prononce ; mais n'y a-t-il pas aussi des spécula* tions économiques qui ne réussissent pas ?

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