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CHAPITRE X

LA SOCIOLOGIE {Suite), — LA MORALE

La position Bystématique de la morale est difficile à déterminer, ou plutôt ne peut pas être déterminée, tant qu'on est dans le doute sur les principes d*où il faut déduire les préceptes moraux. La morale présente, en effet, ce caractère unique qu'on s'entend beaucoup mieux sur les conséquences que sur les principes, c II est facile, dit Schopenhauer, de prêcher la morale, difficile d'en établir les fondements. » Sauf les cas compliqués et difficiles, où l'on peut se perdre dans la déduction des conséquences, ou se méprendre dans la prévision des résultats, des moralistes qui tiennent pour les doctrines les plus opposées, par exemple un kantien et un utilitaire, s'accordent à louer et à réprouver les mêmes actes; ils les louent et les réprouvent pour des raisons différentes. Or la place de la morale dans l'ensemble des connaissances humaines ne dépend pas du détail des préceptes, mais des principes d'où on les tire.

 proprement parler, la morale ne saurait avoir aucune place parmi les sciences théoriques ; tandis que celles-ci sont purement contemplatives et n'ont d'autre objet que le vrai, la morale est éminemment pratique, et a pour objet le bien. Mais la réalisation du bien n'a-t-elle pas pour principe des vérités d'un ordre spécial? Précisément parce que le caractère pratique lui appartient éminemment, il ne convient peut-être pas de la. rejeter, sans autre examen, parmi les technologies, et de la perdre, pour ainsi dire, dans la foule des autres sciences pratiques. Chaque art a pour fin une certaine espèce de bien; la morale a pour fin le bien ; un art est la connaissance de moyens propres à réaliser une fin donnée; la morale doit déterminer quelle fin il convient de réaliser. Généralement un seul art met à profit des connaissances empruntées aux sciences

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les pIuS' diyerseSy et il ea est ainsi de la morale : il n'est pas une des connaissances humaines qui ne puisse servir à améliorer la vie, et, plus généralement, la nature. Hais il y a en outre un problème, théorique spécial qui est d'assigner à l'activité de l'homme sa fin. Toutes les connaissances peuvent lui fournir des moyens de réaliser le bien; il y a, en outre, des^ connaissances d'où il résulte qu'il y a un bien à réaliser.

Le problème spéculatif est celui-ci : Comment des manières d'agir prennent-elles le caractère de règles de conduite? A quel titre et en vertu de quoi s'imposent-elles à notre choix ?

Toutes les solutions proposées jusqu'ici, et même toutes les solutions possibles, peuvent se ramener aux deux suivantes :

1® Le devoir est un impératif catégorique ;

2* Le devoir est un impératif hypothétique.

Il n'y a pais de troisième hypothèse. La division kantienne des impératifs- en hypothétiques et catégoriques est rigoureusement dichotomique ; c'est une alternative. Il y a bien aussi des impératifs disjoncHfê^ mais ils sont hypothétiques. Fais ceci ou cela^ équivaut à : Fai$ ceciy si tu ne veux pas faire cela. Une toi, s'adfessant à tout agent raisonnable; une maanme réglant, pour tous les cas semblables, la conduite d'un seul agent; un ordre, un avis, un conseil, concernant un seul cas et un seul individu, ne peuvent être que conditionnels ou inconditionnels. Une bonne action ou une bonne volonté ne peut être que fin ou moyen, ne peut avoir qu'une valeur intrinsèque ou une valeur extrinsèque. Il n'y a pas de milieu.

Hais le bien est-il nécessairement l'objet d'un impératif? Ne peut*on pas concevoir une morale sans ce caractère autoritaire que Kant lui a donnée, en exclure la notion de devoir, qui, d'après Schopenhauer, serait due à l'influence biblique? Chez les anciens, la morale n'avait jamais pu s'affranchir de la dialectique socratique et platonicienne : Tidée d'une classification hiérarchique des biens leur a fait constamment chercher un summum bonum, une finis bonorum, un bien unique, qui comprit tous les biens, et en dehors duquel il n'y eût que le mal ou l'indifférent. Pareillement la morale des modernes est dominée par l'idée judéo-chrétienne du devoir, qui, selon Schopenhauer, n'est que le Z>u sollst du décalogue^ Ne peut-on se dégager enfin de l'influence chrétienne comme de l'influence antique, et trouver, par exemple dans les doctrines plus neuves

(1) Le Fondement de la morale.

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de la biologie et de la sociologie, les principes d'une morale sans impératif ?

Non. Quelle que soit cette nouvelle doctrine, ses préceptes seront des impératifs hypothétiques. Le mot impéraiify em-* prunté au langage des grammairiens, signifie toute proposition dont le verbe est à l'impératif, ou qui contient une formule équivalente : il faut, il est jtistey il est utile j il est convenable^ et, en général, il est bon d*agir ainsi. N'oublions pas qu'un impératif peut être aussi peu impérieux qu'un simple conseiL Une doctrine composée d'indicatifs (des hommes individuellement, ou les hommes communément agissent ainsi) n'est pas une morale. Il s'agit toujours de faire connaître quels actes sont commandés — ou recommandés — au choix d'êtres intelligents dans des circonstances définies ; or tel est précisément le rôle grammatical du mode impératif et des formes équivalentes.

Les diverses manières de concevoir la doctrine morale peuvent donc se ramener aux deux suivantes :

D'une part, on peut faire de la morale une science vraiment théorique, — la science de la pratique plutôt qu'une science pratique, -^ mais une science à part, ayant vis-à-vis des autres une position exceptionnelle^ Le libre arbitre met l'être libre en dehors ou au-dessus de la nature ; l'ordre moral n'est pas l'ordre naturel, mais un ordre idéal à réaliser; la morale, science de l'Idéal et de la liberté, s'opposerait donc aux sciences de la Nature et de la nécessité. Bien plus, certaines philosophies voient dans cette opposition, non seulement une dualité, mais une subordination : il y aurait « primauté » de la raison pratique sur la raison théorique. La morale dominerait €t tiendrait sous sa juridiction toutes les autres sciences, atteindrait les réalités qui leur sont inaccessibles, et leur dispenserait la certitude.

On peut, au contraire, concevoir la morale comme une science toute pratique, l'art dé bien vivre, reposant sur des connaissances théoriques qui appartiennent à la science positive. Par exemple, si par le bien on entend le bonheur, la morale sera la technologie du bonheur; il appartient aux sciences de la nature de définir le bonheur et d'en déterminer les conditions. Si l'on définit le bien par le progrès social, ou le progrès de l'espèce humaine, ou le progrès de la nature en général, la morale sera la technologie du progrès. II appartient aux sciences de la nature de dire en quoi consiste le progrès, et de quoi il dépend*

^ CLASSIFICATION DES.SaENGES

En ua mot, la morale peut être transceadantale ou natura* liste. Dans les deux cas, nous avons à déterminer la place deS: connaissances théoriques qui lui servent de fondement.

Examinons d'abord la doctrine de l'impératif catégorique.^ La bonne conduite est celle d'une volonté qui ne se détermine par'aucun autre motif que le respect de la loi. Bien agir, c'est obéir à la loi parce que c'est la loi. Tout autre motif en fait un impératif hypothétique. Pour se déterminer librement, la volonté ne devra obéir à aucun mobile^ pas plus altruiste qu'égoïste. La charité même, si l'on entend par là une impulsion affective, 6te au devoir son caractère en lui donnant une fin extrinsèque. Les malheureux, en excitant ma pitié, agissent sur moi, et me déterminent à les secourir; ce n'est donc pas moi qui me détermine par un acte personnel. L'amour moral du' prochain n'est pas un sentiment, c'est iin vouloir pur, éclairé par une raison. Cela ne veut pas dire qu'une action soit sans valeur morale dès que le cœur est touché, et qu'il faille regretter les bons sentiments qui nous portent au bien spontanément et sans effort, s'en repentir, en avoir presque des remords ; cela ne veut pas dire que le mérite et la moralité soient interdits &. ceux que la nature a faits droits, sincères, généreux, compatissants, et réservés à ceux qui ont des instincts pervers pour les combattre et en triompher, si bien que les premiers seraient les vrais réprouvés, et que les seconds seraient seuls, sinoa élus, du moins appelés ^ Une telle conséquence est contredito< par les principes mêmes de la morale de Kant. Qui veut le bien se réjouit de tout ce qui l'aide à l'accomplir. Se repentir de ses bons sentiments, ce serait vouloir, non le bien, mais le mérite, considérer la vertu comme un moyen, et non comme une fin, et obéir à la loi, non pour la loi, mais pour la récompense. L'action morale n'est pas l'action qu'aucun bon sentiment n'accompagne ; elle n'est pas non plus nécessairement la lutte contre un sentiment mauvais. Il faut seulement retenir que l'action inspirée par un bon sentiment n'a de caractère moral que s'il est vrai qu'elle serait encore accomplie si ce sentiment n'existait pas.

(i) Voir Paul Janet, La morale. Le sentiment moral.

Ul morale !257

On peut se demander si la nature humaine comporte de telles déterminations, si le libre arbitre peut être autre chose que rindéterminisme. Entre la nécessité mécanique et la contingence, il n'y apas d'autre moyen terme que Tauto-déterminisme, c'est-à-dire le déterminisme psychologique ou idéo-moteur de M. Fouillée ; un être qui pense et qui sent n'est point une machine, car il veut ; mais il veut parce qu'il pense et parce qu'il sent. Un vouloir pur est une abstraction qui ne peut prendre place dans la réalité. Kant lui-même s'est demandé si un seul acte vraiment moral, tel qu'il l'a défini, a jamais été accompli, et il a répondu par une négation implicite, en excluant la liberté de la série des phénomènes, et en la plaçant en dehors et au-dessus de la nature. En fait, l'homme de chair qui, de propos délibéré, se dégage de toute influence afi*ective pour n'écouter que la raison impersonnelle, n'y esl-il pas encore déterminé par quelque mobile ? Quand la volonté triomphe d'un sentiment, n'est-ce pas un sentiment supérieur qui triomphe de sentiments inférieurs ? Larochefoucauld n'a-t-il pas raison de voir, dans l'abnégation même» la plus subtile et la plus admirable victoire de l'amour-p'ropre ? Celui qui fait son devoir jusqu'au plus pur sacrifice, le ferait-il encore, s'il n'y était pas poussé par un souci de dignité personnelle, parce noble orgueil qui nous fait placer haut notre idéal, par le besoin de s'estimer soi-même et de ne pas déchoir à ses propres yeux ?

La morale de Kant, magistralement déduite d'une hypothèse abstraite, se déroule loin du réel, dans un domaine tout idéal : c*est la morale d'êtres qui ne seraient que des volonté^ raisoni^ables ou pourraient agir comme tels. Elle pourra néanmoins prendre place dans la .science, comme tout système al)s trait logiquement construit et cohérent, quand la science, devenue entièrement déductive, n'aura plus pour objet que les possibles. Il est aussi légitime de faire abstraction de la sensibilité humaine que de faire abstraction des dimensions d'un corps ; le concept d'un être réduit à une intelligence et à une volonté, d'une € autonomie » en un mot, peut entrer dans la science au même titre que celui d'un point matériel. Il importe seulement de ne pas oublier que c'est une abstraction*

Bien plus, c'est une abstraction indispensable. Tout porte à croire qu'on reviendra en partie à la morale de Kant ; les écoles qui la combattent avec le plus d'énergie y sont nécessairement ramenées par la suite naturelle de leurs raisonnements. Kant a pris l'idée du devoir telle qu'elle est dans

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S88 ; CLA88IPIGATION DES SCIEHCCS

Tesprii de Thomme civilisé ; il Ta analysée et en a déduit les cbnquences. Cette idée est un fait ; on ne peut l'éliminer ; la tâche de la morale naturaliste est d'en rendre compte. Il est trop simple de nier le devoir ou d'en faire un préjugé ; c'est an moins un préjugé nécessaire, qu'on ne peut faire disparaître de la société humaine qu'avec la société humaine elle-même. n s'agit d'expliquer la croyance au devoir, et 41 s'agit de la justifier. Dans la doctrine de Kant, le devoir est un principe, et la bonne volonté un commencement absolu ; dans les autres, le devoir est une conséquence, et la bonne volonté un résultat. Hais, lorsqu'on est arrivé à cette conséquence, lorsqu'on a déterminé les conditions de ce résultat, on est contraint de auivre toutes les déductions de la morale* kantienne; on est arrivé au point dont il fait un point de départ, et désormais la route est commune.

Il y a dans la morale de Kant deux doctrines qu'il a luimême distinguées, celle de la moralité et celle de la légalité.

Dans la doctrine de la légalitiy bien agir, c'est agir en vertu d'une maxime qui puisse être érigée en une loi universelle. La mauvaise action veut être exceptionnelle; elle ne peut être généralisée sans contradiction intrinsèque : le menteur veut la sincérité des autres, car le mensonge consiste à exploiter la confiance d'autrui, et la confiance repose sur la sincérité. La bonne action peut bien être exceptionnelle; mais celui qui l'accomplit ne peut, sans contradiction, vouloir qu'elle le soit, ear son but est d'autant mieux atteint qu'il est plus généralement visé : le philanthrope veut nécessairement qu'il y ait beaucoup d'autres philanthropes, car plus il y en aura, mieux les misères humaines seront secourues. En général, la bonne conduite est celle qu'on ne peut pas logiquement vouloir à titre d'exception. Cette vérité n'est pas propre à la morale de £ant, elle appartient à toutes les morales, c'est la notion même de justice.

Seulement Kant affirme que nous sommes réellement des agents au^onom^s, c'est-à-dire, des volontés pures, capables d'obéir à un impératif catégorique, tandis que la morale naturaliste se borne à dire : bien agir, c'est agir comme si nous obéissions à un impératif catégorique. Ainsi le juge est un homme concret, qui a ses intérêts et ses préférences personnelles ; l'impartialité professionnelle consiste pour lui à juger comme s'il était un être abstrait, une pure intelligence. Et, en général^ la bonne conduite est celle qui aurait les- sympa-

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