‹ Essai sur la classification des sciencesChapitre 45 sur 47 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

Une science est un système de connaissances méthodiquement liées et se rapportant au même objet.

Des connaissances peuvent 8*unir en corps de doctrine de diverses manières. Elles peuvent concourir toutes à une même fin : elles constituent alors un art^ non une science. L'art de la navigation, par exemple, -utilise des connaissances empruntées aux sciences les plus diverses, aux mathématiques, à la phyr sique, à Tastronomie et même à la psychologie.

Les vérités d'une même science ont entre elles un lien plus profond que la communauté du but et des usages ; elles sont toutes la connaissance d'un même objet; elles ne pourraient pas former un système si leurs objets étaient hétérogènes. Objet ne veut pas dire chose ; dans la science pure, dans la science proprement dite, Tobjet est abstrait : ce n*est ni un être, ni une espèce d*étres, c'est un point de vue. L'ensemble des connaissances se rapportant à un même être ou à une même espèce d*êtres est une monographie^ non une science. Ainsi ' l'anthropologie n'est pas une science. Elle participe de plusieurs sciences, car Thomme y est considéré aux points de vue les plus divers ; mais toutes ces sciences la dépassent, car d'autres êtres que l'homme peuvent être considérés à chacun de ces mêmes points de vue.

Il y a autant de sciences pures qu'il y a de points de vue d'où l'on peut considérer les êtres et les phénomènes, soit naturels, soit possibles y soit simplement concevables. Il semble donc que le nombre des sciences soit indéfini et arbitraire.

Il n'est pas indéfini; car, parmi les objets abstraitement concevables, il n'y a d'intérêt à étudier que ceux qui sont réellement possibles, et parmi tous ceux qui sont réellement possibles, et propres à rendre intelligibles les mêmes données

S8S CLASSlFICiLTIOlC DES SOBNCES

de l'expérience r on doit s'en tenir |aux plus simples. Entre tous les espaces concevables, l'espace eneli<lien est le plus simple parmi tous ceux dànslesqneb pent se placer notre expérience, et le géomète domie la préférence à la géométrie eadidÙBDiiB «Dire toutes les autres, parce qu'elle est, selon rbeureuse expression de M. Poincaré, < la plus commode ».

Il n'est pas arbitraire, parce que les divisions qu'on peut faire sont subordonnées les unes aux autres. La physique est une science, l'optique est aussi une science, mais non pas une auêre science ; en organisant systématiquement les connaissances humaines, on est conduit à des groupes réels, dont l'esprit ne dispose pas, dont la distinction est fondée à la fois dans la nature des choses et dans celle de la raison humaine.

Les propriétés d'un même objet sont toutes liées entre elles, car si elles se répartissaient en deux ou plusieurs groupes indépendants, elles formeraient autant d'objets hétérogènes.

Ceci est vrai d'abord si par objet on entend une chose, ou une espèce de choses ; la liaison des propriétés constitue alors le concret. Chaque liaison est une loi, mais une loi considérée dans son application à un cas individuel ou spécial. Dans un corps donné, ce morceau de craie, — dans une espèce miné' raie, la craie, — je ne vois, il est vrai, qu'une coïncidence entre ces deux propriétés dont j'ignore la liaison, la blancheur et la friabilité ; il y a liaison entre deux propriétés dont je connais la loi ; cette craie est insoluble dans l'eau, et elle fait effervescence sous l'action d'un acide ; c'est que tous les carbonates font effervescence sous l'action des acides, et tous sont insolubles, excepté les carbonates alcalins. L'ensemble des propriétés qui constitue un objet, être ou espèce,, peut être considéré comme une chaîne, ou plutôt comme un réseau formé par une chaîné, qui se bifurque en de nombreux points, et qui est nouée et pelotonnée sur elle-même En abordant l'étude d'un objet, nous saisissons d'abord deschaînons éloignés les uns des autres, puis leurs liaisons avec des chaînons voisins ; nous n'avons une connaissance adéquate de l'objet à connaître que quand le réseau est complètement débrouillé. On peut dire alors que chaque chaînon dépend de tous ceux qui précèdent, que tous ceux qui suivent dépendent de lui, que chaque propriété est déterminée par celles qui précèdent et détermine celles qui suivent. Connaître un objet, c'est saisir Tordre de dépendance de toutes ses propriétés. Il y

a un premier anneau de la chaîne, une propriété initiale qui commande tontes les autres.

Ceci est encore vrai ^ |mr objet on entend une propriété abstraite, la forme, le mouvement, 1« eoidear, ia Tie, etc. Mais, dans ce cas, chaque liaison est abstraite ; c'est une UA taoàr dérée dans son universalité. Toutes les lois optiques, par exemple, doivent former un seul système, un réseau de déductions, susceptible de se résoudre en une chaîne linéaire, — non pas unilinéaire, mais fréquemment bifurquée ou mutii^fur^ quée^ — dont toutes les mailles dépendent d'une maille initiale.

Il arrive d'ailleurs souvent qu'on soit conduit, au cours des recherches, à faire deux objets de ce qui avait d'abord paru un seul objet : ainsi les anciens, et chez les modernes tous les prédécesseurs de Lavoisier, en cherchant la nature du /eu, faisaient un seul objet de ce que nous distinguons profondément aujourd'hui : la chaleur et la lumière, auxquelles ils joignaient souvent les principes de la vie, du sentiment et de la pensée. Ou bien; on fait un seul objet de ce qui d'abord en avait semblé plusieurs : ainsi, la différence entre la lumière, la chaleur, le son, etc., est renvoyée à la psycho-physiologie comme étant organoleptique ; l'étude propre du physicien, ce sont les ondulations transmises par les milieux élastiques, ou, plus généralement, la dynamique moléculaire.

Les recherches expérimentales conduisent à découvrir entre les propriétés d'un même objet des relations constantes. Mais les relations constantes sont les signes de relations nécessaires. L'esprit humain n'a pas terminé sa tâche tant qu'il n'est pas parvenu à apercevoir la nécessité des relations, c'est-à-dire à la démonstration déductive.

La science pure, une fois réalisée, est l'instrument au moyen duquel l'esprit rend compte des faits. Il y a donc, indépendamment des sciences pratiques, des sciences appliquées, qui ont pour objet la connaissance et l'explication de l'univers. Mais la science théorique pure n'est pas la connaissance de la réalité ; elle est la construction des systèmes des possibilités relatives. D^ns toute l'étendue de son domaine, elle se propose d'établir comment certaines conséquences résultent nécessairement de certaines hypothèses. Parvenue à son achèvement, elle est entièrement apriori. C'est la théorie complètement développée de l'intelligibilité, le schéma détaillé de la raison humaine. Elle n'est en aucune façon le tableau de l'univers ; elle a pour objet les lois de l'esprit, non les lois des choses. Mais il est vrai que

f} : * ' . 284 ' CUSSinGAXIOSr DBS SCIENCES . '

^ ^, pour construire ce système rationnel, elle doit nécessairement t. ; : / , ; ' et toujours partir de Texpérience et procéder par inductions, vv ;.: :< ' jusqu'à pe qu'elle ait découvert les notions fondamentales et ^>y . • , les déûnitions essentielles. Il est .encore vrai qu'après avoir €f^\' ,p .:-^'' \\inxiyh son vrai commencement, au cours de ses déductions^ < ^ . ! elle ne doit jamais dédaigner, sous peine de s'égarer, le cony ' . V' trôle de Texpérience; mais, dans cette seconde phase de son vl - développement, Texpérience ne saurait être jamais une preuve

suffisante ; elle n'est qu'une contre-épreuve nécessaire. i; .. . Toute, science est donc déductive quand elle est constituée.

\- - Elle présente alors une structure dont on peut voir le modèle

dans Jes mathématiques. C'est l'étude d'une série indéfinie de [:-y/,\ ' ■' notions, dont chacune se définit par une propriété fondamen- :^<: J taie, principe de toutes ses autres propriétés. Ces notions elles-

i.;i, ; mêmes se construisent au moyen d'une notion fondamentale

^; .,:' ^ unique, élémentaire et indéfinissable, qui est un vrai commencer

\'r"^\ '. ment. Il y a autant de sciences distinctes qu'il y a de notions Y -' irréductibles propres à fournir indéfiniment des notions spé-

ciales définissables, et à servir de vrai commencement. à des ^ ; V. . séries déductives.

Classer les sciences, c'est dégager ces notions élémentaires, montrer qu'elles sont irréductibles les unes aux autres, et que chacune d'elles est suffisante pour la science dont elle est r . l'objet. Ce problème, l'un des plus importants de la logique, né

Ç^' peut être résolu a priori, mais seulement par l'observation et

{. / l'analyse des sciences considérées comme des faits logiques, et

^^ \ 1 seulement pour les sciences assez avancées pour être consMuées,

; ;; ou pour qu'on puisse prévoir comment elles se constitueront.

■ > ', La plus simple, la plus générale de toutes les sciences est

-' ^ celle de la Quantité pure; c'est la première dans l'ordre

v^l, : .. méthodique, et, par suite, c'est toujours, historiquement,, ta

v:\ plus avancée. Elle nous a présenté le modèle d'une science

r v; '^ i constituée; non pas achevée, car toutes les sciences sont

^ . - apparemment capables d'un développement indéfini ; mais elle

';;'.. ne semble pas appelée à subir des remaniements profonds

f ''' ' dans sa constitution intime.

La Géométrie vient après. Les figures présentent deux sortes

de propriétés, descriptives et métriques. Les propriétés des*.

criptives peuvent parfois se démontrer directement, mais les

/^ ' propriétés métriques ne peuvent être étudiées qu'à la lumière

r : de la science de la quantité pure, et elles servent souvent à

f: établir les propriétés descriptives. Hais si la géométrie est une

science dépendante, elle n*én est pas moins une science distincte, car aucune propriété géométrique ne peut se tirer de la considération de propriétés purement quantitatives. Elle dériye tout entière d*un concept original et irréductible, Tétendue, avec ses trois sortes d'éléments : figures, grandeurs, situations.

Le troisième rang appartient à la mécanique. Son concept fondamental n*est pas celui de mouvement. Le mouvement* c'est le changement dans l'espace . Or, de même que la science de la quantité pure, après avoir étudié les relations entre les quantités fixes, étudie les relations entre les variations des quantités, de même la géométrie, après avoir étudié les relations entre des figures immobiles, étudie les relations entre les variations des éléments des figures. L*étude du mouvement est donc au moins commencée dans la géométrie. Ce qui marque rentrée dans une science nouvelle, c'est l'apparition du concept de vitesse, c'est-à-dire de la notion du temps, ajoutée à celle de l'espace et la mesure de l'un par l'autre.

Et tel est nécessairement Tordre de dépendance mutuelle de ces sciences, car l'espace est la seule chose directement mesurable, et toute chose mesurable se mesure par un espace, au moyen d'un équilibre ou d'un mouvement. Telle est la raison pour laquelle le mécanisme s'impose au physicien, non pas comme l'expression de la nature essentielle des phénomènes matériels, ce qu'aucune considération à priori ne saurait établir, mais comme l'unique forme sous laquelle les phénomènes matériels peuvent être intelligibles.

Contrairement à l'opinion commune, nous avons vu que les prétendus principes expérimentaux de la dynamique sont des conséquences immédiates de la définition de la force, en sorte que cette science est, dès maintenant, entièrement abstraite et déductive.

Les sciences qui suivent ne sont pas parvenues à leurs notions fondamentales et initiales ; elles se composent de lois éparses, non reliées toutes les unes aux autres par des chaînes continues de déductions, par conséquent expérimentales et inductives. Ce sont des relations que 1 expérience révèle constantes, mais dont nous n'apercevons pas toujours la nécessité. Souvent des lois forment des groupes tels que les lois spéciales se déduisent des lois générales ; c'est ainsi que toute la théorie des mouvements du système solaire est dominée par la grande loi de la gravitation newtonienne ; cette forme déductive et mathématique, que présente l'astronomie, a pu faire illusion à Auguste Comte au point qu'il en ait méconnu le caractère

SIS GLASnnCATWH DBS SGBNCES

expérimental. Mais Ut loi la plus générale du groupe tki une loi empirique, dont nous ne connaissons pas la raison.

n suit de là qoe les limites de ces sciences sont assez difB. ciles i tracer; oane peut, dans Tétat présent, noter que des -tendances, et indiquer- la direction dans laquelle leur pro* grès semble s'acheminer.

Pour chacune des sciences expérimentales, il est important de faire les distinctions suivantes :

1^ Il ne faut pas perdre de rue la différence entre une science et un art, ou, si Ton vept, une science théorique et une science pratique. Un art est la réunion de toutes les connaissances se rapportant à un même ordre de fins. Ces connaissances sont fort diverses et sans liaison logique entre elles. En outre, ces connaissances sont toutes «npruntées aux sciences théoriques. La classification des sciences théoriques csl» à eUe seule, le système, et est le système total, des connaiçsances humâmes»

2» L'objet d'une science pure étant un point de vue abstrait d'où l'on considère tous les phénomènes qui peuvent être consiidérés de ce point de vue, faire la théorie d'un certain ordre de phénomènes, c'est briser l'ordre concret de la nature, le dissoudre, l'analyser. Dès lors, il devient nécessaire de revenir à la nature, telle qu'elle se présente à notre expérience, et d'en rendre compte à la lumière des lois connues ; de là, pour chaque ordre de phénomènes, deux sortes de sciences, qu'on peut appeler, en précisant un peu le sens usuel des mots, sciences théoriques pur^s, et sciences théoriques appliquées. Sciences appliquées n'est donc pas, pour nous, synonyme de ^sciences 'Pratiqties. L'ordre concret des phénomènes doit être envisagé dans l'espace et daos le temps ; les sciences appliquées se diviseront donc en sciences géographiques et sciences historiques. Il faut seulement remarquer que la géographie doit être étendue à tout l'univers, et qu'elle comprend ce qu'on a d'ailleurs coutume d'appeler la géographie du ciel.

Mais entre la science pure et les sciences géographique et historique, se place, plus abstraite que eelles-ci, plus concrète que celle-là, la science des espèces, par exemple la chimie. Tandis que la science pure a pour but de présenter, dans l'ordre de leur enchaînement logique, toutes les lois relatives à une même propriété, la- science spéciale a pour but de présenter, dans l'ordre de leur enchaînement logique, toutes les propriétés d'une même espèce, en partant d'une propriété fondamentale qui sert à définir cette espèce. Mais l'enchaîne-

GONGLUSIOKS

ment rationnel et déductif est le même dans les deux cas ; la science spéciale n'est donc qu'âne application de la science pure ou générale, et elle est nécessaire pour passer aux sciences géographique et historique.

Voici ces divisions résumées en un tableau, avec un exemple de chacune d'elles :

SCIENCES THÉORIQUES

SCIBNCR8 PRAnQUES

OU

ARTS

PURES

OU

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