LOI COMMUNE DU DÉVELOPPEMENT DE TOUTES LES SCIENCES
. {Suite) LÀ DÉDUCTION DANS LES SCIENCES DE LÀ NATURE
Une loi naturelle n'est rien de plus qu'une relation constante.
Cela est vrai, dira-t-on, des lois empiriques ou c lois de concomitance >, mais non des c lois causales ». Un antécédent, fût-il constant, n'est pas une cause. Il y a loin d'une simple consécution à la raison d un phénomène : la cause est la raison d'être de ^son effet. On distingue deux sortes d'intelligibilité, l'une démonstrative, celle des mathématiques, fondée sur le principe de contradiction, l'autre expérimentale, celle des sciences de la nature, fondée sur le principe de causalité. Même au point de vue de la science positive, et en dehors de toute arrière-pensée métaphysique, la cause est efficace, déterminante ; non seulement elle précède, mais elle produit le conséquent. Pour esquiver un problème psychologique embarrassant, l'empirisme s'est efforcé d'ôter à la notion de cause son élément original et irréductible ; ce qui équivaut, en réalité, à exclure la raison de la science expérimentale, c Cette simplification, dit M. Rabier, agrée sans doute, à première vue, à tous ceux qui s'imaginent rendre un bon service aux sciences positives en dépouillant la notion de cause, en tant qu'elle intervient dans ces sciences, de toute idée de détermination, d'efficacité, reste et témoin de son origine psychologique, pour la réduire à cela seul qui peut être constaté par l'observation, à savoir les simples rapports de succession. Il est bon pourtant de voir où mènerait cette prétendue simplification. Or elle mène droit à l'arbitraire et à l'absurde ^ >
(1) Rabier. Logique, p. 11.
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DÉDUCnON DAKS LES SCIKNCBS DE LA NATURE 88
n est vrai que les empiristes, trop exclusivement soucieux des applications pratiques de la science, se contentent volon-^ tiers des lois de concomitance ; ne suffisent-elles pas à la pratique de tous les arts? Quand on connaît Tordre invariable des phénomènes, on sait comment on doit se conduire. Ils oublient souvent que savoir^ ce n*est pas seulement pouvoir, c'est surtout Se rendre compte ; la science a bien pour but éloigné Tempire de l'homme sur la nature, mais elle a pour but immédiat Tintelligence de la nature.
Je me propose de montrer que les sciences expérimentales doivent être, et deviendront par leur progrès naturel, tout aussi rationnelles et démonstratives que les sciences dites de raisonnement. Mais il nous faut d'abord écarter une concep* tien tout à fait inacceptable de la causalité et de l'induction : et il est remarquable que cette doctrine ait été imaginée justement pour'sauver la science de l'empirisme.
Pour M. Rabier, la notion de cause joue un rôle essentiel dans le mécanisme même du raisonnement inductif : c'est par l'intermédiaire de la cause que nous arrivons à la loi. Personne . ne conteste plus, depuis D. Hume, que toute affirmation d'une < relation causale est une interprétation ; l'expérience ne peut contenir que le signe de la causalité. Ce signe, c'est la coïncidence solitaire, c Si les phénomènes, au lieu de se produire plusieurs à la fois, par masses confondues, formaient une série unilinéaire dans le monde, nous serions absolument certains, quoique demeurant d'ailleurs aussi impuissants que nous le sommes à saisir directement les liens de causalité, que chaque phénomène est la cause de celui qui le suit. £n effet, chaque phénomène doit avoir une cause, et il n'y aurait, dans l'hypothèse, aucune autre cause possible que l'antécédent immédiat.
€ Ou bien, les choses étant d'ailleurs ce qu'elles sont, si .î^f
nous avions la toute-puissance du Créateur, de telle sorte que, lorsque nous hésitons pour trouver la cause çntre plusieurs ;\ ,
antécédents qui ont élé simultanément donnés, il nous fût possible de réaliser, dans quelque coin de l'univers, comme un vide *. : absolu, impénétrable à toute influence des parties adjacentes, ':.'} puis dans cette espèce d'intermonde, dans cet îlot de vide, de réaliser successivement et un à un chacun des antécédents en question, nous aurions un procédé sûr pour déterminer la cause : ','\ ce serait d'exclure tous les antécédents dont la réalisation ne ' \ ^ serait pas suivie de l'apparition du phénomène en question et
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de considérer comme cause Tantécédent dont la réalisation serait, au contraire, suivie de Tapparition du phénomène'. »
La méthode parfaite consisterait donc à réaliser des c coïncidences solitaires > . Mais nous n'avons pas la toute-puissance du Créateur. En pratique, c nous arrivons idéalement, par la vertu du raisonnement expérimental » à opérer c cette analyse, ce vide fait autour d'un antécédent unique et d'un conséquent unique, qui, par là même, sont reconnus comme cause et effet l'un de l'autre... Facienda est naiuras soluHo et separatiOj dit Bacon, nonper ignem cerie sedper mentenij tanquam ignern ' divinum.,. On ne peut anmAiA?r proprement les antécédents autres que l'antécédent causal : qu'à cela ne tienne ! quoique présents, on les annulera par la force de l'exclusion logique. On ne peut réaliser effectivement la coïncidence solitaire! n'importe ! on là réalisera idéalement, au milieu même des ' coïncidences multiples, par la force de la pensée'. >
Les quatre méthodes de la recherche expérimentale consistent en effet à montrer qu'une coïncidence est solitaire ; il en résulterait, selon M.Rabier, d'abord qu'elle est causale, ensuite, et par suite, qu'elle est constante.
L'induction pourra dès lors se ramener à cette formule :
c Principe des lois : Tout rapport de causalité est constant.
< Interprétation de l'expérience : Or le rapport constaté entre les phénomènes A et B dans les cas donnés est un rapport de causalité.
c Généralisation de l'expérience : Donc le rapport entre A et B est constant' >.
Ainsi, d'après M. Rabier, nous arrivons, par l'artifice de la méthode, à saisir dans les faits des relations causales, nous en concluons qu'elles sont constantes. L'affirmation des lois résulte de l'affirmation des causes. La coïncidence solitaire est
(1) Rabier. Logique, ch. viii. § 2, p. 126.
(2) Ibid.y p. 128.
(3) (P. 149). M. Rabier montre ensuite que ce raisonnement n'est pas un syllogisme, car le sujet de la conclusion : le rapport entre A et B, concepts généraux et abstraits, n'est pas identique au sujet de la mineure : le rapport constaté dans les cas donnés entre À et B, faits concrets et individuels. Le raisonnement est, en réalité, plus complexe.
« On peut résumer dans les trois formules suivantes les trois procédés successifs qui constituent dans son ensemble le raisonnement expérimental.
• l*r moment : Exclusion des antécédents qui ne sont pas cause^ et t^éali^ sation de la coïncidence solitaif*e. Le i*aisonnement est celui-ci :
« Les mCmes causes produisent les m(>mes efTets, et les mêmes effets sont produits par les mêmes causes ; d'où il suit qu'on peut exclure tout