ARTICLE VIII
Nature de la colique de plomb.
On a beaucoup discuté sur la nature de la colique saturnine; quant à moi, elle me paraît peu douteuse, et je n’hésite pas à la considérer comme une affection purement nerveuse. En effet, j’en trouve des preuves suffisantes dans l’absence de la fièvre, dans l’intensité de la douleur, que la pression calme , dans son caractère spécial de revenir par crises, de s’irradier quelquefois en suivant le trajet connu de certaines ramifications nerveuses ; ajoutez à cela plusieurs autres symptômes signalés par Georget, Barras, etc. , comme propres aux névroses intestinales, tels qu’une langue blanchâtre, épanouie, une constipation opiniâtre , des urines rendues avec cuisson, une interruption des symptômes, quelquefois pendant plusieurs jours, et suivie de rechutes faciles : tous ces caractères ne sont-ils pas suffisans pour indiquer l’identité des deux affections? Je range donc la colique saturnine dans la classe des entéralgies , et j’en établis le siège dans les nerfs qui se distribuent aux intestins. La maladie affecte-t-elle les nerfs cérébraux ou les filets ganglionnaires? Je ne discuterai pas ce point de doctrine, qui ne s’appuierait que sur des notions de physiologie encore incertaines. Mais, quoi qu’il en soit, la moelle épinière paraît, dans les cas graves, participer à l’influence toxique du plomb,
soit que le métal lui imprime une modification directe, soit que cette influence arrive par les larges communications qui existent entre les. ganglions et les nerfs rachidiens. L’anatomie pathologique, en ne me faisant apercevoir dans le tube digestif aucune lésion appréciable, vient encore corroborer mon opinion. Ajoutez enfin à tout ce que je viens de dire les résultats presque constamment heureux des narcotiques et des irritans. Malgré tant de preuves , il y a pourtant des médecins qui ont voulu que la colique de plomb ne fût autre chose qu’une inflammation intestinale ; et le docteur Palais [loc. cit.) a proposé de donner à la maladie le nom à'entérite métallique. Le raisonnement et les preuves matérielles que ce médecin nous donne n’ont aucune valeur. En effet, il regarde la constipation dans la colique de plomb comme l’indice d'une inflammation de la muqueuse. Si la constipation, dit-il (80), persiste plus long-temps dans la colique saturnine que dans une entérite de cause ordinaire, c’est que dans la première l’inflammation est portée au plus haut degré, et par cela même entretient une eonstriction d’une plus longue durée. Lorsque cette inflammation devient moindre, ajoute-t-il, c’est alors que la muqueuse exhale du liquide, et favorise l’expulsion des matières fécales. Mais l’examen clinique aurait dû démontrer à M. Palais que la constipation est un symptôme fréquent d’entéralgie, c’est-àdire d’une maladie que les émolliens aggravent, que les toniques et les sédatifs guérissent.
Au raisonnement il a voulu en outre ajouter l’autorité des auteurs, comme si cette autorité, qui ne repose pas sur des faits authentiques, devaii inspirer la moindre confiance. Or , ces faits sur lesquels s’appuie M. Palais ont été mal observés ou mal interprétés. Quelle valeur , en effet, peut avoir pour nous une observation dans laquelle on note simplement que L’estomac est enflammé (Zeller ) , qu’il y a des points gangréneux ( Desbois de Rochefort) ? Les caractères de l’inflammation, ceux même de la gangrène , énoncés aussi vaguement, ne peuvent convaincre ; et quand même le fait cité par Zeller serait exact, la maladie est survenue après l’usage d un vin falsifié par une prépa-
ration de plomb. Or, je conçois fort bien que, pour peu que la dose ait été considérable, il soit survenu non point des symptômes de colique saturnine simple, mais d’un véritable empoisonnement; et, dans ce cas, on doit trouver une phlogose plus ou moins étendue, comme on le voit dans les expériences de M. Or fila sur les animaux vivans, et dans un fait observé chez l'homme, et dont les détails se trouvent consignés dans un des numéros de la Gazette de Santé pour l’année 1820.
Les partisans de la gastro-entérite appuient aussi leur opinion sur les neuf observations avec autopsie que Bordeu a insérées dans le tome II e de ses Œuvres complètes ( édit, de 1818). Je ne comprends pas comment des médecins ont cru qu’avec de pareils faits ils pouvaient défendre la nature inflammatoire de la colique saturnine; car, dans aucun d eux, nous ne trouvons aucune indication des symptômes éprouvés pendant la vie, ou bien, si on les énumère, on voit qu’ils sont étrangers à la colique, et dénotent soit une complication, soit une maladie différente. L’anatomie pathologique offre bien plus d’obscurité encore : en effet, quelle valeur ajouterons-nous à ces mots , ecchymoses meurtrissures 3 points gangréneux * rougeur ; avec lesquels Bordeu croit nous dépeindre les lésions qu’il a trouvées? Je n’hésite donc pas à regarder ces faits comme nuis et non avenus.
En résumé, on ne peut démontrer la nature inflammatoire de la colique saturnine ni par la forme des symptômes, ni par les résultats cadavériques. En outre , les données fournies par l’anatomie et la physiologie, les points de contact qui existent entre la colique saturnine et des affections évidemment nerveuses du tube digestif, enfin les résultats négatifs fournis par l’ouverture des corps, tout cela me porte à penser que la maladie a son siège dans le système nerveux abdominal.
Je ne nie pas que la colique de plomb ne puisse se compliquer de gastro-entérite : cette association s’opère alors peut-être en vertu de cet aphorisme (qui est parfois menteur) : Ubi dolor, ibi fluxus , Nous
en voyons quelques exemples à l’extérieur. C’est ainsi que, pendant le cours de certaines névralgies sus et sous-orbitaires, on observe en même temps une ophthalmie , ou une fluxion dans les parties molles de la joue. Le docteur Barras , affecté d’une névralgie du cordon spermatique, vit plusieurs fois son testicule s’enflammer. (Traité des gastralgies.) De ce que les deux affections existent ensemble, je n’en dois pas conclure qu’il y a entre elles identité de nature ; car j’ai vu, dans la presque totalité des cas, la névralgie ( colique saturnine) marcher sans mélange d’inflammation. Je l’ai vue alors se dissiper par l’emploi de médicamens qui eussent aggravé la plus légère irritation gastro-intestinale. Si l’influence morbide se fait sentir sur une portion de la moelle, nous retrouvons alors les crampes, les tremblemens , la faiblesse , la paralysie des membres ; enfin l’amaurose , la surdité , l’épilepsie , le délire et les coma montrent que les organes cérébraux peuvent être affectés. En résumé, le plomb peut donc agir à la fois ou successivement sur tout le système nerveux.