ARTICLE XI
Du Traitement.
Il y a dans la colique saturnine, comme dans toute autre maladie, deux traitemens à employer: l’un d’eux est prophylactique, l’autre est curatif.
Traitement préservatif.
La colique saturnine, à cause de ses accidens consécutifs, doit être regardée comme une des maladies les plus graves, puisqu’elle expose une infinité de malheureux ouvriers à une paralysie le plus souvent incurable. Il est donc du devoir d’un gouvernement protecteur de prévenir autant que possible le développement d’une pareille affection, en imposant aux fabricans ou maîtres d’ateliers certaines règles hygiéniques dont ils ne devront jamais s’écarter sans encourir des peines sévères.
Construction des fabriques.
La construction des fabriques de céruse est généralement vicieuse. Je voudrais que ces établissemens fussent bâtis sur un lieu élevé ou sur les bords d’une grande rivière ; que de larges ouvertures fussent convenablement pratiquées pour établir dans l’intérieur de l’atelier un courant d’air continu.
La disposition plus ou moins avantageuse de la fabrique exerce sans
contredit une influence manifeste sur la production des accidens sa* turnins.
Les deux fabriques du Pecq, situées l’une et l’autre dans un basfond, sont dominées par des hauteurs, et entourées presque de toutes parts par des habitations. Elles sont mal aérées; les croisées en sont petites et peu nombreuses, les plafonds et les voûtes peu élevés : la durée moyenne du séjour des ouvriers ne peut guère se prolonger au-delà de six semaines; tandis que la fabrique de Courbevoie, placée sur la colline qui se trouve au-delà du pont de Neuilly, est bien exposée et bien aérée ; aussi les ouvriers y restent en général plus de trois mois sans tomber malades. Les deux fabriques du Pecq sont en outre inégalement malsaines : l’une d’elles est moins aérée que l’autre ; aussi j’ai vu les ouvriers en sortir malades après quarante-quatre jours de travail, tandis que dans l’autre atelier, situé moins défavorablement, les hommes n’ont été affectés qu'après cinquantehuit jours.
Gomme nous ne possédons encore aucun préservatif efficace de la colique saturnine, on devrait prendre des précautions pour que désormais on n’emploie dans ces établissemens qu’un très-petit nombre d’ouvriers. Or , le seul moyen de diminuer la quantité des bras -, tout en satisfaisant aux besoins du commerce, ce serait d’établir toutes les fabriques sur le modèle de celle de Courbevoie, c’est-à-dire d’appliquer la vapeur à la fabrication de la céruse et du minium.
C’est aussi à Courbevoie qu’on a adopté un mode de construction utile pour isoler autant que possible les ouvriers soit de la poussière, soit des émanations saturnines. On a atteint ce but en entourant les moulins que la vapeur fait mouvoir par des espèces de cages en bois ou en bâtisse hermétiquement fermées , et qu’on n’ouvre que lorsque la poussière de l’intérieur n’est plus soulevée.
A ces moyens de perfection on devrait en ajouter plusieurs autres: c’est ainsi qu’il faudrait supprimer l’opération nommée battage des couches, pendant laquelle l’ouvrier est exposé à un épais nuage de poussière. Je voudrais, comme le conseille M. Darcet, que les écailles car-
bonatées fassent séparées du mêlai par un cylindre cannelé qu’on ferait mouvoir sur les lames retirées des couches. On aurait soin de l’entourer avec les mêmes précautions que les moulins. A tout ceci j’ajouterai une autre modification importante pour les ouvriers occupés aux meules humides. Outre qu’on devrait isoler ces meules, il faudrait encore que le sous-carbonate, qui a subi leur influence, et qui s’écoule dans des baquets ouverts , fut reçu dans des vases hermétiquement clos, ou placés dans une pièce voisine de l’atelier, où un grand courant d'air serait constamment établi, soit par l’extérieur, soit à de fourneaux d’aérage.
Cette modification est importante, car le travail des meules humides est dangereux. En voici la raison : les lames de plomb, pour être transformées en sous-carbonate, ont été mises en contact avec de l’acide acétique. Une partie de celui-ci, qui a été combinée au métal, ou qui est restée libre, se volatilise lorsque, par le frottement des deux meules horizontales, la température s’est élevée. L’acide, en se dégageant, entraîne nécessairement avec lui des molécules métalliques, qui exercent sur la santé des ouvriers une influence délétère. Enfin, toutes les fois que ces hommes seront exposés à la poussière, comme lorsqu’ils retirent du moulin la céruse pulvérisée, ou bien quand ils la sortent des pots, ou enfin lorsqu’ils l'enveloppent dans du papier, on devra leur donner des gants d’un tissu imperméable, et surtout leur faire porter un masque avec des yeux de verre, ou des éponges mouillées autour de la bouche et des narines*
Les ouvriers, à leur tour, ont des devoirs à remplir envers eux-mêmes. J’ai noté plus haut l’influence fâcheuse des excès alcooliques sur la production de la maladie. On ne saurait donc trop engager ces hommes à être plus sobres : car je ne pense pas, avec quelques personnes, que l’ivrognerie soit un besoin, un bonheur pour eux. Gela ne peut s’appliquer qu’à cette partie la plus dégradée du peuple, heu-
reusement de plus en plus rare. Ceux qui travaillaient à jeun sont tombés malades après un temps plus court que ceux qui n’entraient dans les ateliers qu’après avoir mangé : en effet, les premiers ont été, terme moyen, affectés de colique après avoir travaillé quarante-huit jours, tandis que les seconds ne sont devenus malades qu’après soixantecinq.
Les ouvriers, comme je l’ai vu pratiquer à quelques-uns d’entre eux, porteront de longues blouses qu’ils laisseront dans l’atelier.
Bains. Si on examine à l’œil nu la peau qui recouvre les parties du corps habituellement découvertes chez les ouvriers des fabriques de céruse, on voit souvent une coloration blanchâtre dans les rides et autres enfoncemens de la surface libre de la peau ^ si on touche ces points avec une eau sulfureuse, on obtient de suite une coloration noire de sulfure de plomb; car cette poussière blanche, ainsi nichée dans l’épiderme, n’est autre chose que de la céruse. J’ai vu d’autres ouvriers à peau blanche et fine qui avaient pris plusieurs bains, soit simples, soit savonneux : à l’œil nu on ne pouvait apercevoir dans les interstices de là peau aucune molécule saturnine. Il suffisait alors de plonger les malades dans un bain sulfureux pour obtenir de suite une coloration noirâtre de plusieurs parties du corps, spécialement marquée aux ongles, à la face palmaire des mains, à la fourchette sternale, aux avant-bras, au thorax, autour de l’ombilic, rarement aux pieds, quelquefois aux parties- génitales. L’intensité de la coloration noire variait suivant la quantité de carbonate de plomb qui se trouvait sur la peau ; elle était quelquefois si intense, les molécules métalliques adhéraient si fort, qu’elle résistait au frottement, et plusieurs bains étaient nécessaires pour la faire disparaître. J’ai vu cette coloration plus ou moins marquée chez tous les ouvriers des fabriques de céruse à qui j’ai pu donner des bains sulfureux. C’est dans les sillons longitudinaux qui sont tracés sur la convexité des ongles que la céruse adhère avec le plus de ténacité ; le frotte-
meut, les bains ne l’enlèvent point ; il est nécessaire d’en racler la surface. La coloration que l’ongle contracta, dès qu’on le mit en contact avec une eau sulfureuse, variait depuis le noir le plus foncé jusqu’au jaune clair ; elle résistait à un frottement prolongé, et était souvent encore visible au bout d’environ un mois.
D’après ce que je viens de dire, je n’insisterai point sur la nécessité qu’il y a pour les ouvriers de prendre fréquemment des bains ; ceux qui sont savonneux seront les plus utiles, parce qu’ils détachent mieux le sous-carbonate de plomb : je conseille même de temps en temps quelques bains sulfureux, suivis d’un bain ordinaire, pour détacher tout à fait le sulfure récemment formé.
Je noterai en passant que tous les malades auxquels j’ai donné des bains sulfureux avaient tous la colique ; aucun d'eux n’éprouva de symptômes d’épilepsie, de faiblesse musculaire , etc. J’insiste sur ce fait, parce que M. Gendrin a envoyé, le 2 juin i 834 , à l’Académie des Sciences, une lettre dans laquelle il attribue à une couche d’oxyde ou de carbonate de plomb, combinés avec l’épiderme, les accidens saturnins étrangers aux organes abdominaux, et qui n’avàient été jusqu’à présent considérés que comme des effets de la colique de plomb, tels que crampes, faiblesse musculaire, symptômes épileptiques. Evidemment M. Gendrin se trompe, non que je nie dans ce cas l'absorption cutanée ; mais la présence des molécules de plomb sur la peau est un phénomène que je crois constant chez les ouvriers cérusiers; je l’ai trouve toutes les fois que je l’ai recherché. Si l’oeil nu est insuffisant, les réactifs chimiques peuvent nous en convaincre. Un bain sulfureux produit partout ou il y a une molécule de plomb, quelque ténue qu’elle soit, une coloration noire plus ou moins marquée. Il est presque inutile d’observer que les peintres qui n’ont pas été exposés à la poussière saturnine ne contractent pas de couleur noire, pas même aux ongles, lorsqu’on les plonge dans un bain sulfureux.
Tabac. L’usage du tabac, conseillé par Henckel et Hoffmann , a été
regardé comme préservatif de la colique de plomb : mes observations ne peuvent éclairer cette assertion. Il n’en est pas de même pour l’acide sulfurique, préconisé par M. Gendrin ( Académie des Sciences, séance du 19 décembre i 83 a ).
Acide sulfurique. La limonade que buvaient les ouvriers dont j’ai recueilli l’histoire contenait pour trois litres d’eau un gros et demi d’acide sulfurique à 66 degrés, et plusieurs onces de cassonade. Cette boisson leur était livrée à discrétion; ils en avalaient à jeun et dans le courant de la journée, à des époques variables, d’une à huit verrées par jour. Dans les deux tiers des cas, du second au huitième jour, les ouvriers ont été affectés d’un dévoiement passager, très-rarement accompagné de coliques, de tiraillemens ou crampes d’estomac; ils ont noté parfois une activité plus grande de la sécrétion urinaire. Plusieurs d’entre eux ont éprouvé du dégoût et un malaise épigastrique, qui se sont dissipés dès qu’on eut suspendu l’usage de la boisson. J’ai recherché avec soin si la limonade sulfurique est, comme le veut M. Gendrin s un préservatif efficace des aceidens saturnins : les faits que je possède ne confirment nullement les résultats obtenus par ce médecin. En effet,dix-neuf ouvriers soumis à l’usage delà tisane sulfurique ont été forcés de quitter l’atelier après un séjour moyen de cinquante jours, tandis que vingt-cinq ouvriers qui n’ont employé aucun moyen prophylactique ne sont tombés malades qu’au bout de quatre-vingt-dix jours de travail ; ce qui nous établit une différence, de près de moitié en faveur de ces derniers. Mais j’avertis de suite mes lecteurs que j’ai réuni dans un même groupe tous les ouvriers indistinctement, de quelque fabrique qu’ils vinssent, même ceux qui sortaient de celle de Courbevoie, où la limonade sulfurique n’était pas employée. J’ai voulu comparer ensuite les uns avec les autres les ouvriers d’une même fabrique, et veiei les résultats auxquels je suis arrivé : pour les ateliers du Pecq, j’ai trouvé que les individus qui n’avaient pas bû d’acide sulfurique étaient tombés malades après quarante-quatre jours, tandis que ceux qui avaient fait usage de la bois-
son étaient restés quarante-neuf jours. Dans la fabrique de Glichy, soixante-seize a été le terme moyen de la durée du séjour pour ceux qui n’ont bu aucune tisane, tandis que cinquante est le chiffre du séjour des individus qui ont employé le traitement prophylactique de M. Gendrin (1). Ces derniers résultats sont les seuls concluans : en effet, je dois négliger les premiers, c’est-à-dire ceux qui offraient les rapports de cinquante à quatre-vingt-dix, parce que dans ceux-ci tous les ouvriers n’étaient plus dans les mêmes conditions, puisqu’une partie d’entre eux sortaient d’une fabrique moins défavorable à la santé que les autres, et dans laquelle la durée moyenne du séjour des ouvriers est plus longue que partout ailleurs.
De tous ces faits, je conclus que l’acide sulfurique ne peut être considéré comme moyen préservatif de la colique de plomb. En effet, je ne puis pas regarder comme un résultat avantageux du traitement la trop minime différence de quatre jours qui existe en sa faveur pour les ouvriers des fabriques du Pecq. On aurait, au contraire, bien plus de motifs d’accuser l’acide sulfurique de favoriser l’action délétère du plomb, lorsque je compare entre eux les chiffres de cinquante à soixante-seize pour les ouvriers cérusiers de Clichy.
J’ajouterai à ces faits le résultat de quatre expériences faites dans la fabrique de M. Dupré, au Pecq, avec la limonade nitrique. Les quatre ouvriers qui ont bu cette tisane sont tombés malades après quarante jours de travail seulement. S’il m’était permis de tirer quelques conclusions d’après un si petit nombre de faits, je dirais que l’acide nitrique, plus encore que le sulfurique, favorise l’apparition des aceidens saturnins.
Indépendamment de leur inutilité complète comme préservatifs, je considère en outre ces acides minéraux comme devant exercer sur le
(1) On sait que ce médecin fait ses expériences à la fabrique de Clichy : c’est donc sous sa surveillance que les ouvriers ont suivi son prétendu traitement préservatif.
tube digestif une action fâcheuse. En effet, il est d’observation que les boissons acidulés long-temps continuées , loin d’exciter l’appareil gastro-intestinal, finissent, au contraire, par l’affaiblir. Déterminentelles l’amaigrissement, comme on l’a dit? Je n’ai pas remarqué que les malades qui ont bu la limonade sulfurique ou nitrique aient maigri plus vite que les autres ; d’ailleurs l’a maigrisse ment qu’on observe chez beaucoup de ces ouvriers est plutôt un effet de l’influence exercée par le plomb sur la nutrition générale, comme je l’ai prouvé précédemment. Trois ouvriers ont été assez incommodés par l’usage prolongé de la limonade, car ils éprouvaient des tiraillemens épigastriques, quelquefois des vomissemens et une répugnance invincible pour cette boisson. J’ai noté déjà que chez les deux tiers des ouvriers un dévoiement jaunâtre survint du second au huitième jour de l’emploi de la tisane. En effet, l’âpreté naturelle de l’acide minéral fait agir cette substance à la manière des laxatifs, quand on la donne à certaine dose et pendant long-temps.
Les moyens hygiéniques, les précautions indiquées plus haut pour la construction des ateliers et pour la fabrication des produits, tels sont les seuls moyens préservatifs que nous possédions. Voyez, en effet, cette fabrique de Courbevoie, bien exposée, bien aérée, dans laquelle le moulin est entouré de cloisons : l’ouvrier peut y demeurer, terme moyen, cent un jours. Je suis persuadé qu’il y resterait bien davantage si on voulait adopter pour les baquets la modification que j’ai précédemment indiquée.
Traitement curatif.
Des méthodes variées, opposées entre elles., ont été tour à tour préconisées contre la colique de plomb. Les médecins qui ont adopté les unes ou les autres ont tous apporté à leur appui un certain nombre de faits plus ou moins concluans en apparence, et la plupart d’entre eux tirent de ; ces mêmes faits des conclusions absolues en faveur des .moyens de traitement qu’ils proposent. Tantôt l’esprit de système, tantôt l’amour de la propriété, font que ces méthodes sont
considérées par eux comme les seules convenables, les seules qui soient constamment applicables à tous les individus sans distinction; mais l’expérience vient tous les jours déposer contre ces diverses prétentions. D’ailleurs , être exclusif en médecine, c’est à mon avis faire abnégation de son jugement, c’est ne vouloir tenir compte dans aucun cas des variations infinies que toutes les circonstances individuelles ou du monde extérieur impriment au génie des maladies. Il faut donc changer de méthode suivant les circonstances : c’est ce que je prouverai pour la colique de plomb, qui est cependant peut-être la maladie contre laquelle la méthode exclusive serait la moins irrationnelle. En effet, ce sont des malades placés dans les mêmes circonstances d’âge, puisque ce sont le plus souvent des adultes, presque jamais des enfans ou des vieillards ; placés dans les mêmes circonstances de sexe, ce sont presque toujours des hommes; enfin ils contractent la maladie de la même manière, ils sont soumis au même régime, puisque tous gagnent à peu près le même salaire. Et cependant, malgré toutes ces circonstances favorables, la maladie offre souvent des nuances qu’il est important de saisir pour imprimer au traitement des modifications utiles.
Pour juger une méthode thérapeutique, c’est chose très-difficile, et il faut, dans l’appréciation des moyens de traitement, avoir égard, nonseulement à ceux qui guérissent le plus tôt, mais aussi à ceux qui soulagent le plus vite, et qui mettent le plus sûrement à l’abri des récidives et des accidens consécutifs.
Le traitement par les purgatifs et les narcotiques est celui qui a été le plus souvent employé dans les cas que j’analyse. Néanmoins j’ai deux fois expérimenté le tabac, cinq fois l’acide sulfurique. Chez trois malades traités par M. Renaul&in s j’ai pu suivre l’influence^des antiphlogistiques.
Méthode de la Charité modifiée. Le traitement de la Charité est celui qui compte le, plus de succès; vouloir les méconnaître, ce serait nier l’évidence ; car ce traitement, employé dans divers pays par des mil-
liers de médecins, a déjà reçu la sanction de plus de deux siècles L opium et les purgatifs en forment la base. Il est peu de praticiens de nos jours qui suivent à la lettre les vieilles formules des pères de la Charité. La plupart administrent les purgatifs par la bouche. M. Fournier (Journal hebdomadaire, t. VII) a préconisé les laxatifs, surtout en lavemens. C’est spécialement d’après cette métode qu’ont été traités la plupart de mes malades. Les lavemens étaient ainsi composés :
Séné en décoction. ... § j.
Sulfate de soude; . . ï ~..
Miel mercurial. . j aa 5 l L
Eau... q. s.
Les lavemens ont été administrés, soit seuls, soit en même temps que l’opium, à seize de mes malades.
Constamment il y a eu un soulagement notable de quatre à douze heures après l’administration des remèdes. Sur ces seize malades, sept étaient atteints de colique saturnine intense ; ils ont pris pendant tout le traitement, qui a duré, terme moyen, cinq jours et quart, six lavemens et cinq grains d’opium. J’ai compté la guérison à dater du moment où, les douleurs de ventre ayant cessé, les selles s’étaient rétablies, l’appétit était revenu, et où les malades pouvaient bien digérer des alimens. Les autres neuf individus avaient des coliques moins fortes que les précédons ; ils ont été guéris, terme moyen, au bout de quatre jours et quart, après avoir pris quatre lavemens purgatifs et trois grains d’opium. Dans la moitié des cas que je viens d’analyser, j’avais noté des vomissemens ; mais ce symptôme s’est dissipé en même temps que les selles se sont rétablies. Il ne faut pas attribuer à l’opium seul la cessation des douleurs j car chez six des précédées malades il ne fut pas administré, et toutes les fois qu’on l’a donné ce n’était qu’après avoir vaincu la constipation et lorsqu’un soulagement plus ou moins notable était déjà survenu. Dans les coliques un peu intenses, il était rare qu’un premier lavement produisît beau-
coup d’effet. Il fallait quelquefois en administrer plusieurs de suite, detroisà cinq,par exemple, pour surmonter la constipation lorsqu’elle était très-opiniâtre. Les premières matières rendues étaient tantôt dures, sèches et noires; d’autres fois elles étaient jaunes et peu consistantes.
Chez six malades, les purgatifs ont été dounés à la fois par la bouche et en lavement. Ce dernier moyen est celui qui a produit les évacuations les plus abondantes et le soulagement le plus rapide. La guérison s’est effectuée chez eux en sept jours et quart. On s’est servi de trois purgatifs : l’huile de ricin, rarement seule, mais combinée le plus souvent avec de l’huile de croton tiglion ; ce drastique, donné à la dose d’une à trois gouttes, n’a jamais provoqué de superpurgations, quelquefois même il n’a produit aucun effet. L’huile d’épurge a été également administrée à la dose d’un gros environ, dans deux onces de potion gommeuse, déterminant presque toujours des vomissemens avec ou sans garde-robes. Le malade éprouvait un malaise général qui pouvait s’accompagner de syncope , comme je l’ai noté une fois; aussi ce purgatif ne devra pas être employé. Ses effets d’ailleurs sont peu constans ; car tantôt il agit sur l’estomac exclusivement, d’autres fois sur l’intestin ; quelquefois il a une action mixte, sans qu’on puisse expliquer cette sorte de prédilection.
Chez d’autres malades , outre les évacuans intestinaux , il a fallu aussi administrer un vomitif. On a agi de la sorte lorsque les vomissemens bilieux étaient opiniâtres, lorsque les malades éprouvaient de l’amertume à la bouche, que la langue était recouverte d’un enduit épais , jaunâtre ou blanchâtre, et lorsque l’épigastre était le siège d’un sentiment pénible plutôt que d’une véritable douleur. Je n’ai vu dans aucun de ces cas les accidcns de l’embarras gastrique exister dans tout leur ensemble ; mais le symptôme incommode, c’est-à-dire le vomissement, n’a jamais résisté à seize ou vingt-quatre grains d’ipécacuanha; et toujours les malades ont accusé un soulagement notable après les effets de ce médicament, bien qu’il n’eût provoqué aucune évacuation intestinale. Le vomitif a été donné à six
malades, tous affectés de coliques saturnines très-intenses, mais sans complication inflammatoire. La guérison est survenue, terme moyen, au bout de huit jours et une très-légère fraction.
Chez quatre malades, on a dû renoncer aux purgatifs, à cause de leur inefficacité, et parce que des symptômes fébriles se déclaraient. Dans ces cas, on a eu recours deux fois à la saignée générale ; le sang, très-riche chez les deux malades, offrait une couenne chez l’un d’eux- Le sérum , en petite quantité, traité par les réactifs propres «à dévoiler les sels de plomb , n'a fourni ni coloration, ni précipité noirs.
On a conseillé de n’employer dans le traitement de la colique saturnine que des laxatifs doux unis aux opiacés ; mais cette méthode me paraît peu avantageuse , si j’en juge ici par simple analogie , et d’après les difficultés qu’on éprouve à vaincre dès constipations qui sont rebelles aux purgatifs les plus viôlens administrés à des doses élevées. Néanmoins , j’ai dans deux cas employé ce mode de traitement : les malades vomissaient quelquefois le purgatif en totalité ou en partie ; les selles se rétablissaient avec peine ; il fallait donner souvent l’huile de ricin plusieurs jours de suite, à la dose de trois à quatre onces toutes les fois. Si les douleurs se calmaient un peu, cétait après l’emploi de l’opium , qu’on administrait en même temps. Le traitement était long , car la guérison ne s’est effectuée que vers le onzième jour.
Ce que je viens de dire s’applique au traitement par les opiacés seuls, méthode que Stoll a beaucoup préconisée. Je l’ai expérimentée deux fois. Il a fallu pour apaiser les coliques donner jusqu’à neuf grains d’opium dans les vingt-quatre heures. Arrivé au troisième jour, les douleurs étaient calmées ou plutôt engourdies, mais 1a constipation persistait; on administra alors des lavemens purgatifs. L’un des malades guérit en six jours, l’autre succomba à une attaque de choléra asiatique. À cette même époque j’observai chez d’autres malades plusieurs cas de choléra épidémique graves.. SouS de pareilles influences de constitution médicale, il serait peutêtre très-prudent de s'abstenir des purgatifs énergiques. Le traitement
par les opiacés et les doux laxatifs me semble alors le seul qui soit applicable. On a d’ailleurs reproché à l’usage des narcotiques de produire souvent des paralysies; mais ceci n’est qu’une assertion qui mérite d’être vérifiée par des recherches ultérieures.
Mon ancien collègue, M. Filhos (Thèse), conseille d’administrer les opiacés d’abord, afin de calmer les douleurs ; puis il combat la constipation à l’aide de purgatifs ; mais l’expérience a prouvé que lorsqu’il y a des vomissemens opiniâtres l’opium le plus souvent ne les calme point, il sera lui-même quelquefois rejeté. La méthode évacuante devra dans ces cas précéder toute autre médication.
Le traitement par les lavemens purgatifs est celui qui me paraît préférable. Néanmoins il me semble avoir pour inconvénient de fatiguer , d’irriter même le gros intestin. Je n’ai noté cet accident que deux fois ; les malades accusaient alors une douleur dont ils dessinaient exactement le trajet, en suivant tout à fait la direction des trois portions du colon. Des lavemens émolliens , un bain , des boissons gommeuses, ont suffi dans un cas pour calmer cette irritation ; chez un autre malade, on crut nécessaire de recourir à deux applications de vingt sangsues chaque fois. La colique saturnine avait récidivé plusieurs fois chez ce malade, les lavemens purgatifs administrés pendant quinze jours avaient fatigué le gros intestin, et à la maladie saturnine avait succédé une colite, qui guérit après sept jours d’un traitement antiphlogistique.
En résumé, les malades traités par la méthode évacuante ont guéri dans l’espace de cinq jours et quart, quatre jours et quart, sept jours et quart, et huit jours. Aucun autre traitement ne m’a présenté d’aussi beaux résultats.
Méthode de M. Rayer. Je n’ai pas vu employer la méthode de MM. Rayer et Chevalier. Néanmoins deux de mes malades avaietit bu une bouteille d’eau sulfureuse avant leur entrée à l’hôpital ; et tous les deux , loin d’éprouver du soulagement, avaient au contraire vu leur maladie s’aggraver.
Tabac. Le docteur Robert-James Graves (The med. Record, 1827) parle de deux malades qu’il guérit promptement sous l’influence de fomentations de tabac faites sur le ventre. Mais ce médecin administre en même temps des pilules purgatives : de là l’impossibilité d’attribuer sûrement le bienfait de la guérison à l’une des deux substances plutôt qu’à l’autre. Le tabac a été donné deux fois à mes malades. Le premier cas est celui d’un homme arrivé au sixième jour d’une colique saturnine très-intense. Je voulus expérimenter sur lui l’acide sulfurique, mais j’avais à peine quitté son lit que les douleurs redoublèrent. Mon excellent collègue et ami M. Boyer , appelé près de lui, s’empresse de lui faire administrer un lavement qu’il employait avec succès dans les constipations suite d’étranglêmens intestinaux, il le compose avec deux gros de tabac en décoction, et deux onces d’huile de ricin. Le malade est soulagé peu après; il rend son lavement au bout d’une heure, sans que celui-ci provoque aucune garderobe. La nuit se passe sans douleurs ; il n’y a aucun accident de narcotisme. Le lendemain, les douleurs abdominales existent à peine ; les selles se rétablissent spontanément au troisième jour; l’appétit survient lé quatrième, et la guérison est dès-lors complète. Le second cas est celui d’une femme chez laquelle un premier lavement produisit un peu de narcotisme et un soulagement passager. Un second, administré le lendemain , des fomentations de tabac appliquées sur le ventre, déterminèrent des vomissemens, des étourdissemens, de la céphalalgie. 11 fallut abandonner ce moyen. Dans le premier cas , le tabac n’a pas agi comme purgatif, puisqu’il n’a provoqué aucune garde-robe; il n’a donc pu avoir qu’une action narcotique. Je crois que ce médicament ne devra pas être employé, car il est infidèle dans ses effets; il est en outre d’une administration difficile, et parfois dangereuse.
Acide sulfurique. Si l’on en croit M.- Gendrm, 1 acide sulfurique serait encore plus merveilleux comme moyen curatif que comme prophylactique. Dans le premier article que ce médecin a publié à
ce sujet dans le tome VII des Transactions médicales, il affirme que l’acide sulfurique donné douze fois, à la dose d’un gros à un gros et demi par jour, dans trois ou quatre livres d’eau, a guéri dans ces douze cas tous les malades en trois ou quatre jours; que l’amélioration a commencé dès le deuxième (page 63 ). Je ne nie pas que les individus chez lesquels on administre l’acide sulfurique soient parfois soulagés au bout de quelques heures ; mais dans ces cas qui paraissent si merveilleux, il faut rechercher s’il n’y a pas souvent qu’une simple coïncidence. En effet, la colique de plomb, comme toutes les affections nerveuses, suit une marche parfois irrégulière ; on voit survenir dans des cas graves des rémissions inattendues qui simulent une guérison parfaite. Si la colique est légère, toutes les méthodes de traitement conviendront ; car le repos et le régime suffiraient pour la terminer heureusement. Un de mes malades a guéri d’une première attaque, qui était très-bénigne, en buvant une décoction de chicorée. Certes, on n’attribuera pas à cette boisson une vertu spéciale contre la maladie. On ne devra donc jamais, pour apprécier la valeur d’une méthode thérapeutique, expérimenter le remède contre ces maladies légères, qui guérissent sans le secours du médecin. Tel est le cas du premier malade auquel j’ai donné l’acide sulfurique : le second jour du traitement les douleurs du ventre étaient calmées, mais le lendemain elles avaient augmenté; d’ailleurs la tisane répugnait au malade. L’usage en fut néanmoins continué ; les accidens légers qu’offrait cet individu se calmèrent les jours süivans ; on donna des alimens dès le cinquième jour, et la guérison fut dès-lors complète. Je ne regarde pas ce fait comme une preuve de l’efficacité de Tacide sulfurique contre la colique de plomb, car je crois que tout autre mode de traitement eût réussi. L’affection était même si bénigne, qu’elle aurait pu guérir par la méthode expectante.
Les quatre autres malades chez lesquels l’acide sulfurique a été expérimenté étaient tous affectés de colique saturnine intense. Chez aucun d’eux je n’ai remarqué le soulagement que M. Gendrin signale comme arrivant constamment au second jourdu traitement {toc, cit.,70).
Dans deux cas même, les coliques augmentèrent à cette époque. Chez un troisième malade, des accidens cérébraux se déclarèrent. Enfin, chez le quatrième, la colique resta stationnaire (i). Après des essais aussi infructueux, on ne pouvait persister dans le même traitement. On eut recours alors à l’emploi d’une autre méthode, soit purgative, soit antiphlogistique, suivant les complications, et les malades ont guéri en peu de temps, c’est-à-dire après cinq, six et sept jours. M. Tanquerel des Planches (Thèse, 1 834 ) cite une observation de colique saturnine suivie d’amaurose, qui s’aggrava pendant l’administration du traitement de M. Gendrin, et qui guérit ensuite par la méthode de la Charité.
Ces faits, dira-t-on, sont en trop petit nombre pour qu’on puisse juger une méthode que M. Gendrin dit avoir employée avec succès dans plus de trois cents coliques saturnines (2) (Dict. en 25 vol. ). Mais ils doivent suffire pour renverser ce que ce médecin a paru vouloir établir comme une loi, savoir : que sa méthode diminue constamment les douleurs au second jour, et très-fréquemment dès le premier; et pourtant on avait élevé la dose du médicament depuis un gros jusqu’à quatre gros et demi par jour. Ces quatre faits bien observés suffiront encore pour montrer l'inefficacité de ce traitement, surtout quand nous pouvons le mettre en parallèle avec celui de la Charité, qui n’a jamais échoué quatre fois de suite contre des coliques saturnines, quelque intenses qu’elles fussent.
Antiphlogistiques. Hoffmann, Bordeu, Tronchin, Bosquillon, etc.,
(1) Je préparais moi-même la tisane sulfurique, et je prenais toutes les pré-, cautions pour m’assurer que les malades en buvaient la quantité prescrite.
(2) On sait que les ouvriers de Clichy vont en grande partie se faire traiter à l’hôpital Cochin. Or si M. Gendrin a déjà traité un aussi grand nombre de coliques dans son hôpital, cela ne prouverait guère en faveur de l’efficacité de sa méthode prophylactique.
ont élé les zélés défenseurs de la méthode antiphlogistique. M. Renauldin l’emploie constamment. MM. Canuet* Thomas, Palais (Thèses), l’ont tour à tour préconisée.
J’ai recueilli dans les salles de M. Renauldin l’histoire de trois malades offrant tous les symptômes d’une colique saturnine intense. Ils furent traités par les sangsues. La guérison était complète, terme moyen, au bout de huit jours. Trente sangsues dans deux cas, soixante dans un troisième, appliquées à deux reprises différentes, avaient procuré un soulagement de quelques heures. Mais la méthode antiphlogistique pure n’a été suivie qu’un seul jour, car plus tard on a employé les préparations opiacées, telles que six ou huit gouttes de laudanum de Rousseau dans un quart de lavement, avec un demigros de laudanum de Sydenham dans un julep.
On peut se convaincre d’après cela que M. Renauldin n’emploie pas une méthode exclusivement antiphlogistique.
Il résulte des trois observations précédentes que les sangsues ont apporté un soulagement momentané; mais le calme parfait ne revenant qu’après l’emploi des préparations d’opium portées à haute dose, c’est à elles qu’il faut en attribuer le principal bienfait.
Pour expérimenter la méthode antiphlogistique, on doit n’employer d’autres moyens que les évacuations sanguines générales et locales, les cataplasmes, les bains, les boissons délayantes. Il faut essayer ce mode de traitement sur des sujets dont la maladie est intense, bien caractérisée , exempte de toute complication évidemment inflammatoire pour chacun. En agissant ainsi, les résultats qu’on obtiendra auront quelque valeur, et il sera possible de juger d’après eux la méthode.
On doit repousser les antiphlogistiques dans tous les cas de coliques saturnines simples, quelque intenses quelles soient d’ailleurs, car ils prolongent les convalescences. C’est ainsi qu’un compositeur d’imprimerie , traité par ce moyen exclusivement, supporta l’application de cent vingt sangsues ; il ne fut soulagé que du dixième au quinzième jour, et la convalescence dura plusieurs mois.
Mais les antiphlogistiques sont utiles lorsque la maladie revêt la forme inflammatoire. Celle-ci sê trahit à nous par la force du pouls, par sa fréquence, par la chaleur de la peau , par la résistance qu’oppose la maladie au seul traitement héroïque, celui de la Charité.
Une circonstance remarquable à signaler, c’est que la forme phiogistique ne s’observait pas dans la plupart des cas de récidive, lorsqu’à la cause de la maladie on ajoutait encore de nombreux purgatifs, administrés pendant plus de huit jours. En effet, sur sept individus entrés à l’hôpital pour une récidive de la colique de plomb, dont ils venaient d’être traités par la méthode de la Charité, il n’en est que deux chez lesquels on ait jugé convenable de renoncer aux évacuans intestinaux pour recourir aux antiphlogistiques. Chez les cinq malades qui restent, les purgatifs furent suivis d’une guérison complète et rapide.
J’ai signalé la sensibilité du ventre à la pression comme phénomène exceptionnel dans la colique de plomb, et n’appartenant qu’à des cas où la maladie est très-intense. Ce symptôme d’ailleurs ne peut fournir aucune donnée sur l’application du traitement antiphlogistique , comme beaucoup de personnes le prétendent. En effet, trois dés cinq malades chez lesquels j’ai noté ce phénomène ont guéri par l’emploi des purgatifs et des opiacés. Ainsi le mouvement fébrile et l'inefficacité de la méthode évacuante sont les deux seules circonstances qui réclament l’application du traitement antiphlogistique. Il est des cas où la fièvre n’existe pas dès le début de l’affection ; elle se dessine plus tard, après l’emploi des médicamens irritans. L’état du pouls doit être toujours une sorte de boussole pour les indications à suivre : quand même il serait lent, s’il offre une force et une dureté insolites , le médecin devra faire une saignée générale. M. le professeur Ckomel recommande lui-même cette pratique. (Leçons orales.)
Autres méthodes. Je ne dirai rien de la méthode de M. Ranque; elle est révulsive et narcotique. Elle me paraît incommode et dou-
îoureuse pour les malades. On peut lui faire les mêmes reproches que j’adressais au traitement par les opiacés; d’ailleurs M. Ranque luimême ne guérit ses malades qu’après onze jours et demi de traitement.
Je n’ai jamais vu employer contre la colique de plomb ni l’alun, conseillé par M. Kapeler 3 ni la teinture de noix vomique, tant vantée par M. Serres. Ce dernier médicament paraît agir, dans ces cas, comme une substance purgative.
Les médecins qui ont adopté une méthode de traitement exclusive la regardent tous comme, la plus avantageuse, non-seulement contre les symptômes primitifs, mais aussi contre les accidens consécutifs.
On accuse généralement les antiphlogistiques de déterminer plus aisément la paralysie consécutive que le traitement de la Charité ; mais on ne peut jusqu’à présent prouver cette assertion , les faits que la science possède n’étant ni assez nombreux , ni assez détaillés. D’ailleurs, dans cette circonstance comme dans beaucoup d’autres, les médecins me paraissent n’avoir fourni que des données approximatives, basées sur de simples souvenirs , et nullement sur des résultats d’observations exactes.
Pour juger une méthode thérapeutique, il ne faut pas, dans un certain nombre de faits, ne choisir que ceux qui lui sont évidemment favorables , et négliger les autres ; c’est cependant ce que font beau coup de médecins; mais on devra, dans un temps donné, recueillir indistinctement tous les cas qui se présentent à l’observation, et n’en négliger aucup lorsqu’il s agira de les comparer entre eux pour établir la valeur comparative des diverses méthodes de traitement.
Mais de quelque manière qu’on traite la colique, on devra toujours surveiller le régime. Le malade sera soumis à une diète sévère ; les alimens ne lui seront rendus que graduellement et lorsque les accidens auront tout à fait cessé. J’ai été témoin de plusieurs récidives survenues chez des malades qui avaient voulu manger trop tôt. Qu’on se rappelle-donc toujours l’aphorisme de Ga-
lien, qui dit que toute espèce de médication serait inutile sans l’exactitude du régime.
Traitement des autres accidens saturnins.
Amaurose , épilepsie. Quant au traitement de l’amaurose et de l’épilepsie , l’expérience est tout à fait muette à ce sujet, et nous sommes encore obligés de n’agir y dans ces cas, que par analogie, guidés d’ailleurs par quelques résultats d’anatomie pathologique. En effet, l’autopsie ne nous montrant aucune espèce d’injection dans les parties affectées, nous devrons tout d’abord rejeter les émissions sanguines.
L’amaurose guérirait peut-être spontanément ; mais cette maladie nous effraie tant, dès son invasion, que le médecin n’ose pas demeurer simple spectateur; il est, au contraire, porté à agir énergiquement. Dans des cas aussi graves, les révulsifs me paraissent le seul traitement applicable. Des vésicatoires seront promenés sur les tempes, le front, la nuque ; on administrera en même temps la méthode de là Charité , plus ou moins modifiée. Tel fut le traitement qui fut suivi chez l’un de mes malades ; la faculté de voir revint dès le lendemain. Chez deux autres amaurotiques, la cécité s’accompagna d’aceidens cérébraux comateux. On employa dans l’espace de peu de jours les médications les plus opposées ; on insista spécialement sur de nombreux vésicatoires. La vision s’est complètement rétablie au bout de huit jours. Je ne connais qu’un seul exemple d’amaurose saturnine incurable ; il èst consigné dans le Mémoire de M. Duplay . Cette observation est relative à une femme chez laquelle on employa peut-être avec trop d’énergie les émissions sanguines.
Les antiphlogistiques furent mis en usage chez l’un de mes deux épileptiques; mais, aussitôt après, les attaques redoublèrent de violence, et cet individu succomba le jour même. Je sais bien qu’il n’y a êu peut-être ici qu’une simple coïncidence : aussi je n’accuse pas le traitement.
Chez le second malade, les révulsifs au cou et sur le canal intesti-
rial, les affusions froides sur tout le corps, amenèrent un amendement notable dans les symptômes; mais quelques heures après ce malheureux ouvrier succomba brusquement à un nouvel accès d epilepsie de très-courte durée.
Quant aux autres accidens cérébraux, la même méthode me paraît applicable. Dans ces cas, le cuir chevelu , préalablement rasé, a été couvert d’un large vésicatoire ; il serait peut-être plus utile d’obtenir de suite une vésication à l’aide de la pommade de Gondret. Un malade a guéri après un pareil traitement ; chez un autre on n’a remarqué qu’une amélioration notable.
Les douleurs sympathiques que j’ai notées dans la colique saturnine se dissipent presque toujours avec celles du ventre; celles des lombes, des cordons testiculaires , n’ont jamais résisté au traitement employé contre les autres accidens saturnins. Il n’eu fut pas de même des douleurs des membres pelviens, qui chez trois malades résistèrent à divers moyens tour à tour employés, tels que sinapismes, frictions d’aconit, bains sulfureux; mais elles cessèrent ensuite spontanément. La strychnine fut donnée â deux malades, depuis un huitième de grain jusqu’à trois quarts de grain par jour; l’un d’eux n’éprouva presque point d’effets physiologiques de la part de cette substance, si ce n’est une très-légère raideur dans la mâchoire; les ^crampes cessèrent peu à peu au bout de huit jours. Le second malade, qui éprouvait des tiraillèmens très-forts dans fes mollets, les pieds et les mains, prit par mégarde, en une seule dose, un quart de grain de strychnine ; il éprouva peu après un tressaillement douloureux, des secousses violentes dans tous les muscles pendant trois heures, et se plaignit en même temps d’une démangeaison très-rvive sur toute la surface de la peau. Ce fut à la suite de tous ces accidens que les crampes cessèrent pour ne plus revenir.
Quant à la paralysie , deux malades chez lesquels le début de l’affection remontait à plusieurs mois ont été soumis à l’usage des purgatifs, des bains sulfureux; la strychnine leur fut administrée à l’intérieur et par la méthode endermique, ainsi que les sels de morphine , sans en retirer aucun effet avantageux j
enfin chez l’un d’eux on essaya avec tout aussi peu de succès les préparations de phosphore.
Question d'hygiène publique.
Une fabrique de céruse ou de minium peut-elle nuire aux habitans qui sont dans son voisinage? Pour résoudre cette question d’une manière complète, il faudrait connaître les maladies qui, pendant une ou plusieurs années, affectent les individus qui vivent autour des ateliers; or, je crois que ce travail n’a pas encore été fait d’une manière un peu suivie. Une circonstance qui aidera pourtant à résoudre ce problème, c’est que les familles des directeurs des trois fabriques que j’ai visitées, habitant un local qui n’en est séparé que par une cour, ordinairement peu spacieuse,, ne sont jamais affectées d’accidens saturnins. Je n’ai vu à cela qu’une seule exception,-c’était chez une dame qui s’était placée dans des conditions particulières ; car elle avait visité les ateliers et avait mangé des raisins provenant d’une vigne placée contre les murs de la fabrique, et sur les fruits de laquelle pouvait se déposer la poussière du carbonate de plomb.
Mais si une fabrique de céruse n'est pas dangereuse pour les habitans qui l’avoisinent , on doit la regarder comme étant momentanément incommode pour eux. En effet, de temps en temps on fond les fragmens de plomb qui n’ont pas été changés en carbonate dans les fosses : cette opération s’accompagne d’une odeur très-fétide. N’y eût-il que cette seule circonstance , il faudrait encore isoler «les ateliers de toute autre habitation ; mais on le doit à plus forte raison , puisque cet isolement des fabriques est une condition favorable pour leur salubrité , car il facilite l’établissement des eourans d’air.