‹ Essai sur la colique de plombChapitre 5 sur 16 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Des causes .

Tous les ouvriers n’étant pas également aptes à contracter la colique de plomb, il faut qu’il y ait quelques circonstances qui favorisent ou contrarient l’action des préparations saturnines. C’est pour apprécier ces diverses influences que je passerai successivement en revue les saisons, les climats, les professions, l’âge, le sexe, la consti-

tution, le régime; enfin j’examinerai s’il y a des préparations de plomb plus délétères les unes que les autres, et si tous les procédés de fabrication exposent au même degré la santé des hommes.

Saisons. On a remarqué que la maladie, très-rare à certaines époques de l’année, devient au contraire très-fréquente dans d’autres; on attribue généralement celte différence à l’activité plus ou moins grande des travaux, et par conséquent au nombre d’ouvriers employés. C’est dans l’été que la colique de plomb devient plus commune, suivant les relevés de M. Chomel (Dict. en 25 vol.). Ayant appris de MM. les directeurs des fabriques du Pecq et de Courbevoie qu’ils occupaient à peu près le même nombre d’ouvriers dans toutes les saisons de l’année, j’ai recherché sur les registres de l'hôpital Beaujon , où on traite la plupart des ouvriers venus des fabriques précédentes, suivant quelle proportion la maladie se répartit dans les divers mois de l’année, La colique de plomb ayant des symptômes assez caractéristiques pour pouvoir en établir facilement le diagnostic, j’ai pu consulter les registres de l’administration avec quelque confiance.

Il résulte de mes recherches que, dans le courant des huit dernières années, il est entré à l’hôpital Beaujon 285 ouvriers des fabriques de céruse atteints de colique saturnine, et qui se trouvent répartis dans les douze mois de l’année de la manière suivante.

Pendant les mois de :

Janvier.,....... 22 malades.

Février.... 23.

Mars. .. 23.

Avril...,.,.. 19 .

Mai.. a4*

Juin. 21 .

Juillet. 23.

Août.35,

Septembre,. 19.

Octobre.28.

Novembre. 35 .

Décembre. 1 3 .

Pris isolément, ces nombres sont assez variables ; et il n’est guère possible d’en tirer quelque conclusion. Mais si on réunit les quatre mois les plus chauds (mai, juin, juillet, août), puis les quatre plus froids (novembre, décembre, janvier, février), et enfin les mois à température moyenne (mars, avril, septembre, octobre), on trouve entre eux les proportions de io 3 à 93 à 89. La différence entre ces chiffres ne me paraît pas assez considérable pour pouvoir affirmer, du moins d’une manière positive, qu’il y a une influence directe exercée par les saisons dans la production des accidens saturnins.

Climats. Si on s’en rapporte au témoignage de plusieurs fabricans , il semble que la maladie n’est pas également fréquente dans tous les pays. C’est ainsi qu’on la dit plus commune à Paris que dans la Hollande , et qu’à Lille surtout. On ne saurait trop engager les médecins qui s’occupent d’hygiène publique à rechercher la cause de ce phénomène.

Professions. Tous les ouvriers qui manient le plomb, sous quelque forme que ce soit, peuvent contracter la colique saturnine ; mais cette maladie se remarque spécialement chez les peintres, et chez les ouvriers employés dans les fabriques de céruse et de minium. L’observation a démontré à Stoll (loc. c. ) que ceux qui gagnent cette espèce de colique ont tous, sans exception, touché quelque préparation de plomb; il me paraît peu probable que des individus qui travaillent exclusivement l’étain, le mercure, le fer (si ces métaux sont purs), ou qui sont exposés à l’action de particules minérales, comme les carriers, les plâtriers, les tailleurs de pierre, etc., puissent être affectés de coliques semblables à celle dite saturnine, et cédant au même traite-

ment. M. Mérat a pourtant émis cette opinion (Col. met.) , fondé non pas sur des observations qui lui sont propres , mais d’après des relevés faits sur les registres de l’hôpital de la Charité. Cette source est infidèle ; car tous les ouvriers ne travaillent dans les fabriques de céruse qu’accidentellement, et parce qu’ils ne peuvent, faute d’ouvrage, se livrer aux travaux dé leur profession habituelle. Il suit delà que lorsque ces individus atteints de colique saturnine nous arrivent dans les hôpitaux , presque toujours ils se font inscrire sur les registres de l’établissement avec l’indication de leur ancien métier; et dans les relevés qu’on fait il serait injuste d’accuser celui-ci d’avoir produit une maladie qu’il n’a pu déterminer. Les ouvriers des fabriques, quoique peu nombreux, fournissent pourtant une bien plus grande quantité de coliques saturnines que la population totale des peintres et de tous les autres états qui emploient le plomb sous diverses formes, quelque immense quelle soit d’ailleurs. En effet, tandis que s 85 ouvriers cérusiers ont été traités à l’hôpital Beaujon, dans l’espace de huit années, il n’y eut que 52 peintres ou broyeurs dans le même intervalle.

Âge. De ce que la moitié des malades atteints de colique saturnine que j’ai observés avaient de trente à quarante ans, je n’en conclus pas toutefois que cet âge prédispose à la maladie; car, pour établir mon opinion sur des données certaines, il faudrait que je connusse exactement suivant quelle proportion se sont répartis dans les divers âges de la vie tous les ouvriers qui, l’année dernière , sont entrés dans les fabriques de céruse. L’âge semble d’ailleurs exercer une certaine influence sur le plus ou le moins de susceptibilité à contracter la colique ; car, ayant partagé mes malades en quatre groupes, savoir: de 18 à 3o ans, de 3o à 4o, de 4o à 5 o, de 5 o à 57, j’ai trouvé entre eux, pour terme moyen du séjour dans les ateliers , les proportions de 65 , à 60, à 58 , à 37 jours. On voit, d’après ces résultats, que le nombre de jours nécessaires pour gagner la maladie a diminué à mesure que j’ai observé des sujets plus âgés.

Sexe. Les femmes étant, par la nature de leurs travaux, peu exposées aux causes qui produisent la colique saturnine, doivent par cela même contracter la maladie en moins grand nombre que les hommes. Toutefois il y a des fabriques, celle de Courbevoie, par exemple, où on en occupe quelques-uns. Le propriétaire de cet établissement m’a dit avoir remarqué qu’elles étaient plus facilement affectées que les hommes. D’ailleurs les trois femmes employées à la céruse chez lesquelles j’ai étudié la colique de plomb l’avaient gagnée après un séjour de trois mois dans les ateliers; tandis que la moyenne du séjour des hommes dans le même local était de cent un jours. Ce résultat semblerait donc faire croire de la part des femmes une plus grande susceptibilité à être influencées par les préparations saturnines; mais cette différence peut bien dépendre de ce que dans la fabrique de Courbevoie elles sont exposées, par la nature de leurs occupations, à respirer une plus grande quantité de poussière de carbonate que les hommes, qui sont presque exclusivement employés aux travaux des meules humides.

Constitution. Les individus chez lesquels j’ai observé la colique saturnine étaient généralement d’une constitution forte. Mais pour savoir si les hommes forts ont été plus souvent atteints que les faibles, il faudrait exactement connaître la proportion des uns et des autres parmi les ouvriers des fabriques de céruse et de minium.

Régime. Une mauvaise alimentation , des écarts de régime, prédisposent-ils à contracter la colique? Je ne puis répondre directement à cette question ; néanmoins je vais exposer en peu de mots quelques faits qui pourront aider à la résoudre plus tard.

L’invasion de la maladie ma paru être plus d’une fois hâtée par l’abus des liqueurs alcooliques. Ainsi j’ai noté plusieurs cas dans lesquels les prodromes de l’affection ont suivi immédiatement un excès en boisson. Dans une des fabriques du Pecq, j’ai vu deux ouvriers qui y travaillent, Lun depuis cinq ans , et l’autre depuis quatre : le

premier est d’une sobriété exemplaire, il suit un bon régime, et s’est toujours bien porté, quoique exposé d’ailleurs aux mêmes influences que ses autres camarades.L’autre individu n’a ressenti aucune incommodité les trois premières années , pendant lesquelles il ne fit aucun écart de régime ; mais plus tard il s’est livré à la boisson , et dans l’espace d’une année seulement il contracta trois fois la colique saturnine. Dans une de ces fabriques, j’ai également remarqué une femme très-sobre , qui y est employée depuis deux ans et demi, sans qu’elle ait jamais éprouvé le plus léger accident.

Les ouvriers qui travaillent à jeun contractent-ils la maladie plus vite què ceux qui ont coutume de manger avant d’entrer aux ateliers? Cette question importante sera étudiée en parlant des moyens prophylactiques.

Céruse et minium. Les diverses préparations saturnines n’agissent pas, suivant le témoignage des auteurs, avec la même promptitude pour déterminer la colique. On a regardé le deutoxyde comme doué de propriétés plus délétères que le sous-carbonate, et on a établi a priori que les ouvriers des fabriques de minium étaient plus exposés que ceux des ateliers où l’on ne travaille que la céruse. Cette question ne peut être jugée que par l’examen comparatif des individus employés aux deux fabrications. Les faits que je possède, quoique peu nombreux, méritent pourtant d’être analysés sous ce point de vue : ainsi onze ouvriers de la manufacture de Clichy ont pu travailler au minium pendant soixante-treize jours avant de tomber malades, tandis que le chiffre de soixante-cinq a été pour douze ouvriers cérusiers de la même fabrique la durée moyenne de leur séjour dans les ateliers.

Ce résultat démontre donc, contrairement à l’opinion reçue, que l’oxydé rouge de plomb n’exérce pas sur l’économie animale une action plus délétère que le sous-carbonate.

Procédé * de fabrication . On peut se demander aussi si la fabrica-

tien de la céruse par le procédé usité à Clichy entraîne après elle moins de danger pour l’ouvrier que la méthode hollandaise employée à Courbevoie et au Pecq. L’étude comparative d’un grand nombre de faits peut seule aider à résoudre ce problème. Je ne prétends pas donner ici une solution définitive : je vais exposer cependant le résultat de mes observations.

Si on réunit dans un premier groupe tous les ouvriers venus de Clichy, au nombre de douze, et dans un second tous ceux sortant des fabriques du Pecq et de Courbevoie, au nombre de trente-six, on trouve que les premiers tombaient malades, terme moyen, vers le soixante-cinquième jour, et les autres vers le cinquante-neuvième. La différence entre ces deux chiffres ne me semble pas assez considérable pour qu’on puisse attribuer plus de danger à un procédé plutôt qu’à l’autre. Toutefois de nouvelles recherches sont nécessaires pour résoudre la question d’une manière définitive.

On peut croire que les diverses opérations par lesquelles on transforme une lame de plomb en carbonate ne doivent pas être toutes également dangereuses pour l’ouvrier; le battage des couches, les meules, le moulin, le tamis, produisant beaucoup de poussière, sont peut-être aussi les travaux qui exposent le plus la santé des hommes. Mais on ne peut à ce sujet rien affirmer de positif, parce que dans les fabriques les ouvriers changent tous les jours d’occupations, et sont placés alternativement aux postes regardés, à tort ou à raison, comme les plus dangereux ( 1 ).

(1) Le plomb, pour être transformé en céruse suivant le procédé hollandais , exige une série d’opérations qui se prolongent pendant cinq ou six mois. Le métal est fondu et réduit en lames minces; celles-ci sont placées sur l’orifice de vases coniques contenant plusieurs onces de vinaigre ; on met successivement les uns sur les autres un nombre plus ou moins considérable de pots et de lames de plomb, et chacune de ces rangées est séparée des autres par une couche de fumier frais qui agit par la chaleur, et probablement aussi par de l’acide carbonique qu’il dégage. Ce premier travail se nomme faire les couches. Une fois

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