ARTICLE II
Voies par lesquelles le plomb s’introduit dans le corps de l’homme.
Absorption cutanée. L’absorption pulmonaire et gastro-intestinale sont les deux voies principales et peut-être les seules par lesquelles le plomb s’introduit dans l’économie animale en quantité suffisante pour produire des accidens. Je dirai cependant qu’on cite plusieurs faits pour démontrer que l’absorption peut se faire par la surface cutanée. Perçival (Essai sur les préparations de plomb), Wall ( Trans . of London Coll, phy.j t. III), citent beaucoup d’observations de coliques et de paralysies saturnines survenues à la suite de l’emploi dé l’acétate de plomb à l’extérieur. On conçoit la possibilité de l’absorption dans les brûlures, et en général toutes les fois qu’ii y a dénudation du corps muqueux. Dans les cas contraires, l’absorption cutanée est très-
terminé, on trouve les lames de plomb d’un blanc de lait et converties, en totalité ou en partie, en sous-carbonate. Pour séparer celui-ci du plomb resté intact, l’ouvrier frappe avec une massue en bois sur les lames carbonatées. Cette opération, qui se nomme battre les couches , expose l’ouvrier à beaucoup de poussière ; les lames de carbonate- détachées sont placées ensuite sous des meules verticales, afin de les pulvériser. Il sé dégage moins de poussière pendant cette opération que pour la précédente. Le sel, après avoir été suffisamment écrasé, est passé à travers le moulin ou blutoir. Lorsqu’à l’aide de cet instrument ou est parvenu à séparer la céruse la plus ténue, on traite cette portion par l’eau : on la transforme ainsi en une pâte fluide qu’on soumet dans cet état à l’action de deux meules horizontales. Quand elle a été suffisamment triturée par elles, on la renferme dans des yases de terre qu’on expose à la chaleur d’une étuve ; et lorsque le sous-carbonate est complètement desséché, on le retire des pots, on l’enveloppe dans du papier, pour être ensuite livré au commerce.
La céruse qu’on fabrique à Clichy s’obtient en traitant l’oxyde de plomb par le vinaigre, fit en faisant passer à travers ce mélange un courant de gaz acide carbonique. L’ouvrier n’est exposé à aucune poussière métallique.
problématique. Chacun connaît d’ailleurs l’usage fréquent qu’on fait de l’acétate de plomb dans les maladies chirurgicales. Je l’ai vu souvent employer, dans les salles de Dupuytren, dans le pansement des brûlures. J’ai entendu mainte fois l’illustre chirurgien en faire un grand éloge, et sa longue pratique ne lui avait fait rencontrer aucun accident qu’il pût lui attribuer. Le plomb entre aussi comme ingrédient principal dans les emplâtres réputés répercussifs, dessiceatifs, et je ne sache pas qu’aucun chirurgien ait jamais observé d’accidens semblables à ceux rapportés par les médecins anglais ; à moins toutefois qu’on veuille adopter dans la science le fait suivant, ainsi énoncé dans la thèse de M. Dtichesne (1827, n° 48 ) : Un garçon brasseur, brûlé sur une grande surface par l’eau bouillante, et pansé avec du cérat de Goulard, éprouva bientôt les symptômes de la colique de plomb. Le cérat appliqué seul fit cesser les accidens.
Faut-il également admettre comme démontré ce que dit Chaussier ^Encyclopédie, chimie, t. III), savoir, quelacéruse employée â saupoudrer des excoriations aux cuisses, chez de jeunes enfans, a produit la colique des plombiers. Comment Chaussier a-t-il pu, malgré toute sa.sagacité, diagnostiquer une pareille maladie chez des enfans à la mamelle?
Quant aux exemples rapportés par les médecins anglais, on ne peut y ajouter aucune confiance, à cause de l’absence de toute espèce de détails. En effet, au lieu d’une description complète des antécédens et des symptômes, je ne trouve que le jugement ou l’opinion de l’auteur, dont il m’est impossible de vérifier l’exactitude. Je ne parlerai pas des expériences faites par M. Canuet sur les animaux vivans (Thèse 1825), pour prouver l’absorption cutanée; car elles ne peuvent inspirer la moindre confiance. Il faut donc rester dans le doute sur ce point de doctrine : les faits qu’on possède en sa faveur ne sont pas assez concluans pour qu’on puisse leur accorder une entière confiance. Et d’ailleurs, quand même 1 absorption cutanée serait démontrée, je crois quelle devrait être fort rare chez des ouvriers dont la peau est rude, épaisse et peu perméable.
Absorption pulmonaire. D’après les notions fournies par la physiologie, et d’après l’activité bien connue dont est douée par l’absorption la muqueuse des organes respiratoires, on est porté «à admettre que les préparations saturnines peuvent pénétrer dans l’économie animale par cette voie. Mais, si l’on était en droit de me Contester ce fait, je ne crois pas qu’on me refusât d’établir que les préparations saturnines, divisées à letat moléculaire et suspendues dans l’air, sont transportées par ce véhicule jusque sur la surface des poumons. M Palais (Colique mét; , 182.5) rejette cependant une pareille opinion ; car, s’il en était ainsi, dit-il, on rencontrerait l’irritation de la muqueuse pulmonaire !
Mais l’observation journalière démontre le peu de sensibilité dont est douée la m uqueuse bronchique pour les corps solides pulvérisés d’une manière impalpable. Que M. Palais se rassuré donc, car tous mes malades, excepté un seul, n’ont éprouvé ni de l’étouffement , ni de la toux, quoiqu’ils travaillassent souvent dans une atmosphère épaisse de poussière.de céruse ; et cependant quatre de ces individus avaient des affections thoraciques : ainsi trois d’entre eux étaient asthmatiques depuis plusieurs années, à cause d’un emphysème pulmonaire ; le quatrième offrait lés symptômes d’un amas de tu-r hercules crus sous la clavicule droite. Il n’y a qu’un seul ouvrier, d’une constitution sèche , mais sans lésion appréciable du côté de la poitrine, qui se soit plaint d’éprouver de la toux, et un peu detouffement lorsqu’il était obligé de respirer au milieu d’une poussière un peu épaisse de sous-carbonate de plomb. On peut donc conclure de ces faits , que les préparations saturnines appliquées sur la muqueuse respiratoire, dans un état de division moléculaire, n’agissent pas comme des substances irritantes. Si d’ailleurs les oxydes ou sels de plomb réduits à cet état de ténuité extrême étaient des corps irritans pour les muqueuses bronchique et gastro-intestinalè , je ne vois pas pourquoi les muqueuses de Schneider , buccde et pharyngienne , quoique plus exposées que les précédentes, seraient à l’abri de toute impression de leur part. On devrait, d’après ces idées , ob-
server très-souvent, chez les ouvriers des fabriques, des coryzas, des angines, des stomatites. Or, aucun des malades dont j’ai recueilli l’histoire n’a présenté, pendant son séjour dans les ateliers , d’inflammation ou d’irritation de ces membranes. Les gencives ont toujours -été fermes et rosées, excepté dans trois cas, où elles étaient molles et saignantes; c’était pour la première fois de leur vie que les malades observaient sur eux une pareille altération. Celle-ci avait commencé peu après leur entrée dans les ateliers : dépendait-elle d’une action spéciale exercée par le plomb lui-même? Je ne peux dire oui, à cause du petit nombre de faits que je possède. Un de mes malades d’ailleurs, qui avait des gencives habituellement tendres et saignantes avant de travailler dans la fabrique, n’a pas remarqué que, malgré sa prédisposition , le plomb eût exercé sur elles une influence fâcheuse. Je signalerai également un ouvrier atteint de ptyalisme pendant son séjour dans les ateliers, sans lésion appréciable des organes salivaires ou de la muqueuse buccale (1).
MM. Chomel et Blache ( Dict. en a 5 vol. ) donnent une grande part à l’absorption pulmonaire dans la production de la colique, saturnine. M. Gendrin regarde même ( Transac. médic. , tom. VII, pag. i 5 â) comme démontré que la condition nécessaire pour la production de cette maladie est, que les molécules métalliques soient dispersées dans l’atmosphère par elles-mêmes ou par un véhicule volatil; mais cela n’est pas indispensable, comme le veut M. Gendrin : nous aurons plus tard l’occasion de nous en convaincre.
Quelques faits sembleraient prouver beaucoup en faveur de l’absorption pulmonaire. Telles sont les observations de coliques saturnines développées chez des personnes qui avaient couché dans des appartenons fraîchement peints , comme M. Louis en a récemment observé un exemple à l’hôpital de la Pitié.
M. Mérat admet la possibilité de la colique saturnine sans la pré-
0) Le malade n'avait pris aucune préparation mercurielle.
sence du plomb dans l’économie. {Loco citato > pag. 12g.) Il pense que les seules émanations suffisent, et que si on pouvait priver ce métal de son arôme il serait incapable de produire la maladie. Il prétend même que le plomb pris en substance n’agit que par sa partie odorante. Cette théorie un peu étrange n’est fondée que sur l’opinion des anciens chimistes, qui ont admis pendant long-temps que la partie odorante des corps formait un principe particulier et distinct de tous les autres élémens qui entrent dans leur composition : ils le désignaient sous le nom commun d’arôme. Mais Fourcroy 9 MM. Bertholet et Benêdict, Prévost> ont démontré que ce prétendu élément n’était autre chose que les molécules atténuées des corps détachés par le calorique, et dissoutes par l’air, qui s’en charge elles porte jusque sur la surface olfactive. Ceci s’applique aux cas dans lesquels la colique de plomb est contractée après un séjour plus ou moins prolongé dans un appartement fraîchement peint. Ici les essences et autres substances volatiles employées en peinture doivent favoriser le mélange des molécules métalliques avec l’air.
Absorption par la muqueuse digestive. Enfin, on a dit que lé plomb pouvait être porté dans l’estomac, mêlé à la salive ou aux alimens. Cette opinion, la plus anciennement admise , est celle qui a le plus de preuves palpables en sa faveur. En effet, combien de fois n’a-t-on pas vu la maladie se déclarer chez ceux qui avaient bu des eaux ayant séjourné dans des vases de plomb avec le contact de l’air 1 Des cas de colique, peut-être plus fréquens,- sont ceux qui se sont manifestés après l’usage de vins frelatés par la litharge, comme Leroux en rapporte un exemple curieux ( Méd. prat., t. IV, p. 25 g). C’est lorsque cette maladie dépend d’une pareille cause quelle peut sévir à la fois sur un grand nombre d’individus, et revêtir presque Je caractère épidémique , comme Bartholin l’a vu, en 1776, dans un des faubourgs de Paris. Le plomb est d’ailleurs si souvent en contact avec nos alimens et nos boissons , que, de temps en temps, on voit desco-
liques ou des paralysies saturnines chez des personnes dont la profession n’expose pas à ce genre d’aceidens. J’en ai observé un cas des plus caractérisés chez un ivrogne employé à l’entreprise des déménagemens , et qui ne se rappelait pas d’avoir jamais touché à aucune préparation de plomb.
I/acétate de ce métal, donné à l’intérieur sous forme solide ou liquide , a produit quelquefois des coliques saturnines très-intenses. M . Chômel en a observé deux exemples (Dict. en 26 vol.). Des faits semblables sont cités par James (Dict. de méd. 3 t. II); pa ï Traites ( th. de Kemme)i par Tissot 3 qui en rapporte trois cas ; par fvî . Fiieàu (Rev. méd., t. II, an 1824).
Après des observations si nombreuses, et rapportées par des auteurs du plus grand mérite, on est étonné d’entendre dire â M. Gendrin (Trans. méd., t. YII, p. 70) que l’administration des sels de plomb en médecine ne donne point lieu à la colique.
M. Mérat pense que douze grains dune préparation de plomb à l’intérieur peuvent produire la maladie ( loc . cit. , p. 1 3 1 ). D’ailleurs la dose nécessaire doit varier suivant les individus. En effet, M. Chomel a vu la colique survenir après l’administration d’nne cuillerée à bouche d’acétate de plomb liquide ( Dict, en a 5 vol.). M. Barbier (Mat. méd., t. III, p. 627 ) a pu faire prendre à un phthisique 240 grains de ce médicament dans l’espace de trente-sept jours, sans que le tube digestif ni l’appareil cérébro-spinal aient paru en souffrir. M. le professeur Fouquier le donne à haute dose sans accidens. En 1826, un malade en prit pendant onze mois des quantités variables ; mais pendant trois mois consécutifs on lui en administra 18 grains par jour, et il n’en fut jamais incommodé ( Thèse de M. Duchesne, 1827, n° 48 ).
La rareté des cas dans lesquels le plomb, donné comme médicament, a provoqué la colique saturnine ne nous donne pas le droit de conclure que cette substance, mise en contact avec le tube digestif, exerce peu d’influence dans la production de la maladie ; car il peut en être pour le plomb comme pour d’autres médicamens, qui ne sont
doués d’une action spéciale quelconque que lorsqu’ils sont donnés à certaines doses fixes et déterminées, ou administrés d’une certaine manière.
Les préparations de plomb , quelques-unes d’entre elles du moins, peuvent être absorbées dans le tube digestif. MM. Tiedemann et Gmelin ont reconnu dans le sang des veines mésaraïque et splénique de plusieurs chiens l’acétate de plomb qu’on leur avait fait avaler.
Néanmoins les réactifs chimiques n’ont pu jusqu’à présent démontrer la présence du métal. M. Mérat l’a recherché dans les excrémens; j’ai fait des expériences pour le trouver dans l’urine, les vomissemens, la salive , le produit de la sécrétion bronchique, dans la partie séreuse du sang et dans la sérosité du péritoine ; jamais je n'ai réussi à obtenir par les préparations sulfureuses soit une coloration, soit un précipité noirs.
Quelle que soit d’ailleurs la voie par laquelle le plomb pénètre dans le corps de l’homme , il est certain que ce métal exerce sur nos tissus une action manifeste long-temps avant le développement de la colique saturnine, comme on peut s’en convaincre dans l’article suivant.