ARTICLE III
Action générale du plomb avant la colique .
Nutrition 'générale. Lorsque je suis entré pour la première, fois dans une fabrique de céruse, j’ai été frappé par l’aspect que présentaient les ouvriers : ceux qui y travaillaient depuis un certain temps avaient en effet le faciès blême, pâle, quelquefois jaunâtre ; leurs yeux avaient une teinte ictérique plus ou moins marquée ; enfin, un grand nombre avaient promptement maigri, bien qu’ils n’eussent ressenti aucune espèce de trouble fonctionnel du côté des organes digestifs ; je me suis assuré, en outre, qu’il n’y avait eu en généralchez eux ni excès de travail ni mauvais régime. Il est donc bien évident que le plomb a une influence directe sur la nutrition générale du corps. Ce changement dans la
coloration de la peau est un phénomène assez commun, puisque je l’ai observé sur plus des deux tiers des ouvriers (vingt fois sur vingt-huit). L’époque à laquelle on commençait à l’apercevoir a varié de huit jours à deux mois; et si nous prenons une moyenne pour tous les autres cas (excepté deux dans lesquels je n’ai pas fixé le début), nous obtiendrons le chiffre de vingt-sept jours.
J’ai également indiqué comme résultant d’un séjour plus ou moins prolongé dans les fabriques de céruse une diminution notable dans l’embonpoint ; mais cet effet est moins général que le précédent, car, dans les vingt-cinq cas où j’ai porté mon attention sur lui, je ne l’ai vu exister que huit fois seulement; il manquait dans les dix-sept autres observations. Chez tous les malades, à l’exception d’un seul, l’amaigrissement existait toujours en même temps que la coloration jaunâtre de la sclérotique, de la peau de la face et quelquefois de celle du thorax. En général, ces deux phénomènes se déclaraient ensemble ; et lorsque l’un d eux a devancé l’autre, c’était toujours la modification dans la coloration qui survenait la première. D’ailleurs ils n’indiquaient pas toujours une invasion prochaine de la colique : ainsi l’ouvrier dont j’ai parlé précédemment, et qui travaillait au plomb depuis cinq ans, a maigri depuis plusieurs années, son teint est devenu pâle et jaunâtrë ; tandis qu’à son entrée à la fabrique il avait un embonpoint considérable et un faciès coloré.
Le lecteur se rappelle que cet individu s’est toujours bien nourri, et qu’il ne s’est livré à aucun écart de régime.
Laennec avait déjà signalé (Auscultât., t. III) les préparations de plomb comme nuisant à l’hématose, et diminuant par cela même la quantité de sang. Aussi la seule altération constante que ce médecin a trouvée chez les sujets morts dans le courant d’une maladie saturnine, c’était une grande pâleur de tous les tissus, et une quantité du sang moindre dans les vaisseaux que celle qu’on rencontre ordinairement à l’ouverture des autres cadavres.
Stoll (Méd. p., t. II) dit avoir observé deux choses dans tous ceux
qui travaillent le plomb. La première est cet état de la figure et des yeux qu’il ne saurait décrire, différent de celui des hommes qui ont leur bon sens. Chez quelques-uns, c’est celui des maniaques, soit qu’ils n’eussent pas eu la colique, soit que déjà ils en eussent été guéris. La seconde modification dont parle Stoll se rapporte à l’état de la circulation; il dit en effet avoir noté chez les ouvriers la tension, la plénitude, la dureté du pouls. J’ai voulu vérifier moi-même les assertions de ce grand médecin, etl.es résultats que j’ai obtenus sont complètement opposés à ceux qu’il a indiqués. En effet, le faciès ne m’a jamais présenté les particularités remarquables signalées plus haut. Quant à l’état du système circulatoire, je n’ai rien observé d’anormal dans la force, la fréquence, le rhythme des battemens artériels, chez plus de vingt ouvriers cérusiers que j’ai examinés avec soin dans les fabriques.
Sur le système nerveux. J’ai précédemment indiqué l’innocuité du plomb sur les organes respiratoires; mais ce métal exerce sur le système nerveux une influence des plus délétères. Il détermine en effet, entre autres accidens, des accès d’épilepsie ne différant peut-être de ceux de l’épilepsie ordinaire què parce qu’ils sont incomparablement plus graves. Il était donc intéressant de rechercher si les individus épileptiques depuis longues années éprouvaient certaines modifications dans le nombre ou l’intensité de leurs attaques pendant leur séjour dans les ateliers. Parmi mes cinquante-huit malades, je n’ai rencontré que deux cas d’épilepsie ancienne. Chez ces deux sujets , les émanations saturnines n’ont ni hâté l’apparition des attaques, ni augmenté leur gravité. Aucun d’eux n’a été guéri pourtant, et je ne sache pas que jamais pareille cure ait été observée. Les disciples d ’Hahnemarin eux-mêmes n’en rapportent aucun exemple, quoique cependant, par leur habitation dans une fabrique de céruse, les épileptiques soient soumis aux deux conditions fondamentales du traitement homœopathique.
De ce qu’un ouvrier des fabriques de céruse ou de minium éprou-
vera des accès d'épilepsie, on ne devra pas accuser tout d’abord une influence saturnine; mais il faudra étudier avec soin les antécédens du malade, s’enquérir près de lui, et surtout auprès de ses parens ou amis, s’il n’était pas sujet auparavant à des accidens nerveux dont quelquefois il ne veut pas convenir lui-même. Or, ces précautions ont été bien rarement prises par les auteurs qui nous citent des observations d’épilepsiés saturnines : aussi ne puis-je m’empêcher d’éprouver une certaine méfiance en lisant les résultats heureux qu’ils disent avoir obtenus contre une affection qui est si souvent et si rapidement mortelle.
Action sur tes animaux. Dans une brillante leçon que M. Trousseau a faite à l’École de Médecine, lors du concours pour une chaire de clinique en i833, jelui ai entendu dire que l’influence saturnine s’exercait non-seulement sur l’homme, mais aussi sur presque tous les animaux qui vivent dans les fabriques. C’est ainsi, dit-il, que les chevaux deviennent cornards; les rats eux-mêmes offrent des paralysies du train postérieur, de telle sorte qu’on peut les saisir avec la main; enfin, les chiens et les chats succombent à des symptômes convulsifs.
Mes recherches ne s’accordent pas en totalité avec celles de ce médecin; j’ai interrogé les directeurs des fabriques du Pecq, sur l’influence que le plomb exerce sûr les chevaux qu’ils emploient en grand nombre pour tourner les meules. Ces fabricans m’ont affirmé qu’ils n’ont jamais vu ces animaux affectés de paralysie ou de cornage; ils m’en ont montré trois qui travaillent dans leurs fabriques depuis dix à quatorze ans, exposés sans cesse à la poussière des meules sèches. Leurs poils, leurs harnois, leurs naseaux, leurs lèvres, et jusqu’à leurs mors sont couverts de carbonate de plomb, et pourtant aucun d’eux n’a jamais offert de phénomène pathologique. J’en dirai autant des rats qui s’y trouvent en grand nombre : on les voit se loger, et souvent mettre leurs petits au milieu des couches. Mais il est certain que la céruse exerce une influence délétère sur les chiens et sur les chats? en
effet, ces animaux meurent presque tous lorsqu’ils fréquentent les ateliers.