LA STRUCTURE TYPIQUE DE LA COMÉDIE ANCIENNE I7I
un esclave sort d'une maison en hurlant de douleur, en jurant, en pleurant; il s'assied sur les marches du seuil. Un instant après un second esclave sort en hurlant, en jurant, en pleurant comme le premier ; il s'assied à côté de son camarade, puis tous deux à l'unisson entonnent une lamentation grotesque. C'est ce que j'appellerais volontiers la parade, car de pareilles scènes évoquent tout à fait le souvenir de nos parades foraines. Le directeur du théâtre sur l'estrade interpelle bruyamment le clown qui répond par des calembours et cela dure jusqu'au moment où la foule s'étant amassée autour d'eux, le directeur arrête brusquement la farce et s'adresse au public pour lui faire son boniment. — Il en est absolument de même dans la comédie athénienne ; à la parade succède le boniment : après une dizaine ou une vingtaine de vers de pure farce, le plus souvent sans rapport précis avec l'action, un des personnages se tourne vers le public et lui expose le sujet de la pièce. Ainsi dans les Guêpes, Sosias dit à Xanthias après une dernière facétie de ce dernier : « Et maintenant arrêtonsnous pour que je dise le sujet aux spectateurs. » La nécessité de cet exposé, de ce récit-prologue ainsi adressé directement au public avec une certaine désinvolture s'explique sans peine quand on songe aux sujets les plus ordinaires d'une comédie grecque. Toute comédie attique est une sorte de féerie, ou tout au moins une pièce de fantaisie. L'invraisemblance burlesque est presque une loi du genre. Le point de départ de la pièce est une invention bouffonne, sorte de postulat comique qu'il faut faire accepter au public. Pour cela il convient que le poète en explique le sens, la portée symbolique (quand il en a une) et mette en quelque sorte le public dans ses secrets : en s'adressant directement aux spectateurs, en leur exposant avec un sourire le thème comique qu'il leur demande d'admettre, il en fait en quelque sorte ses complices en invraisemblance : c'est encore la meilleure manière de pratiquer ce que les Latins appelaient la captatio benevolentiae. — Ce premier résultat obtenu, les spectateurs amusés, la curiosité de tous éveillée, le thème comique est aussitôt mis en œuvre, présenté au public réalisé: l'esclave de ïrygée, dans la Paix, a à peine fini son récit que l'on voit Trygée s'élever dans les airs sur son scarabée ; l'esclave des Guêpes achève à peine le sien que Philocléon apparaît sur son toit cherchant à s'évader par la cheminée. Et presque toujours l'action
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s'engage en même temps. Le thème comique des Cavaliers par exemple est celui-ci : Cléon ne sera vaincu que par un homme qui le dépassera en violence et en impudence ; il faut donc trouver cet oiseau rare : et aussitôt de l'Agora monte vers la Pnyx le charcutier chargé de ses saucisses ; avant la fin du prologue, on lui a fait comprendre ce qu'on attend de lui ; il est stylé, décidé : l'action est donc commencée.
Ainsi, une exhibition piquante, sorte de parade burlesque, avec calembours et clowneries grossières ; puis un récit-prologue, sorte de boniment adressé au public pour exposer le thème comique, le faire comprendre et admettre de tous ; enfin une scène qui montre ce thème sous une forme concrète et qui engage l'action, voilà les éléments essentiels d'un prologue de comédie. L'étendue de ces scènes varie généralement entre 25o et 3oo vers, et ces vers sont toujours des trim êtres.
Le prologue est suivi de la parodos. Les formes que peut prendre une parodos comique sont extrêmement nombreuses. Les chœurs de comédie ne jouent pas comme les chœurs tragiques les confidents, ce sont de véritables acteurs. Leur entrée n'est donc pas un simple défilé, elle est, soit une charge belliqueuse, si le chœur est composé de cavaliers, soit une mystérieuse et lente apparition s'il est fait de nuées, soit une procession titubante, s'il est fait de vieux héliastes.Les mètres varient suivant les mouvements qu'ils accompagnent : les vieux héliastes radotent en tétramètres iambo-trochaïques et chantent sur le rythme traînard des ioniques mineurs ; les Nuées font entendre un large chant dactylique. Mais le rythme le plus fréquent, c'est le trochée, car le plus souvent le chœur entre en courant ou en dansant. En outre, l'entrée se fait généralement par demi-chœurs. Il en résulte que la structure la plus ordinaire de la parodos, c'est un groupement antistrophique de strophes et d'épirrhèmes trochaïques : c'est ainsi qu'est composée la parodos des Acharniens, c'est ainsi qu'est composée celle des Cavaliers.
C'est après la parodos que l'analyse rencontre une grave difficulté. Le prologue et la parodos se trouvent toujours distingués nettement