Prologue
Dicéopolis sort de sa maison. Il porte une lourde besace et tient en main un bâton. Il regarde de tous côtés dans l'orchestra, soupire profondément en voyant la Pnyx déserte et va s'asseoir sur un banc. Scène muette : il bâille, s'étire, fait des dessins sur le sable avec son bâton ; puis, il se lève, se dirige vers la parodos de droite, regarde longuement dans la direction de l'Agora avec des gestes de découragement indigné ; enfin, il se tourne vers les spectateurs et commence son monologue. V *,
Ce premier morceau (i-42) n'est pas une exposition analogue à celles que nous rencontrerons dans la plupart des pièces d'Aristophane. Ce n'est pas un récit qui s'adresse directement au public. C'est un véritable monoloyue, avec des revirements, des silences, des exclamations, tout ce qui caractérise le monologue tragique. La langue même est, en plus d'un endroit, celle de la tragédie. Il y a donc là, non point, à proprement parler, une parodie, mais plutôt une adaptation plaisante des procédés habituels de la tragédie à l'art comique. Ceci peut déjà nous servir d'indice. Plus qu'aucune autre, la pièce
i. Représentés aux Léiiéenncs de /43a Ils obtinrent le premier rang, a. Cf. Ach. a5.
LES ÀCHARXTEXS l5
qui va se jouer devant nous rappellera la tragédie. Elle suivra même de près un modèle tragique, le Télèphe d'Euripide. L'imitation, certaine pour quelques-unes des scènes suivantes, est déjà vraisemblable pour le prologue. Rappelons-nous en effet le sujet delà tragédie d'Euripide. Télèphe, roi de Mysie, blessé par Achille, ne doit être guéri que par celui qui l'a blessé. Il part donc, boiteux, mendiant, déguisant son nom. Il arrive au camp d'Agamemnon, il y entend maudire le roi Télèphe. Il veut se défendre sans se trahir, et, avec mille concessions prudentes, mille flatteries pour les Grecs, il cherche à montrer que tous les torts ne sont pas du côté de Télèphe. Pour que les spectateurs pussent se plaire à un pareil sujet, il fallait qu'ils fussent éclairés dès le début de la pièce par des confidences de Télèphe. La tragédie devait donc s'ouvrir par un monologue ' du roi de Mysie. Mais alors, puisque le Télèphe est le modèle parodié d'une façon continue et serrée dans quelques-unes des scènes suivantes ; puisque le monologue de Dicéopolis est un morceau auquel il n'est point d'analogue pour le ton dans les autres pièces d'Aristophane ; enfin, puisque, avec sa besace pleine 2, Dicéopolis évoque le souvenir d'un mendiant d'Euripide, il est au moins possible que ce premier couplet soit imité du prologue du Télèphe. Télèphe dans ce prologue faisait au public un long récit de ses misères, mais en les analysant avec cette précision froide qui gâte si souvent certains morceaux d'Euripide : Aristophane aurait tourné le procédé au comique en inventant cette arithmétique des plaisirs et des peines qui égaie le début de sa pièce.
La foule entre en se bousculant. Le héraut élève la voix. L'Assemblée du peuple est ouverte. •
La scène est composée de façon à ne pas paraître en dehors de l'action et à ramener toujours l'attention sur Dicéopolis et sur son traité de paix avec Sparte, qui sera le sujet même de la pièce. C'est pourquoi le premier personnage qui se fait entendre est celui-là même dont le poète aura besoin dans un instant : Amphithéos monte à la tribune, récite sa généalogie à la façon d'un héros d'Euripide ;
i. Je rapporterais volontiers à ce prologue les fragments 697, 698, 699. 2. Télèphe aussi porte une besace. Cf. Tzetzès, cité par Nauck : oiov "w/ôv Eypt-iSr,; TJTtïJÏÇv. tov TrJÀï^ov.., uîià t.t^.o-j iÀOô'vta -c.o^aÎTr(v à; Tr,v 'EÀÀi5a.
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mais un mot trop hardi pour les prytanes lui vaut d'être appréhendé par les archers scythes. Dicéopolis seul proteste au nom de la liberté de parler acquise à tout Athénien.
Suivent deux scènes symétriques. Les ambassadeurs envoyés en Perse rendent compte de leur mission, et, comme gage de la vérité de leurs paroles, introduisent dans l'assemblée l'Œil du Roi, Pseudartabas. Les ambassadeurs envoyés en Thrace font également leur rapport et présentent au peuple un corps de mercenaires envoyés par Sitalcès. Dans les deux cas, la progression scénique est la même : d'abord des alïîrmations ridicules des ambassadeurs, soulignées par des plaisanteries de Dicéopolis ; ensuite l'entrée sensationnelle d'un grotesque: Pscudartabas, avec un œil unique et énorme sur la figure1, et les Odomantes, affublés d'oripeaux obscènes. Mais entre ces deux scènes trop semblables, Aristophane a placé le départ d'Amphithéos pour Sparte, de telle sorte que toute celte partie de l'exposition se trouve faite de l'entrelacement de deux motifs, Amphithéos et les ambassadeurs d'Athènes : le premier est développé en deux courtes scènes (45-6o; 1 28-1 33) qui alternent avec les scènes plus longues et plus brillantes issues de l'autre thème (61-127 ; 13^-174). Chacune des deux scènes de ce groupe est terminée par un coup de théâtre : Dicéopolis, à la fin de la première, démasque les faux envoyés du Grand Roi ; à la fin de la seconde, il se voit dépouillé de sa besace par les étranges mercenaires de Sitalcès. Cette fois, la mesure est comble : indigné, il prétexte un signe céleste et fait dissoudre l'Assemblée.
Les figurants quittent l'orchestra par la droite. Dicéopolis, resté seul, désolé, donne, sur un ton tragique, un dernier adieu à sa besace, lorsque Amphithéos rentre en courant par la gauche. Il porte la paix... en bouteilles. La scène est courte, mais vive et claire. C'est là la véritable exposition de la comédie, c'est là que se révèle le thème comique de la pièce, « la fiole de paix ». De tout ce prologue, c'est la partie essentielle, celle qui clôt l'exposition et engage l'action. Dicéopolis rentre chez lui, Amphithéos sort en courant par le parodos de droite (176-203).