MONTESQUIEU ET L'ABBE DUBOS
comme définitif et irrévocable. De nos jours, les progrès de la science et de la critique tendent à modifier singulièrement , sinon l'admiration universelle pour le grand écrivain, du moins la solution donnée par lui au problème historique qui nous occupe. On a rendu justice à Tabbé Dubos : on est revenu aux traditions romaines, trop négligées, et même, ainsi qu'il arrive presque toujours, on est tombé dans l'exagération contraire. Le xviii* siècle, il ne faut point l'oublier, malgré le. mérite incontestable qu'il a eu de soulever une foule de questions., d'agiter les problèmes les plus divers, et parfois de les résoudre d'une manière heureuse, a été le siècle des systèmes. Il avait- des préoccupations spéciales auxquelles n.'échappaientniles meilleurs ni les plus grands esprits du temps , préoccupations qu'on retrouve partout, chez les philosophes comme chez les savants, chez lés historiens comme chez les publicistes. Ce qu'on cherchait alors avant tout, dans l'étude dupasse, c'était l'application des théories sociales et politiques. Montesquieu, représentant de l'école féodale , a vu surtout le côté germanique et tend à le faire prédominer exclusivement, tandis que l'abbé Dubos, placé au point de vue romain, s'est arrêté avec complaisance sur tout ce qui pouvait favoriser sa thèse, a accordé une prépondérance excessive au maintien et à l'influence des institutions de la Rome impériale. 11 appartient à notre époque mieux renseignée, pourvue d'une méthode plus sûre, de découvrir la vérité, défaire dans chaque système la part du vrai et du faux et de restituer ainsi aux âges précédents leur physionomie réelle.
La conquête est un fait positif et qu'on ne peut nier. Les Bourguignons, les Wisigoths, et après eux les Francs, les Vandales, les Lombards , ont pris possession de la Gaule, de TEspagne, de l'Afrique et de l'Italie, des diversespro-
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vinces où ils se sont fixés , en renversant la domination romaine. Cette domination, plus ou moins ébranlée, s'était maintenue jusqu'alors en fait comme en droit; elle cessa d'exister à partir du jour où les Barbares devinrent les véritables maîtres et substituèrent leur autorité à celle des empereurs.
Gibbon, dans sa volumineuse Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain^ professe la même opinion. Il déplore l'avènement des Barbares comme le commencement d'une ère nouvelle, ère de ténèbres, de confusion et d'obscurcissement de la civilisation antique, qui arrêta pour plusieurs siècles la' marche et les progrès de l'esprit humain. La vue de toutes ces ruines accumulées, soit dans l'ancienne capitale du monde,soit dans les provinces qui avaient appartenu à l'Empire et où les arts avaient brillé du plus vif éclat, produisit sur lui une profonde impression de regrets mêlée d'irritation; la perte de tant de monuments, d'une organisation sociale et politique si savante, lui faisait presque maudire le triomphe et la conquête des Germains, destructeurs d'une société aussi policée que celle des Romains. Pénétré de ces idées, frappé du spec-. tacle qu'ilavait eu sous les yeux en Italie, il chercha à analyser les causes de cette grande révolution en racontant les événements qui l'ont précédée, accompagnée et suivie.
Nos historiens contemporains les plus illustres, Chateaubriand , MM. Guizot, Augustin et Amédée Thierry, le duc de Broglie, voient dans la grande invasion une véritable conquête, mais une conquête d'une nature particulière et digne de toute notre attention Car elle a créé le principe des nationalités sur lequel reposent nos sociétés modernes. Nous n'avons pas la prétention de modifier les conclusions posées par ces maîtres de la science , mais de les préciser et d'y ajouter, s'il est possible , quelques nou-