‹ Essai sur la condition des barbares établis dans l'empire Romain auChapitre 145 sur 162 · Î96 LA SOCIETE ROMAINE · texte numérisé non relu

Î96 LA SOCIETE ROMAINE

velles preuves tirées de l'état de la société romaine au iv« siècle.

Ainsi que le remarque judicieusement M. Ozanam ^ on a été surtout frappé par les invasions, par ces irruptions violentes et continuelles , qui, pendant toute la durée de l'Empire battirent en brèche la frontière romaine , finirent par la rompre, soumirent les provinces les plus rapprochées du Rhin et du Danube à d'affreuses dévastations , réduisirent les populations à la plus effroyable misère , à un état voisin du désespoir et portèrent le dernier coup à la monarchie de Dioclétien et de Constantin en renversant le trône d'Occident. Ce côté cependant n'est ni le plus curieux ni le plus important dans l'histoire des grandes invasions et de la chute de TEmpire. Les invasions n'ont pas été le seul fléau qui minât la vieille société romaine ; à côté de ce mal extérieur il y avait un mal intérieur dont les ravages s'exerçaient plus cruellement encore^, qui pénétrait le corps social tout entier et lui faisait des blessures autrement graves, autrement profondes.

Nous avons déjà analysé les principales causes de ce mal intérieur , à propos des Dediiitii , en traitant de la question du colonat. Il remontait à une haute antiquité , s'aggravait tous les jours et devenait d'autant plus désastreux que le gouvernement et l'administration impériale tendaient à le développer. 11 est dans la destinée des choses humaines de n'avoir qu'une durée limitée et de ne pouvoir dépasser un certain point. Les peuples, les sociétés comme les individus, portent en eux des germes de décadence et de corruption qui finissent par triompher de l'organisation la plus puissante. Rome était parvenue à ce point de gran-

* Ozanam, Les Germains, c. vi.

8 Opitz, p. 39-40.

AU IV SIÈCLE i91

deur OÙ la prospérité même devient un danger redoutable ^ L'étendue de ses conquêtes , le nombre et la variété de ses sujets avaient détruit tout patriotisme. Quelle communauté d'intérêts, de sentiments, pouvait-il y avoir entre les différentes provinces ajoutées successivement à son empire et si diverses par le langage, les nnBurs, les usages traditionnels de leurs habitants? Sans parler de la grande division de rOrient et de l'Occident, du grec et du latin qui se partageaient d'une manière à peu près égale les pays soumis à la domination romaine et entre lesquels existait une ligne de démarcation si naturelle qu'elle servit plus tard de base à la séparation des deux empires ^, on comptait une foule de langues provinciales, d'idiomes particuliers, de dialectes maintenus dans les rapports quotidiens des populations en dépit de l'établissement universel du latin comme langue officielle. Dans cette immense confusion de races étrangères les unes aux autres, réunies par le seul lien d'une commune servitude ^, il n'y avait place pour aucun esprit public , pour aucun fonds commun d'idées morales, à défaut d'unité nationale. La société romaine ne présentait et ne pouvait présenter aucun des caractères qui constituent une nation. De quels dévoûments , de quels sacrifices étaient capables des hommes qui n'avaient conscience ni de leur dignité de citoyens, ni des devoirs que leur imposait ce titre, du moment où ils en avaient perdu les principaux droits ? Rome n'était pour eux qu'une maîtresse impérieuse et non une véritable patrie.

L'isolement complet dans lequel vivaient les habitants

* Gibb., Observations sur la chuite de V Empire romain en Occident t. VII.

* Sismondi, t. I, p. 29 et suiv.

3 Dareste de la Ghavanne, Histoire de France depuis les origines jusqu'à nos jours, t. 1, 1. III, §4.

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