PREMIERS BARBARES
Fidèles à la politique traditionnelle du sénat , les empereurs cherchèrent de bonne heure à s'assimiler ce nouvel élément de domination. Dès le règne d'Auguste , après les victoires de Drusus et de Tibère, les Ubiens, les CatteSj les SicambreSy les ChèrusqxieSy les Cauces (Cauchi)j et une partie des Suèves, peuples voisins du Rhin, mais qui habitaient au delà, furent transplantés, au nombre de plus décent mille, sur la rive gauche du fleuve, au milieu même des colonies romaines, dans les Gaules, où on leur assigna des terres à cultiver ^
Velléius Paterculus, témoin et acteur dans cette guerre où il servait sous les ordres de Tibère , nous représente l'élite d'une jeunesse innombrable venant, sous la conduite de ses chefs , déposer les armes et tomber aux pieds du général romain assis sur son tribunal, entouré d'un brillant état-major ^. L'exemple une fois donné fut imité par la plupart des successeurs d'Auguste, après les victoires remportées par eux ou par leurs lieutenants sur les différents peuples de la grande Germanie, Nous trouvons à chaque page des historiens , des biographes , des panégyristes, la mention de quelque nouvelle peuplade vaincue et rv^çue sur le territoire romain (receptœ nationes). Les conditions de l'établissement varient suivant les époques et les circonstances, mais le principe ne change pas ; le
* Dion. 1. LV, c. xxxili, xxxiv. — Eutrope, 1. VII, c. ix. « Quo bello (Pannonico) Tiberius XL millia captivorum ex Germania traastulit et supra ripam Rheni in Gallia collocavit. » — Suétone, Aug., c. xxi. « Ex Germanis Suevos et Sicambros dedentes se traduxit in Galliam, atque in proximis Rheno agris collocavit. » — Ibid.j Tib., c. ix. « Germanico (bello) quadraginta millia dedititiorum trajecit in Galliam, juxtaque ripam Rheni sedibus assignatis collocavit. >
« Velléius Paterculus, 1. II, c. cvi. « Receptœ Cauchorum nationes. Omnis eorum juventus, infinita numéro, immensa corporibus, situ locorum tutissima, traditis armis, una cum ducibus suis, septa fulgenti armatoque militum nostrorum agmine, ante imperatoris procubuit tribunal. >
but reste invariablement le même ; il est facile de reconnaître partout l'application d'un même système de politique.
Les premiers établissements de Barbares se concentrèrent sur la frontière du Rhin et du Danube , ancienne barrière naturelle qu'on essaya de franchir malgré la défense d'Auguste, mais à laquelle on dut revenir, à partir d'Adrien. Plus tard, vers la fin du ii** siècle de l'ère chrétienne, après cette terrible invasion des Quades et des Marcomans qui passa les Alpes, fondit sur l'Italie comme un torrent dévastateur et menaça Rome elle-même, au moment où la peste décimait ses habitants, les Barbares, domptés par Marc-Aurèle, furent cantonnés non plus seulement sur les frontières, dans la Dacie , la Pannonie , la Mésie ou les deux Germanies , mais dans les plaines de l'Italie, aux portes de Ra venue. En les éloignant ainsi du voisinage et du contact des autres Barbares, on espérait en faire des instruments plus dociles et moins dangereux de la puissance romaine.
Déjà on avait cherché, lorsqu'ils étaient établis dans les provinces les plus rapprochées de la frontière, à élever entre eux et leurs frères de la Germanie un mur de séparation infranchissable. Outre l'obstacle des deux grands fleuves qui formaient la limite septentrionale de l'Empire, il y avait des légions échelonnées de distance en distance sur toute la ligne du Rhin et du Danube, dans des forts et des camps retranchés qui se reliaient l'un à l'autre et ne laissaient aucun passage libre ; des vaisseaux , destinés en même temps au transport des vivres et des troupes, stationnaient comme les légions sur les points les plus importants des deux rives et faisaient une croisière perpétuelle, Itcsoriœ naves : c'est ainsi que les appelle le Code Théodosien et qu'ils sont désignés par l'historien Ammien Marcel-
lin ^ ; Ip nom même de la ville de Ratisbonne n'est autre que celui d'une de ces stations narales. Enfin, sur la rive droite du Rhin et au delà .s'étendait jusqu'au Danube une zone de territoire d'inégale largeur, peuplée de colons galloromains, les Champs Décumates, ainsi nommés à cause du mode d'arpentage auquel ils avaient été soumis ^. Tout cet espace, sur une longueur de près de trois cents milles, se trouvait fermé par le grand rempart. Limes transrhenanus, travail gigantesque dont les restes merveilleux font encore aujourd'hui, après plus de quinze siècles, Vadmiration et Tétonnement de ceux qui les contemplent, et que la tradition du pays a consacré sous le nom de Mur du Diable ^,
Malgré tant de précautions pour isoler de l'élément romain l'élément purement germanique ou non rômanisé, le danger ne cessa point; il devint au contraire de jour en jour plus imminent. Les Barbares , en quittant leur sol natal, ne renonçaient facilement ni à leurs habitudes, ni à leurs mœurs primitives ; les instincts belliqueux de leur race, cet amour et ce besoin d'indépendance qui faisaient le fond de leur caractère ne tardaient pas à se révéler et les portaient à saisir avec avidité la moindre occasion de révolte. Les essais qu'on fit de les grouper dans la banlieue des villes furent malheureux : il fallut les maintenir à une certame distance, les disperser dans les campagnes et
1 Code Théodosien, édit. Ritter, VII, tit. 17, 1. 1. Paratitlon. — Amm., 1. XVn, c. ii. « Gsesar... lusoriis navibus discurrere Aumen ultro citroque miUtes ordiaavit. » — Ibid., 1. XVIII, c. ii. « Impositi omnes quos lusoriae naves quadraginta, quse tune aderant solae, ceperunt, decurrere jubentur pei* flumen. »
2 Maximilien de Ring, Mémoire sur les Établissements romains du Rhin et du Danube. Strasbourg, 1852, t. I, p, 166-170. (Voir notes et
éclaircissements, n° 3.)
3 Ozanam, Étud, germaniq., t. m, c. vi, p. 301. - De Rinff. t. I, p. 152-166.