DANS LES GAULES
thèse toute gratuite ne repose sur aucun fondement historique; elle a été réfutée par Bôcking *. On a également prétendu que les Lœti pourraient bien être des descendants de ces colons gallO'-romains établis dans les champs Dé-ciimates, mêlés à une population germanique antérieure et qui, dès le m" siècle, refoulés parles invasions, durent se replier sur la Gaule où ils obtinrent de nouveaux cantonnements voisins de la frontière du Rhin. L'autorité de Gaupp ^, si considérable qu'elle soit, ne suffit pas à justifier cette opinion qui n'est point confirmée par les textes.
Après avoir démontré que les Lœti étaient des Barbares, il reste à déterminer si c'était un peuple à part ou s'ils appartenaient- à différentes nations admises sur le territoire romain dans des conditions identiques. Perreciot, auteur d'un ouvrage très-curieux et important sur l'état des personnes et la condition des terres dans l'ancienne France, avant la Révolution ^, établit qu'on doit voir dans les Lœti un ramas de diverses nationalités qui a subsisté trois siècles en corps dépeuple; chassés du sol qu'ils habitaient par des hordes puissantes et guerrières, ils s'étaient répandus en Europe, avaient reçu des empereurs romains des terres en friche dans la Germanie et dans la Gaule, pour les cultiver et fournir des troupes auxiliaires à l'Empire, et s'étaient perpétués après la conquête des Francs, pour exercer plus tard une influence décisive sur la constitution politique de nos gouvernements modernes, en pro-
i Bock., II, p. 1062-1064.
2 Gaupp, op. lawd., p. ^6. — Mone, Urgesch, des badisch. Land. (Oie Lâten), t. Il, p. 248, note 132.
3 Perreciot, De Ve'tat civil des personnes et de la condition des terres dans les Gaules ^ depuis les temps celtiques jusqu'à la rédaction des coutumes, 1786. 2 voL m-4, t. 1, 1. IV, p. 322 et suiv. — Pardessus, Loi salique, p. 471 et suiv.
liO LEUR NATIONALITÉ
duisant le système féodal. Les Lœti , selon Perreciot , étiaient donc une tribu, une nation à part, distincte des autres corps germaniques par le nom qui lui était propre, et destinée à servir de rempart à la Gaule contre les invasions des autres* Barbares de la Germanie. 11 n'a pas été le seul du reste à professer cette opinion. Du Cange^ présente les Lœti comme des peuples du Nord qui s'étaient joints aux Francs et à d'autres nations barbares pour envahir les Gaules et la Germanie et qui, arrivés sur la frontière du Rhin, s'y seraient établis avec la permission des empereurs en s'engageant à la culture du sol et à l'obligation du service militaire. 11 les distingue essentiellement soit. des JFrancs, soit des Germains, et explique les différents noms qui leur sont donnés dans la Notitia^ par les lieux de résidence qui leur avaient été assignés dans les Gaules ^. Godefroi combat déjà victorieusement cette assertion dans son commentaire du Code Théodosien ^. Quel était, en effet, ce peuple ou ces peuples du Nord dont il n'est jamais fait mention dans l'histoire de la Germanie et qui apparaît sous le nom dé Lœti alors seiileûient qu'il entre en rapports avec les Romains? Ne doit-il pas plutôt se confondre avec les Francs et les autres tribus d'origine germanique qui
i Du Gange, Glossarium mediœ etinfimœ latinitatis, Leti seu Laeii. 4c Populi septentrionales qui cum Francis aliisque nationihus barbaris in Gallias et Germaniam irrumpentes, ibi tandem Imperatomm concessione consedere, acceptis ad excolendumagris, ita ut delectibus et servitio militari obnoxii essent. »
* Ibid. « Arva jacentia et prsedia in Gallia, Francis, Letis, populisque aliis barbaris excolenda data unde' eruebantur postmodum militnm cohortes, quse ab locorum in quibus domicilia sua' fixerant, denominatione appellationem sortiebantur. >»
3 Godef., Qod. Théod., Vil, tit. 20, loi 10. « Non Laeti origine Galli erant, sed domicilio : non indigense, sed advense et Metceci, eommque progenies in Galliis nata. >*
BARBARES L^ËTI 111
ont lutté avec TEmpire et fini par s'établir dans son sein, soit comme colons, soit comme auxiliaires (ex multis geniibus ^equentibiis Romanam felicitatem)'i La dénomination de Letama^ pagusLeticus^ donnée à certains lieux de l'ancienne Gaule, n'implique point, comme on a voulu le soutenir, l'existence d'un peuple spécial désigné sous le nom de Lœii ^; ce n'est que la perpétuité d'une tradition relative aux Lœti de l'Empire, que le souvenir d'une de leurs colonies ou préfectures ^. Comment pourrions-nous trouver dans la Notitia les différents noms des Bataves et des Francs mentionnés à propos des Lœii, si tous les Barbares reçus dans cette condition avaient appartenu à un peuple unique ? On s'explique très-bien au contraire ces diverses dénominations, du moment où le terme générique de Lœii désignait un mode particulier d'admission pour des tribus de même race. Les Bataves et les Francs formaient deux nations distinctes, mais qui toutes deux avaient une origine commune et appartenaient à la grande famille des Germains. Les Lœti étaient donc des Germains, plus rapprochés de la frontière du Rhin que les autres peuples . barbares, qui, par conséquent, avaient avec les Romains . des rapports plus fréquents et qui obtinrent dans les Gaules des établissements d'une nature spéciale.
On s'est demandé dans quelle classe de la société germaine se recrutaient les Lœii , si c'était dans la classe.inférieure ou dans celle des hommes libres, des hommes de guerre. Le rapprochement naturel des Lœti et des Lidi, Litiy des lois barbares dont la situation n'était pas san;s analogie avec celle des Lœii employés au service de Rome, outre* la ressemblance frappante des deux noms, a fait
* Raeps., Œuvres, t. III..
2 Bock., De Lœtis, II, p. 1080.
i\2 PREMIERS ÉTABLISSEMENTS
supposer que ces émigrés volontaires de la Germanie pourraient bien être d'anciens serviteurs désireux d'échapper à la domination de leurs maîtres, et qui auraient quitté leur patrie pour conquérir, sinon la liberté complète, du moins une indépendance relative ^ Accueillis favorablement par les Romains, encouragés par des exemples antérieurs, ils se seraient mis au service des empereurs, et la situation particulière qui leur était faite expliquerait la création d'un terme nouveau pour les désigner, terme emprunté à leur langue et à l'état dans lequel ils étaient habitués à vivre. Il ne faut pas attacher trop d'importance aux mots et voir dans les Lœti du iv* siècle les continuateurs des Lidi de l'ancienne Allemagne. Il est permis de croire au contraire que les Barbares qui venaient ainsi s'enrôler sous les drapeaux de Rome et changer leur existence nomade contre une vie sédentaire étaient originairement des hommes libres des tribus germaniques. N'étant attachés à aucun chef comme les compagnons, comités, ils consentaient volontiers à suivre la fortune de l'Empire dont le prestige les attirait et qui pouvait payer généreusement leurs services en leur donnant des terres, objet de leur convoitise. Cette opinion du reste a pour elle le témoignage du savant jurisconsulte Pardessus^ et plusieurs historiens attestent qu'un assez grand nombre des Lœti étaient de la tribu Salique, la première entre les tribus des Francs.
A quelle époque de l'histoire apparaissent les Lœti? Quand ce nom fut-il adopté? Le silence des auteurs anciens sur ce point rend la question difficile à résoudre. Le premier texte où soient mentionnés les Lœti remonte à la fin
^ Guérard, Polyp. dlrm., t. I, p. 275.
2 Pardessus, Loi salique, p. 475.
DES LiETI 113
du IIP siècle ; nous le devons au rhéteur Eumène ^ Le panégyriste de Constance exalte les victoires des empereurs et se réjouit des heureux résultats qu'elles ont eus pour la Gaule, sa patrie. Les champs déserts se repeuplent ; de vastes plaines demeurées depuis longtemps en friche se couvrent de moissons. Quels sont ces nouveaux habitants, ces nouveaux cultivateurs? Les Lœti rétablis dans leurs premiers cantonnements, lœius postliminio restituttcs; les Francs admis à faire leur soumission, receptus in leges FrancîiS, Ce texte, si important par sa date, mais malheureusement trop court, a été l'objet de nombreuses discussions qui portent principalement sur le sens qu'il feut donner ici au mot lœtus. Zumpt * le prend dans l'acception ordinaire de l'adjectif lœtus et le rapporte au substantif Franciis qui suit : lœtus,,, Francits, né voyant là qu'une seule et même adoption de Barbares, dans une situation voisine de celle du colonat. Sybel ^, au contraire, s'appuyant sur l'autorité de Pardessus, croit que le passage d'Eumène fait allusion à deux événements simultanés, mais bien distincts; celui des Lœti chassés par des hordes ennemies des terres que l'Empire leur avait concédées et où ils avaient été rétablis, et celui des Francs soumis à l'Empire, qui avaient reçu des terres à cultiver. Évidemment il s'agit de Barbares Lœti opposés aux Francs vaincus et établis comme colons, c'est-à-dire dans un état de
* Kum., Panég. de Constance, c. xxi. « Itaque sicuti pridem tuo, Diocletiane Auguste, jussu supplevit dessrta Thraciae translatis incolis Asia, sicut postea tuo, Maximiane Auguste, nutu Nerviorum et Treverorum arva jacentia Isetus postliminio restitutus et receptus in leges Francus excoluit, ita nunc psr victorias tuas, Gonstanti Csesar invicte, quidquid infrequens Ambiano et Bellovaco et Tricassino solo Lingonicoque restabat, barbaro cultore revirescit. »
2 Zumpt, p. 19-20.
3 Sybel, p. 32-33. — Pardessus, Loi saliqu^, p. 471