LE GRAND ŒUVRE
« le centre et l'essence même de Tarti c'est le det des philo* « sophes. »
Si les profanes demandent ce que c'est que le ciel des philosophes, onleur répond : a Cœlumphilasophorum est quinta « essentia auri. C'est la cinquième essence d'or (1). »
La confiance des adeptes dans cet or potable, cette panacée universelle/ égale leur enthousiasme. Écoutez un des plus érudits.
XVI. — « Hermès a dit : Situ prends de notre élixir gros « comme un grain de moutarde pendant sept jours de suite, c( tes cheveqx blancs tomberont et de noirs les remplaceront, « et tu deyiendras jeune et robuste. »
«Et enitn Hermès inquit: Si nostrjielixiri assumpseris
« çuantitatem seminis sinapi septem continuis diebus, tune « cani tui cecidunt et nigri successu^t in loctan illorum, ut « robustus acjuvenilis évadas (^). »
On pourrait multiplier les citations, et partout on trouverait chez les adeptes le même enthousiasme pour les vertus de rélixir miraculeux ; mais quelle était sa composition ?
XVII. — Il paraît que chaque adepte, chaque chef d'école médicale avait ses formules très-compliquées quivariaient suivant les nécessités de l'application; mais qui toutes contenaient ou étaient censées contenir l'or potable. Il est indubitable que ce médicament a été fréquemment administré pendant les quinzième et seizième siècles. On le trouve classé dans tous les ouvrages de thérapeutique jusques au milieu du siècle dernier (3). 11 n'est pour ainsi dire pas un livre de médecine de ce temps qui n'en parle avec une sorte de respect et d'admiration ; les guérisons opérées sont racontées avec de tels détails et d'une manière tellement authentique, qu'il est impos-
(1) Theatrum chifnicum, De preparatione q, essent. awri, fol. 628
(2) Philaletus, De metaUorum,p, 712.
(3) Hblyétius, QEuvres médicales, t. U.
sible de douter. Écoutez, par exemple, le comte Pic de la
Mirandole.
« 11 est bien prouvé qu'Antoine, notre chirui^en, il y a a quelques années, a guéri en peu de jours une dame dlmola ce qui se mourait de la poitrine et Fa rendue à sa première a santé, seulement avec For potable. »
« Cum satis constet Antonium chirurgum nostrum sua perioribus annis, matronam exforo Comeliiyphthisimo^ « rienteniy paucis diebus ab ipsâ tabe liberam^ sanitati « pristinœ restituisse, solo auro potabili. (1) »
La gravité du caractère de Pic de Mirandole, son rang élevée sa position même comme savant le plus éclairé de son temps, ne laissent pas de doute possible.
n paraît aussi, qu'à Tépoque de la renaissance, For n'était pas seulement employé comme médicament^ mais comme un moyen puissant de développer les forces vitales et qu'on le donnait même aux enfants. Écoutons une anecdocte de Brantôme. « J'ai ouy conter à feu madame la séneschalle de (c Poitou sa mère que lorsqu'il fusl tiré de nourrice on lui c( faisait mêler en tous ses mangers et boires de la poudre a d'or, à^ acier ^ et de fer pour le bien fortifier ; remède soua verain qu'un grand médecin de Naples lui apprit quand il «c y fust avec le roy Charles VllI. Ce qu'il luy continua sy « bien jusqu'en l'âge de douze ans, qu'il le rendit ainsi fort a et robuste, jusques à prendre un taureau par les cornes et « et l'arrester en sa furie ; il n'y avait homme tant fort qu'il « fust, qu'il ne portast par terre.... Bien était-il brunet; a mais le teint fort beau, délicat et fort aymable ; et pour ce, a en son temps, fusl-il bien voulu et aymé de deux très- «c grandes dames de par le monde, que je ne dis (2)»
La confiance des savants du moyen âge dans l'or en faisait une panacée universelle. Les médecins de nos jours, après l'avoir abandonné, y sont revenus et l'emploient quelque-
(1) Opu8 aureum.
(2) Brantôme, Vies des hommes illustres, t. III, p, 430.
PÀNACliE UNIVERSELLE. 55
fois contre une seule maladie ; mais ils pourraient bien être dans l'erreuri quand ils classent l'or parmi les médicaments altérants (1). De tous les médecins modernes, celui qui a le plus attentiYement observé les effets des préparations auri» ques sur l'organisme humain, c'est sans doute M. Legrand. Cet habile docteur déclare formellement que Por est un remède essentiellement vital, qui agit énergiquement sur la digestion et la nutrition ; il ajoute : « S'il fallait établir une « analogie entre les effets des préparations d'or et ceux de « quelque autre agent thérapeutique, les préparations ferru- « gineuses seraient celles que l'on pourrait le mieux rap- « prêcher (2). »
Nous reviendrons ailleurs sur l'utilité des préparations auriques pour laconservation des forces vitales et la guérison de plusieurs affections chroniques réputées incurables, mais, ici^ nous devons faire observer, à l'honneur des alchimistes, qu'ils connaissaient peut-être mieux que nous l'art de manipuler l'or, pour le faire servir à la santé des hommes. En voici un seul exemple, il nous serait facile de les multiplier. Ouvrez au hasard tous les traités de chimie moderne et vous y verrez que l'or ne peut être dissous que par l'eau régale. Cependant les alchimistes connaissaient des affinités entre l'alcool et l'or divisé. Un des manuscrits de la bibliothèque du Vatican dit que l'on peut dissoudre l'or par l'alcool et le procédé qu*il indique est rigoureusement exact (3).
Il est évident, pour tout homme qui prend la peine de fouiller dans les livres et les manuscrits des adeptes, que, sous le règne de l'alchimie, on a employé des préparations d'or fort diverses. Ceci ressortirait au besoin seulement de l'énorme différence des doses. Nous venons de voir un auteur qui prescrit son or potable à la dose d'un grain de moutarde ; ({uelcpies autres vont jusques à un gros, et enfin un
(1) Trousseau et Pidoux, Thérapeutique^ 1. 1, p. 314.
(2) Comptes rendus de l'Académie des sciences^ t. VI, p. 358.
(3) Manuscrits du Vatican, n» 4093, fol. 9.
56 CHAPITRE m.
médecin permet une once par jour» mais en recomnaandant, pendant ce temps, de boire peu de vin. Hoc mirabilipotu potest senex mane et sero ad qtmntitatem sermunciœ... tamen cautela est y "m fwe tempore , vino moderate uti[{).
Si je ne craignais de fatiguer le lecteur de ces lambeaux de bouquinSy je citerais encore un des plus violents antagonistes de Técole de Paracelse. Le médecin Herman considère certaines préparations d'or potable comme dangereuses^ parce qu'elles contiennent des menstrues corroséves, reproche que nos contemporains peuvent adresser au chlorure d'or employé de nos jours : mais il reconnaît l'utilité de l'or Convenablement préparé et administré à doses prudentes. Lui-même a guéri, par l'or potable, un malade attaqué d'un nbcês du poumon et qui a vu^ à la suite de ce traitement» renaître ses cheveux, qui sont revenus du blanc au noir.... ut simul aliquot annorum calvorum et canitieSy capillitio copioso et nigricante fuerint emendata (2).
Cet effet de l'or potable sur le système capillaire a quelquefois, de nos jours, été produit par des traitements ferrugineux et vient à l'appui de l'observation de M; Legrand ; mais on voit quelle importance les praticiens du moyen ftge attachaient à la préparation du métal. Ici, nous avons encore le témoignage d'un auteur français, adepte et poëte qui a versifié la science hermétique.
« Nostre quintessence veut estre ornée du^oleil. . . ioelui
« soleil est vrai or cueilli de vraye mine dé terre où de fleuve. <( Car l'or d'Alkimie/qui est conïposé de choses corrosives, a détruittiature(3). »
Quoi qu'il en soil de l'efficacité de l'or potable comme médicament, la science moderne aurait tort de traiter légèrement
(1) Theatrum chimicum de recuperanda Juventute, vol. I.
(2) Hermanni Gorrimgii, De hermetica et paracelsiorum nova medicina. Basilea»i548.
(3) La vertu et la propriété de la quintessence de toutes choses, mise en
PANACÉE UfOYERSELLE. 57
les hcnrines^dont les travaux lèi ont légué -ses principaux moyens d-adioo. : . (
Leimereure, . .
Tapt de distiller,
Fadde nitrique^ i
Tadde hydrochlorique,
Tacide sulfurique»
Talcooly
les sels, ...
rantimoine, • «' ' ' '*
l'émétique. ^ ^ •• . . -, s
On traite les alcfaininfes de TifiîonnaireSy parce qu'ils chercbaient nà moyen, ^de "prolonger la TÎe ; examinons «i leur théorie était {rfos feUe que beaucoup d'àulres, que nous voyons tous^ les jours arriver à Tétai de système, et tftehons de nous faire une idée de leurs^ doctrines.
XVIIl. — Voici la définition que donne un adepte de la régénération des vieillards.
« J'appellerai régénération un nouvel état de Tesprit et du « tempérament... Car le corps, qui auparavant était pa- « resseux, lourd, impur, infirme et impaissant, devient par « la régénération semblable à l'âme et à l'esprit. x>
« Begeneratiù^ inquam, est nùvtis spifùttalis et tempera- « tus status....* nom corpus quodante& segne^ crassum, « impurum^ mfirtnwrn ac impotens eraty animm et efdritui « perregenemtiojwmsimUe fit (i). >►
françois par -Antoine du Moulin} Maseonnois, valet de chambre de la Royne de Navarre. Lyon, 1581-
(1) J. Grasseus, Praxis chimica^ p. 616.
Cette pensée se trouve exprimée peut-être plus clairement dans le traité intitulé, Verœ alchimiœ doctrina, imprimé à Bâle en tS61. On y conseille, pour rendre les organes durables et incorruptibles, de retirer Vesprit des substances les plus durables de la nature terrestre, et d'en préparer une essence agréable au goût, et qui, pénétrant dans tout le corps, le rendra quasi incorruptible.
On Toit qu'il s^agissait de modifier la matière husiaine ; de manière à exalter toutes les facultés. Il n*y a dans ces théories rien d^absurde, rien d'impossible. La physiologie moderne admet ayec les mots de dynamisme, de principe vital, quelque chose de semblable ; et Von s'en rapproche encore dayantage, quand on arrive à méditer Faction de la volonté concentrée sur la matière vivante.
L'erreur des alchimistes a été de croire que ce résultat pouvait être obtenu par un seul composé qui réunirait toutes les forces de la matière. Us oubliaient leur propre axiome : ii Natura nihil fixum nec simplex producit. »
Écoutons le traducteur latin de Paracelse.
« Quinta essentia nihil alitidesty quam bonitas tut-
« turœ ita ut tota natura in spagiricam mixturam et « temperamentum abeat, in qua nihil carruptibUey nihil- « que contrarium fit invenibile (1). »
« La quintessence n'est pas autre chose que la vertu de la « nature, extraite de manière à ce que tous ses principes <t soient réduits en un seul mélange tempéré, dans lequel on « ne trouve plus rien de contraire, rien de corruptible. »
Un médecin de Louis XIV qui, écrivant plus tard, a pu résumer toutes les doctrines des alchimistes, s'explique encore plus clairement.
a Cette pure essence est donc triple, animale, végétale « et minérale. Dans les animaux, elle est très-subtile et « conséquemment volatile, combustible et destructible; dans c< les végétaux, elle réunit les mêmes attributs et elle est de a plus corruptible ; mais dans les minéraux, et surtout dans « les métaux parfaits, elle est fixe et incorruptible. »
« Itaque triplex est istud purum, animale, vegetabile
« et minérale In animalibus quidem est subtilissimum
« etproinde volatile omnino et ideo combustibile etdestruo- « tibile, in vegetabilibus itidem, et ideo etiam corrupti-
(1) PARACEisusDe vita longa, cap. ii.