DURÉE NATURELLE DE LA VIE HUMAINE
mentent à mesure que le corps de Tenfant se fortifie ; elles acquièrent leur entier développement dans la yirilité et, pendant la décrépitude, elles perdent leur énergie. La chimie et Panatomie sont d'accord sur ce point.
M. Dumas, l'illustre chimiste, a mesuré la quantité d'acide carbonique expiré aux divers âges de la vie. Empruntonslui une courte citation : « Chez l'homme, la quantité d'acide «c carbonique exhalé par le ponmon va toujours croissant de a rage de huit ans à celui de trente. De trente à quarante, elle a reste slationnaire, ou tend à diminuer un peu ; de quarante à « cinquante, cette diminution se prononce davantage. Enfin^ ce de cinquante ans à Teitréme vieillesse, l'exhalation de l'ace cide carbonique diminue de plus en plus, de telle sorte que, « chez les vieillards, elle redevient à peu près ce qu'elle était «chez les enfants de dix ans... Chez la femme, l'accroisse- « ment de l'exhalation d'acide carbonique s'arrête subitement a aussitôt qu'elle est menstruée et reprend ensuite la même « marche que chez l'homme, quand elle a cessé d'être mensa truée (1). » .
La science anatomique nous révélera des faits du même ordre : écoutons M. Bourgery. Cet habile anatomiste a comparé l'état des tubes capillaires aériens des vaisseaux sanguins et des cavités pulmonaires aux divers âges de la vie, et il résume ainsi ses recherches... <c Par les phases d'une seule a fonction» dont l'énergie domine toutes les autres» les difiTéa rences fondamentales de l'oi^anisme, aux deux âges extrêmes <c de la vie, se trouvent nettement exprimées. Dans la jeunesse> « l'activité des fonctions proclame la vive excitation imprimée i( à tous les appareils par un sang éminemment artériel. Dans « la vieillesse, au contraire, la langueur des fonctions trahit c( la présence, dans les artères, d'un sang chaqiœ jour plus « veineux. Chez l'enfant, à mesure qu'il s'avance vers l'adot cclescence, le poumon, d'année en année, offrant à l'air de
(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XVI, p. 116. Biémoire ^e M. DomaB. . .
a nouvelles surfaces sanguineSy la respiration par son déve* « loppement ressemble à celle de l'oiseau. Chez le vieillard, « le poumon se décomposant par degrés en cavernes aérien- « nés qui diminuent les surfaces sanguines, la respiration, par « son volume réel et par les altérations de structure de Tor- « gane dans lequel elle s'opère, ressemble de plus en plus à « celle du reptile (1).»
Nous aurons à revenir sur cette décadence des organes du vieillard ; et nous espérons démontrer qu'il existe des moyens de la combattre dans une certaine limite. Ici, nous devons nous borner à constater, au point de vue purement chimique et anatomique^ l'impossibilité de prolonger indéfiniment la vie humaine» ce qui ne nous apprend rien de nouveau. Mais^ pour rentrer dans la question qui nous occupe, la vie animale comme la vie intelligente sont soumises à une période d'as* cension et de décroissance : quelle en est la durée nécessaire ?
Les forces naturelles obéissent toujours à des règles inva* riables ; il doit donc y avoir aussi une loi générale qui déter* mine la durée de la vie humaine.
La connaissance de cette loi se trouve dans l'analogie.
L'homme, nous l'avons déjà fait observer, a des conditions de vie communes avec les animaux ; il ne se distingue des mammifères que par le raisonnement et la parole ; nobles attributs, qui peuvent modifier quelques-unes des conditions de la vie, mais qui n'en changent pas la durée, dans un sens abstrait et général.
Or, la vie des mammifères à sang chaud est soumise à une règle invariable. La durée de leur existence parait être égale à dix fois la durée de leur croissance. %
L'éléphant emploie vingt-cinq àtrente ans, avant d'atteindre son entier développement ; il vit de deux cent cinquante à trois cents ans.
(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences , t. XV, p. 590. Mémoire de M. Bourgery.
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Le taureau croit de deux à trois ans; il vit de vingt à trente (1).
Le chat est entièrement formé au bout d'un an ; sa vie ne dépasse guère dix à douze années, mais elle atteint le plus souvent ce terme.
Le chien croit de douze à qtfinze mois ; il vit de dix à quinze ans.
Les quadrumanes, qui, dans l'échelle des êtres, sont les plus rapprochés de nous, semblent aussi vivre dix fois le tempsde leur croissance. Deux mammifères seulement font exception à cette loi générale, le cheval et Phomme.
Le cheval a besoin, pour arriver à son entier développement, de trois à quatre années ; et il ne vit guère que vingt à trente ans. Cependant on voit, chez les chevaux, des exemples de longévité qui semblent confirmer la règle générale. M. de Buffon nous cite le cheval d'un évéque de Nancy qui, à quarante-deux ans, jouissait encore d'une verte vieillesse. À la poste de Roquefort (département des Landes), un cheval de trente-deux ans faisait encore son service journalier en 1842, et on assure qu'un curé des environs possède un excellent bidet, qui a dépassé la quarantaine. On voit dans les parcs d'Angleterre, des coursiers favoris auxquels leur maître a accordé les invalides et qui, après trente ans, foulent encore le gazon, et répondent par des hennissements au départ de la chasse. Mais ces exceptions sont rares et, en général, le cheval n'arrive pas au terme naturel de ses jours. Après vingt ans de services, il est accablé de fatigues, hideux d'infirmités, et l'homme l'égorgé pour profiter de sa dépouille. Cette caducité anticipée du plus utile serviteur de l'espèce humaine, s'expli-
(0 La vie des hongres parait être plus courte. V. Dictionnaire de méde-^ eine, édition de 1825, t. XIII, p. 278.
Cependant l'histoire nous donne des exemples de longévité parmi les eunuques. Le célèbre chanteur Crescentini a atteint une belle et yerte vieillesse, rai assisté à une leçon de chant qu'il donnait, en 1844, à une jeune persotme. 11 avait alors quatre-vingt-quatre ans.
(Souvenir de Tauteur,)
que par les durs travaux de son esclavage, et par toutes les conséquences d'une domesticité où le chçval est forcé de briser ses instincts et ses habitudes, pour les plier à la volonté de son mattre. Si donc il n'atteint que rarement le terme de sa vie naturelle, c'est parce queThomme l'a associé à ses passions et le surcharge de travaux.
Mais l'homme lui-même ?
La durée de sa croissance varie entre quinze et vingt ans ; il devrait donc vivre de cent cinquante à deux cents ans.
Gomment se fait-il que les exemples de longévité les plus fameux dépassent rarement cent quarante ans, que les centenaires soient peu communs, qu'un octogénaire soit presque toujours privé de ses facultés les plus précieuses et que Ton considère le vieillard de quatre-vingt-dix ans, comme arrivév^ au terme de sa vie naturelle ?
Il faut aborder franchement la difficulté et avouer que les centenaires sont rares : cependant, si l'on voulait, on pourrait multiplier les exemples de longévité de manière à prouver que rhomme qui dépasse le siècle n'enfreint pas une loi de Ja nature.
Les auteurs de l'antiquité et du moyen fige, nous fourniraient de nombreux centenaires, mais ces exemples ne sont pas d'une certitude absolue, à des époques où les registres de l'état civil n'étaient pas tenus avec une rigoureuse exactitude. Bornons-nous donc à quelques modernes.
Les livres parlent d'un certain Parr, qui est mort âgé de 152 ans ; on cite Henry Jenkins, qui a vécu 169 ans et d'autres encore, dont les noms m'échappent, car je cite de mémoire *, nâais le cas le plus remarquable est celui dont on conserve le souvenir au musée royal de Dresde. On y voit les portraits d'un homme et d'une femme qui habitaient près de Tameswart (aujourd'hui Prusse). Le mari a vécu 185 ans, la femme 172.
Parmi les centenaires contemporains, je pourrais citer une '
vénérable pensionnaire de l'ambassade de France à Naples,
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Perrine Gatheran, veuve Letellier, remarquable par la conservation de ses facultés physiques et intellectuelles. Son œil est vif et brillant, son appétit excellent ; . elle.rentretient par des promenades de deux à trois milles ; Touïe et l'odorat sont aussi intacts que la mémoire et le raisonnement.
Voici un autre exemple curieux.
« Il existe près de Mion (Isère) un respectable vieillard qui <x a atteint sa 140* année le 9 avril 1845. Il n'a eu en sa vie « qu'uneseule maladiede trois joursoccasionnée par lechagrin « de la pertede sa femme, morte il y a 117 ans. Pas une noce, <x pas un baptême où le bon père Launoix n'ait la place d^honc( neur : il est toujours là pour ouvrir la danse avec la femme « la plus âgée (1). »
Mais chose remarquable, c'est dans les pays chauds que nous trouvons les exemples les plus frappants de longévité. L'histoire de l'Inde contemporaine nous parle de ce vizir ftgé de 107 ans qui commandait une armée indigène ; ses troupes plient devant la tactique anglaise ; il pousse alors son éléphant^ au milieu de la mêlée, et tombe atteint d'une balle en s'efforçant de rétablir le combat (2).
La commission scientifique envoyée, en 1838, en Abyssinie, a trouvé, aux îles d'Halac, un vieillard âgé de 131 ans, dont le fils en avait atteint 95 et le petit-fils 70. La chaleur est. extrême à cette entrée de la mer Rouge et les îles d'Halac sont privées d'arbres (3).
La Guyane passe pour malsaine, cependant nous trouvons, dans les annales de Surinam, de nombreux centenaires. Guillaume Petrus meurt à 135 ans^ Blanca de Brilto à 1 15, Sara de Vrie à 105.
Encore un exemple choisi parmi les centenaires contemporains ; je l'emprunte aux journaux du 28 février 1851. Marie Benton, fille d'un père qui vécut 150 ans, est née
(1) Gazette du Languedoc, 18 ayril 1845.
(2) Barghou de Penoben, Histoire de Vlnde anglaise»
(3) Comptes rendus de V Académie des sciences, t. XVIlf , p. 732.
dans le comté de Durbam, le 12 février 1731. Elle a commencé par garder des troupeaux. A Theure présente, elle jouit d'une bonne santé, se promène, vaque aux soins de son ménage, nourrit ses poules et lave son linge. Elle ne porte pas de lunettes.
Comme on lui demandait un jour si elle avait parfois recours au médecin, elle répondit :
Je n'en ai jamais fait quérir qu'une seule fois ; et encore, j'en pris une telle frayeur, que je me sauvai par une porte tandis qu'il entrait par l'autre (1).
Mais, nous le répétons, ces exemples sont des exceptions *, ils prouvent seulement la possibilité de vivre au delà d'un siècle, mais ils ne résolvent pas les conditions de longévité dans un sens absolu et général.
Ici se présentent plusieurs questions ; écartons, pour les examiner plus tard, toutes celles qui ont rapport à la caducité et aux infirmités de la vieillesse ; occupons-nous seulement des conditions de longévité bumaine sans avoir égard aux maladies ou autres dérangements accidentels de l'organisme.
Nous venons de voir que la durée ordinaire de la vie humaine ne dépassait guère aujourd'hui quatre-vingt-dix années. Ce terme est-il celui qui nous a été assigné par la .nature?
Première question à examiner, qui, elle-même, en soulève une autre. La vie des temps primitifs était-elle plus longue que la nôtre?
Ici, je prierai que Ton me permette encore une courte digression ; on verra qu'elle n'est pas étrangère au sujet.
IV. — Toutes les fois que l'on cherche à se rapprocher du berceau du monde, c'est à la Bible qu'il faut recourir. C'est que
(1) Ces pages étaient écrites depuis plusieurs années, quand l'auteur a eu connaissance d'un petit ouvrage fort curieux, sur l'art de prolonger la vie, par M. P. Lacroix. On y trouvera de nombreux exemples de longévité poussée à deux siècles et au delà, et un tableau statistique de 600 centraaires classés par professions.
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ce livre, divin pour les chrétiens^ est pour tous ceux qui ont une teinture d'histoire, un monument d'une haute antiquité ; on ne peut lui refuser ce caractère.
Que dit la Bible de la durée de la vie des premiers hommes? Elle en parle souvent, et toujours avec celte précision et cette autorité qui caractérisent les livres de Moïse.
Le premier homme était âgé de cent trente ans, quand il engendra Seth ; il mourut huit cents ans plus tard, âgé donc de neuf cent trente ans ; le texte est positif. Seth vécut neuf cent douze ans, et ainsi de suite tous les patriarches jusqu'à Mathusalem vivent ries unshuit, les autres neuf siècles. Enfin, Ma^ thusalem, aïeul de Noé, a atteint le plus long terme assigné par l'Écriture à une vie humaine, neuf cent soixante-neuf (ms (1). Tout le chapitre qui donne la généalogie des premiers hommes est clair et précis; pour un chrétien, il n'y a pas d'équivoque possible. Ce serait tout aussi inutilement que l'on chercherait à tourner la difficulté, en voulant supposer des erreurs de supputations, ou des années plus courtes. Dom Calmet a réfuté toutes ces hypothèses dans sa Chronologie bibligtie, avec cette abondance de doctrine qui n'appartient qu'aux Bénédictins (2).
11 faudrait citer toute la dissertation, mais je craindrais de fatiguer mes lecteurs ; je me borne au résumé.
Dom Galmet établit par des preuves solides, que l'année des Chaldéens, adoptée par Moïse et conservée par les Hébreux, était de trois cent soixante jours ; d'où il conclut, que toute la défalcation possible sur l'âge des patriarches est de cinq jours et une fraction par année ; à ce compte, Adam aurait encore vécu environ neuf cent dix-sept de nos années.
V. —Après le déluge, nous voyons la vie des descendants de Noé diminuer assez rapidement: cependant elle est encore plus longue que la nôtre. Noé vécut trois cent cinquante ans après
(1) Gen., ?, 3, 4, 5, etc.
(2) Commentaire général sur la Bible. Paris, 1 724, 1. 1, p. 64.
le déluge, en tout, dit la Genèse, neuf cent cinquante ans. Son fils Sem \it six cents ans : nous trouvons ensuite Ârphâxad auquel la Genèse donne trois cent trente-huit années; deux générations après, vient Phaleg, qui vit deux cent trente-neuf ans ; puis Nachor, qui meurt à cent quarante-huit ans; puis Tharé, père d'Abraham, qui vit deux cent cinquante ans, et enfin Abraham, dont la Genèse nous dit : a La vie d'Abraham « ayant été de cent soixante-quinze ans, il mourut de pure « défaillance dans une heureuse vieillesse »... Fuenmt autem dies vitœ Abrahœ centum septuaginta quinque anni^ et déficiens mortuiÂS est in senectute bona (1).
Ici nous sommes arrivés aux temps historiques et nous rentrons dans les limites qui paraissent naturelles à la vie de l'homme. Ismaël meurt à cent trente-sept ans^ Isaac à cent quatre-vingts, Jacob à cent quarante-sept. Joseph, épuisé de travaux, de gloire et d'honneur, s'éteint à cent dix ans, en demandant que ses restes soient transportés dans la Chaldée; Lévi a vécu cent trente-sept ans, et enfin nous arrivons à Moïse. A rage de cent vingt ans, il jouissait de toutes ses facultés : <t Non caligavit oculus ejtis nec dentés illius moti « sunt » (2). Le texte chaldéen ajoute : « L*éclat de sa face a n'était point changé. » Ce fut alors qu'il se présenta devant le peuple et parla ainsi : a J'ai actuellement cent vingt ans et « ne puis plus vous conduire, car le Seigneur m'a défendu de « passer le Jourdain. » Puis il règle les choses d'Israël, et, après avoir rempli ce devoir, il monte sur la montagne de Nébo pour rendre son esprit au Seigneur, « suivant l'ordre tt qu'il avait reçu : Jubente Ddmino » (3).
Après Moïse, l'Écriture sainte ne cite guère que Job dont l'exislence dépasse deux siècles. Les successeurs immédiats de Moïse auraient eu ce que nous appellerions aujourd'hui une belle vieillesse, une vie exceptionnelle. Aaron vécut cent
(1) Gen., XXV, 7, 8 eipassim,
(2) Deut., XXXIV, 7.
(3) /6tV/.,xxxi,2;6.
VIE POST-DILUVIENNB. 77
vingt-trois ans, Josué cent dix. Caleb, âgé de qualre-vingtdnq ans, disait à Josué qu'il se sentait aussi bien portant et aussi vigoureux qu'à l'âge de quarante ans (1) ; mais, dans les livres postérieurs, il n'est plus question de la vie humaine que pour en déplorer la brièveté et toujours avec une expression de regret et de profonde mélancolie.
a L'honime est comme l'herbe, qui parait le matin et qui « passe ; le soir, il tombe, s'endurcit et se sèche.
« C'est par votre colère que nous nous voyons réduits à a cet état de défaillance.
c( Nos années se passent comme celles de l'araignée ; tous « nos jours ne vont ordinairement qu'à soixante-dix années; et «si les plus forts vivent jusqu'à quatre-vingts, le surplus «n'est que peine et douleur (2). »
Ainsi s'écrie le Psalmiste. Déjà il considérait la vie comme plus courte que l'auteur de TEcclésiaste, qui en fixait le terme à cent ans, et déplorait cette brièveté. « Le nombre des jours « de l'homme est de cent années ; ce peu de jours se perd au « milieu de Tespace des temps^ comme les gouttes d'eau dans « la mer, comme les grains de sable du désert (3). »
Écoutez encore Job : « L'homme né de la femme ne vit a qu'un instant, et il est rempli de misères.» Job cependant a vécu trois siècles.
Sans multiplier ces citations, il est impossible de se refuser à admettre trois faits qui résultent du texte même des saintes Écritures : 1"* qu'avant le déluge, la vie des hommes durait de huit à neuf cents ans ;
2^ Qu'immédiatement après le grand cataclysme, les hommes ont vécu de cent cinquante à deux cents ans ;
3"" Que peu de siècles après le déluge, la vie humaine a été réduite à ses proportions actuelles.