V. GnSlNE SIMPLE ET CUISINE COMPOSÉE. *-VI.Dg L*EXERCICE
1. — On a dit, depuis bien des siècles» que le seul moyen de conserver la santé, c^est la tempérance. Les poètes ont écrit, sur ce thème, force lieux communs; les médecins anciens ont répété les vers des poêles, et des médecins modernes ont copié leurs devanciers.
De sorte que, pour le vulgaire, l'hygiène est toutentière condensée dans cet aphorisme de Técole deSaleme. « Si tibi défi- « ciant mediciy medici tibi fiant hœc tria : mens lœta, reguies, <x et moderata dieta[\). Si les médecins manquent, il reste « trois grands médecins, la satisfaction de l'Ame, le repos et a une diète modérée. » Préceptes fort innocents en eux-mêmes, mais qui deviennent dangereux par les interprétations. Si par repos, on entend quMl faut éviter les fatigues exagérées, c'est fort bien ; mais si on interdit l'exercice du corps, sans lequel il n'y a pas de santé possible, on tombe dans l'absurde. Il en est de même pour la nourriture ; si, par diète modérée^on veut dire seulement qu'il convient d'éviter les indigestions, on reste dans le domaine des lieux communs ; mais si on prétend que la conservation de la santé est liée à la frugalité de la vie, on tombe dans une erreur. C'est cependant ainsi que l'entendent les apôtres de l'hygiène par famine ; ils s'efforcent de per-
(!) Regimen sanitatis Salemitanum,^l^ettpo\ï, 1491.
suader aux bonnes gens que tout le secret àp la vie consiste à manger le moins possible.
Cette doctrine est parfaitement résumée dans le régime appelé, du nom de son auteur. Système Comaro. Ecoutez les conseils de ce noble Vénitien.
II. — c( Farieno gran bene, se passait H trenta anni, se meta tessero a vivere conpane e vino e conpanella dipane ed « ovi. E questa è la vita per conservare l'uomo ; ed è vita « più larga di quella cKera tenuta dalli SS, Padri antichi « nelli deserti^ iquali mangiavano solamente frutti selva- « tichi e radici d'erbe, e bevevano aqua pura ; e pur vivevano « lungamente, sani, allegrij e contenti (1). »
<x II faudrait, qu'après trente ans, on se m!t à vivre de pain a et de vin, de panadeset d'œufs. C'est le secret pour conserver « l'homme, et ce régime est plus généreux que celui des saints « Pères du désert qui ne mangeaient que des fruits sauvages a et des racines et ne buvaient que de l'eau. Cependant ils vi- « vaient longuement, sains, dispos et contents. »
Les livres modernes ne s'écartent guère de cette doctrine. Que trouvons-nous, par exemple, dans le Dictionnaire des Sciences médicales à l'article Hygiène ?
Que le seul moyen de conserver la vie des vieillards est de les faire manger, comme les enfants, peu et souvent, et de les nourrir de bouillie et d'autres aliments légers.
En un mot, pour les gens du monde et pour beaucoup de médecins l'hygiène, réduite à sa plus simple expression, se résume ainsi :
Manger pour ne pas mourir de faim,
Se nourrir d'aliments aussi simples que possible, c'est-àdire rôtis ou bouillis ou grillés.
Il ne faut pas hésiter à le déclarer : ces doctrines sont absurdes et leur antiquité ne leur donne aucune autorité. Une
(I) Tratiaio délia vita sàbria di Luigi Comaro, nobile Veneto. Veneria,1667.
STSTÈME GORNARO. 85
sottise» pour avoir été mille fois répétée, n'en est pas moins une sottise.
On cite des exemples de longévité choisis parmi des pers(»mes qui ont mené une vie d'anachorète.
Que prouvent ces ex ceptions ?
Que les uns avaient reçu de la nature une organisation hors ligne ; que d'autres ont été soutenus par Tenthousiasme et par une force morale dont nous parlerons bientôt ; que d'autres, enfin, ont vécu en dépit d'qne mauvaise nourriture, parce que l'homme s'habitue à tout.
Les Esquimaux vivent de lard de veau marin rance, fricassé dans de l'huile de baleine pourrie : il est vrai qu'ils sont décrépits à quarante ans, et qu'à cinquante, les vieillards prient leurs gendres ou leurs neveux de les ensevelir dans un trou de glace. Mais en dépit de tout, ils vivent ; et leur horrible nour^ riture est devenue nécessaire à leurs organes ; ils ne peuvent plus s'en passer. S'ensuit-il qu'un élégant du café de Paris pourrait facilement prendre la même habitude, et qu'elle soit bonne en elle-même?
Évidemment ncm.
Aux exemples de longévité pris parmi des personnes qui ont vécu sobrement, on pourrait en opposer d'autres choisis parmi des vieillards qui n'ont jamais observé aucun régime ; mais ce n'est ni par des exceptions, ni par des citations, que Ton résout les problèmes de physiologie ; c'est par l'étude des faits et la connaissance des phénomènes vitaux.
Essayons donc de traiter la question en elle-même.
Elle doit être considérée sous un double aspect.
11 s'agit d*abord de savoir si nous devons chercher à soutenir notre vie avec la plus petite quantité possible de nourriture.
Cette question en soulèverait plusieurs auti^; nous nous bornerons à deux très-essentielles. Pouvons-nous vivre sans manger? Quel rôle joue l'alimentation dans les phénomènes de la vie?
Certes, notre intelligence peut concevoir des êtres qui vivraient sans manger. 11 est possible, probable même, que la céleste Providence a jeté, sur quelqu'un de ces globes qui brillent dans l'immensité des espaces, des créatures qui se nourrissent seulement des éléments volatils répandus dans latmosphèrede leur planète. Une telle supposition n'a rien qui ne soit conforme aux lois de la physique et de la chimie. Des êtres ainsi organisés nous sont supérieurs sans doute ; leur esprit n'a pas besoin, pour briller, d'être réveillé par la mousse du vin. de Champagne, et leur cœur n'attend pas, pour aimer, que le notaire ait compté la dot ! Mais nous ne sommes pas ainsi faits. Il faut prendre l'homme tel qu'il est.
Tous les jours, une fois au moins, le besoin impérieux de la faim nous avertit que notre estomac est fait pour digérer, comme nos poumons pour respirer, nos jambes pour raar- Hsher, nos yeux pour regarder. S'étudier à manger le moim possible est tout aussi insensé que ne pas marcher pour conserver ses jambes, ou couvrir ses yeux d'un bandeau pour ménager sa vue. Dans le premier cas, les jambes s'engourdissent et les forces se perdent; dans le second, on devient aveugle.
Pour vivre, il faut donc nous alimenter en quantitésuffisante.
Mais quelles sont les bornes que la sagesse, autant que Tinstinct animal, doivent mettre à l'alimentation?
Nous en avons la mesure dans les facultés digestives et dans le peu que nous savons sur l'assimilation des substances alimentaires.
111. — Il est d'abord bien évident que nous ne devons manger que ce que nous pouvons digérer, et que foute indigestion altère nos organes. Mais au delà de cette règle générale, dont nous avons en nous-mêmes le sens intime, il n'y a d'autres bornes à l'alimentation que ladiver^té des organisations.
En efTet, nous savons que le phénomène de l'assimilation n'a lieu que lorsque la digestion a livré un premier produit