YI. L'OXTGÉNE MOYEN DE PROLONGER LA VIE
I. — Toutes les fonctions de l'organisme, avons-nous dit, sont gouvernées par des forces ; ces forces, conditions nécessaires des combinaisons de la matière, ne sont pas la matière elle-même, mais elles sont liées à sestransformations«et elles se manifestent par des phénomènes d'action et de réaction. C'est ainsi que la loi du mouvement, cette conséquence de la loi plus générale encore de la gravitation des corps, agit sur la machine humaine en imprimant à la masse du sang une impulsion qui entretient le jeu de tous les organes. Cette circulation, qui est à la vie animale ce que le balancier est à l'horloge, commence avec la première aspiration d'oxygène, quifait jeter à l'enfant, sortant des entrailles de la mère, son premier vagissement ; elle ne finit qu'avec la vie; et la vie elle-même s'arrête toutes les fois que l'oxygène n'arrive plus aux globules sanguins. C'est donc une matière pondérable à l'état gazeux, l'oxygène, qui transmet à nos organes la loi du mouvement, qui est une des conditions essentielles de la vie universelle.
Les premiers chimistes qui ont vu sortir de leurs appareils ce merveilleux agent des principales combinaisons chimiques, Prolée aux mille formes, que nous respirons, que nous buvons^ qui est mêlé à notre nourriture, qui alimente, en même
l'oxygène et la vie. 137
temps, la combustion du foyer et les mouvements de la vie, l'ont appelé air de feu, air vital. C'est qu'en effet, il doit exister quelque mystérieuse connexité entre Toxygène^ le calorique lumineux^ Télectricité et ce grand principe de vie répandu dans la nature entière, que les panthéistes ont divinisé sous Xe nom à' anima nmndi. Les expériences du laboratoire révèlent quelques-unes de ces analogies.
Comprimez une masse d'oxygène pur dans une pompe de verre et elle deviendra lumineuse.
Autre expérience.
Un charbon à demi consumé, ne montre plus qu'une fai* ble étincelle ; approchez-le d'un courant d'oxygène, il s'embrase et s'enflamme.
Enfin si des organes animaux, fatigués par des secousses galvaniques trop souvent répétées, cessent de répondre à l'action de la pile ; imbibez ces organes dans un liquide saturé d'oxygène, ou faites-^leur arriver un codrant de ce gaz^ et ils recommenceront à se contracter énergiquement.
De ces faits, qt de bien d'autres encore qu'il serait fastidieux d'énumérer, on peut déduire deux conséquences :
Qu'il y a connexité entre les diverses forces qui agissent sur la vie ;
Que l'oxygène est, dans ses rapports avec l'organisme humain, l'agent principal de l'une de ces forces, l'auxiliaire de plusieurs autres.
Ce n'est donc point s'éloigner de l'étude de forces, que de consacrer quelques instants à l'oxygène. Il serait plus satisfaisant, sans doute, pour les* esprits philosophiques, de n'envisager que Jes forces pures et de traiter les questions djonon iiulépendammentdela matière. — Mais, pour cela, il faudrait que la volonté créatrice nous eût révélé l'ensemble des causes premières^ il faudrait que notre iaible intelligence pût s'élever jusques^à deviner comment s'y est prise la suprême intelligence pour répandre autour d'ellela lumière, le mouvement et la vie. , La science humaine ne monte pas aussi haut : force nous
138 CHAPITRE VIll.
est donc de demeurer, avec elle, dans robservation des phénomènes palpables. Ils sont tous d'accord pour nous montrer l'oxygène jouant un rôle essentiel dans les mouvements vitaux : c'est aujourd'hui un fait admis par la science et qu'il suffit d'énoncer sans commentaires." Les divergences d'opinion et les discussions scientifiques ne commencent que lorsque l'on entre dans les détails et que l'on veut essayer de suivre les transformations du moindre atome d'oxygène dans son contact avec les divers organes. Peut-être ces obscurilés de la physiologie générale ne seront-elles éclaircies que lorsque Ton sera bien fixé sur la véritable nature de l'oxygène.
Ce gaz est-il un corps simple? Il est fort permisd'en douter, depuis que la science est arrivée à poser cette autrQ question, qui attend encore une solution : Qu'est-ce que l'ozone? On ne sait réellemeutencore si l'ozone, qu'il n'a pas été possible d'isoler, et qui ne se révèle aux savants que par ses propriétés, est une modification de lox'ygène, ou bien s'il faut y voir un des constituants élémentaires de ce corps, qui alors deviendrait un composé. Quoi qu'il en soit de ces deux hypothèses, Tune et l'autre également permises dans l'état actuel de la science, la manière dont se produit l'ozone par une succession d'étincelles électriques qu'on fait passer à travers une masse d'oxygène bien pur et bien sec, nous révèle une nouvelle connexité entre la force dégagée de nos appareils électriques et celle qui donne à l'oxygène ses propriétés (1). Nousreviendrons peut-être ailleurs sur ces relations entre les diverses forces qui influent sur la vie : ici nous ne nous occupons que de Toxygène, tel que tout le monde le connaît.
L'oxygène, avons-nous dit, est l'agent matériel qui transmet à nos organes la loi ou la force du mouvement physiologique élémentaire : le mécanisme, de la respiration est, à la fois, un effet et une cause ; on ne peut vivre sans respirer, ni respirer sans vivre (2). Mais en outre de l'action imprimée à la
(1) Comptes rendus de r Académie des sciences, t. XX, p. 1291.
(2) Les annales de la science ont enregistré certains cas, très-rares, où les
l'oxygène et la vie. 139
circulation du sang par Toxygènc respiré, nous savons que ce gaz joue un rôle important dans la plupart des phénomènes vitaux quand il arrive à rinlérieur des organes, soit sous forme liquide, combiné avec les boissons, soit sous forme solide, combiné aux alimentsw
Il y avait, dans l'ensemble de ces faits, de quoi justifier les espérances de nos pères, qui se flattaient de trouver dans Y air vital un moyen de guérir les maladies et de prolonger la vie. Malheureusement les résultats n'ont pas justifié ces espérances ; serait-ce à cause de la lenteur de l'esprit humain à tl^ouver les applications utiles des découvertes, ou faudrait-il accuser les savants de s'être égarés dans leurs recherches ? Une courte récapitulation de ce qui a été tenté dans ce sens, permettra au lecteur déjuger par lui-même.
Examinons donc les expériences des médecins et des savants. Les applications de l'oxygène à la vie animale ont été jus* qu'ici de deux sortes :
Ou bien on a cherché un remède à certaines maladies ; Ou bien on a expérimenté l'action de ce gaz à l'état de pvreté sur des animaux, afin d'éclaircir la question théorique ; c'est-à-dire de savoir si la vie animale pouvait se maintenir dans une atmosphère d'oxygène pur.
Les essais dirigés vers la guérison des maladies sont déjà anciens. Après le premier enthousiasme de la découverte, la science a voulu constater les faits et en régulariser l'application. De nombreuses tentatives eurent lieu, et les expériences de Pourcroy parurent décisives. Vingt phthisiques pulmonaires furent soumis à des courants d'oxygène pur, et aucun n'é* -prouva un véritable soulagement. Écoutons le compte que rend un grand médecin de cette expérience.
<t Dès les premiers instants, sans doute, les symptômes
mouvements vitaux sont suspendus, même la respiration, par une force su» périeure; mais ce sont de ces exceptions qui confirment les règles. On peut consulter, à cet égard, un curieux article du Journal de la Société de médecine pratique de Montpellier, t. XV, p. 123.
« paraissaient s'affaiblir ; le thorax se dilatait avec plus d'aï- « sauce ; la respiration devenait plus pleine et plus facile ; la a face se colorait et le sang circulait avec plus d'agilité dans « ses canaux; les douleurs de poitrine étaient apaisées et les « quintes de toux moins fréquentes. Mais ce mieux appa- « rent et perfide n'était que momentané ; les symptômes i< ne tardaient pas à renaître avec plus de fureur qu'aupa* c( ravant. Le marasme recommençait ; tous les organes de la a respiration étaient envahis par un torrent de chaleur que a les malades avaient peine à tolérer. Le gaz oxygène attisait, « s'il m'est permis de le dire, la fièvre ardente qui consumait « le poumon, et la vie s'usait encore plus vite par l'accéléraa tionde ses propres mouvements (1). »
Après ce triste résultat, il ne fut, pour ainsi dire, plus question de l'oxygène pour la guérison des maladies de l'appareil respiratoire, seules affections auxquelles on eut songé à l'appliquer.
Les expériences très-souvent répétées sur les animaux ont encore ajouté au discrédit de l'oxygène, comme agent thérapeutique.
On prend un petit oiseau ; on le place sous une cloche remplie d'oxygène ; l'animal donne d'abord des signes évidents d'un redoublement de vitalité ; puis^ au bout d'un temps plus ou moins long, il languit et finit par mourir.
Eu rapprochant ces diverses expériences, on a conclu que l'oxygène pur devait être malfaisant pour l'organisme; et tous les ouvrages de chimie et de physique moderne ont répété, que l'homme ne pouvait en respirer de grandes quantités sans éprouver immédiatement une infl^ammatton des poumons.
II. — Cette opinion a reçu une sanction officielle, dans le Codex pharmaceutique dont les savants auteurs ont partagé l'erreur commune : ils ont ditt « L'oxygène mélangé, en plus
(1) Alibert, Éléments de thérapeutique, vol. I, p. 62G.
l'oxygène pur est-til un poison pour l'homme? 141
(( ou moins grande proportion, à l'air atmosphérique, a été «c essayé et recomilnândé contre un grand nombre de maladies, « et notamment contre la phihisie, les affections asthéniques, « les scrofules, la chlorose. C'est un excitant, qui, respiré pur, « ne tarderait pas adonner la mort ; il est généralement aban- « donné (1). »
Nous aurions beau jeu, aujourd'hui que la science a réfuté ces erreurs, à venir les attaquer à priori^ à démontrer, comme nous l'avons fait en 1845, que Texpérience de l'oiseau était une expérience incomplète, que la question physiologique et thérapeutique était mal posée. Mais à quoi bon cette facile victoire ? Il vaut mieux achever le narré des faits.
En 1843, l'auteur de cet ouvrage a constaté par des expériences sur lui-même, que Ton pouvait vivre plusieurs heures dans une atmosphère fortementsaturéed'oxygène^sans éprouver d'autres symptômes qu'un redoublement de vitalité ; il est parvenu à se débarrasser d'atroces migraines par l'usage fréquent des aspirations oxygénées; plusieurs personnes atteintes de névralgies ou d'affections chroniques des voies respiraratoires, ont été soulagées ou guéries par ce moyen. Au mois d'avril 1845, une expérience décisive fut faite au laboratoire de l'École de médecine de Toulouse, sous la direction de M. le professeur Filhol, ce savant distingué dont l'habileté n'est égalée que par sa modestie. Un oiseau fut enfermé sous la cloche de la machine pneumatique, où on lui fournissait de Toxygène pur sous une pression constante de 76 centimètres ; il y passa soixante heures en parfaite santé, en sortit avec la plénitude de ses facultés et a continué, longtemps après, à charmer, par ses chants, les loisirs du concierge de l'Ecole. Enfin, en 1846,1e résultat des expériences de l'ajuteur fut soumis à l'Académie des sciences, qui t'inséra dans le compte rendu de ses séances.
Pendant que l'oxygène était ainsi expérimenté, dans le Midi, M. le docteur Hatin, de son côté, à Paris, en étudiait,. dans sa
(1) Appendice thérapeutique du Codex, p. I, édition de 1841.
142 CHAPITRE Yill.
clientèle, les effets thérapeutiques ; et il obtenaitli' nombreuses guérîsons dans des cas de névralgies, d'hystéries et de même des affections des voies respiratoires (1).
Cependant, il faut le dire, ces expériences n'avaient produit d'autre résultat que celui d'inspirer des doutes à un petit nombres de savants, mais le public y était demeuré indifférent, beaucoup de professeurs continuaient à démontrer, ex cathedra^ que l'oxygène pur lue les petits oiseaux ; la plupart des médecins l'envisageaient comme un poison redoutable.
Aujourd'hui la question théorique est résolue parTautorité du nom de M. Regnault. Ce physicien a prouvé en \ 847 et \ 848, que les animaux pouvaient vivre soit dans l'oxygène pur, soit dans divers mélanges gazeux, pourvu que ces mélanges fournissent une suffisante quantité d'oxygène. Les expériences de M. Regnault sont trop décisives^ elles ont été conduites avec une précision trop mathématique, pour que personne ait pu songer à les contester ; il demeure donc acquis à la science, que nous pouvons vivre dans l'oxygène pur et que l'excès de ce gaz n'est pas délétère eu lui-même. Mais son application à la thérapeutique et à l'hygiène soulève d'autres considérations.
De ce que l'homme peut vivre dans loxygène pur, il n'en résulte pas nécessairement que ce gaz soit un médicament universel, encore moins qu'il faille, pour prolonger la vie humaine, renfermer l'homme, dès son berceau, dans une atmosphère d'oxygène pur et l'y laisser indéfiniment. Il y a ici deux questions qui doivent être examinées séparément.
m. — L'emploi del'oxygène comme moyen curalif, ason utilité pour entretenir la santé, en soutenant les forces vitales. Si l'on veut se rendre compte des effets thérapeutiques del'oxygène, il faut d'abord bien préciser ses effets physiologiques sur
(1) U doit être bien entendu que l'auteur ne prétend élever contre personne, ni surtout contre M. le docteur Hatin, aucune prétention de priorité. Ces sortes de réclamations ne sont souvent qu'un vain bruit, qui fatigue le public, sans profit pour la science. L'essentiel est que la chose soit utile, et, tôt ou tard, l'opinion rend justice au véritable inventeur. D faut savoir attendre.
l'oxygène, moyen curatif des maladies. 143
rorganismehumain. Le passage d'Alibert cité plus haut décrit admirablement les symptômes éprouvés par les phthisiques soumis à Texpérience deFourcroy etCbaptal, maisces malades étaient dans des conditions qui ne décident rien quant à ce qui aurait eu lieu pour des asthmatiques, ou des fiévreux en convalescence, encore moins pour des personnes en état de santé. Il faut donc s'en tenir aux effets généraux constatés par tous les observateurs. Nos propres observations nous permettent de préciser un peu plus les effets physiologiques des aspirations d'oxygène.
Accélération du pouls d'environ dix pulsations par minute ; ce symptôme persiste pendant une heure, ou environ, après Texpérience; accélération des fonctionsdigestives et redoublement marqué d'appétit, sensation générale de force et de bienêtre ; facilité bien caractérisée dans les fonctions respiratoires. Souvent cependant, quand on expérimente avec l'oxygène pur, au lieu d'oxygène mêlé à l'air atmosphérique, une irritation assez vive du larynx, qui persiste quelque heures; enfin coloration marquée du sang artériel et même du sang veineux (1).
Ces divers symptômess'accordent parfaitement avec les notions d'une saine physiologie sur le rôle de l'oxygène dans les divers phénomènes de la vie, et ils indiquent suffisamment la nature des affections qui pourraient être combattues par des aspirations d'oxygène. Ce gaz sera indiqué toutes les fois qu'il s'agira de réveiller la vitalité, de régulariser ou d'activer les nombreuses fonctions sur lesquelles le sang artériel exerce son action, surtout quand on voudra agir sur le système nerveux sanguis nervorum moderator. Il est même àsupposerque dans plusieurs cas, les aspirations d'oxygène pourraient remplacer avec avantage la saignée : par exemple, dans le traitement préventif de la prédisposition aux congestions sanguines, même dans les congestions déclarées de plusieurs organes. Cependant jusqu'à de nouvelles expériences, il serait imprudent
(1) Expériences ^de rauieut*.
144 CHAPITRE VMl.
d'appliquer ce moyen héroïque aux congestions cérébrales. Mais si, dans ces cas graves, le médecin peut craindre l'effet momentané de rafÛux du sang artériel au cerveau, il n'a rien à redouter et beaucoup à espérer de ce phénomène physiologl* que, dans les affections nerveuses, ou contre ce fléau aux mille formes, du sexe féminin, qu'on appelle hystérie et chlorose. Il pourra aussi appliquer utilement l'oxygène dans l'asthme ou même dans quelques autres affections des poumons.
M. le docteur Hatin, nous l'avons déjà dit, a quelquefois employé l'oxygène avec succès dans le traitement de la phtbisie ; mais il s'est servi d'oxygène pur qu'il fait respirer en même temps que l'air atmosphérique. Nous pensons qu'il eût obtenu de meilleurs résultats encore et sans aucun risque d'irriter les bronches ou le larynx, s'il eût fait arriver aux organes de la respiration Toxygène mélangé à des vapeurs balsamiques. Ce procédé, qui a été soumis par Fauteur de ce livre, au jugement des corps savants, est aujourd'hui entré dans le domaine public (1). L'art médical en profitera, ou bien le laissera tomber dans l'oubli, avec la foule des idées sans application. Il ne nous appartient pas d'insister, une fois de plus, sur le mérite 'de cette invention, bornons-nous seulement à exprimer le regret que la médecine n'ait pas retiré de la méthode des .aspirations gazeuses tous les avantages qu'elle est susceptible d'offrir. Les puissants effets produits sur l'organisme par les aspirations des vapeurs d'éther et de chloroforme, indiquent assez qu'il y a beaucoup à trouver dans celte voie. Un observateur moderne a éprouvé que le chlore humide respiré par des phthisiques agissait favorablement sur leur maladie et il attribue ces bons effets à l'oxygène à rétat naissant qui se dégage par suite de la décomposition de l'eau pendant l'expérience (2). C'est fort probable ; mais alors pourquoi contrarier les effets de cet oxygène salutaire en
(1) Annuaire de chimie, de Milon et Reiset, année 1847, p. 787.
(2) Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XXVI, p. 178; Mémoire de M. Bobière.