LES HALLUCINATIONS
aussi Trai qu^ingénieux, quand il a mis en opposition ce qu'il appelle son moi et sa bête (t). C'est la haute direction de l'instinct par rintellîgence, qui constitue rhomme complet ; et c'est aussi dans l'exercice de ces facultés, que r<Hi trouyera le développement et la conservation des forces vitales. Mais^ pour bien eomprencjre ces questions dMnstinet et de volonté intelligente, il faut jeter un coupd'œil sur divecsptiéoo mè* nés de la vie humaine ; les hallucinations^ les rêves, le somnambulisme magnétique et les passions.
V. — J. J. Rousseau et Chateaubriand (2)out admirablement décrit, dans les révélations de leur vie intime, cet état de rêverie poétique pendant lequel les membres, imparfaitement paralysés, retiennent le corps dans une langueur qui n'est pas sans charme ; cependant toutes les fonctions de la vie purement végétative, la respiration, la circulation du sang, la digestion, l'assimilation, continuent à s'opérer comme pendant l'état d'activité, et comme elles s^opèrent, ainsi que nous le verrons bientôt, pendant le sommeil. Le rêveur sera assis ou couché sur le frais édredon d'une mousse parfumée, ou même il pourra continuera marcher ; mais ce sera par des mouvements instinctifs et, en quelque sorte, automatiques, et pendant que ces actes des organes ou des membres s'accomplissent, presque à son issu, son cerveau est frappé des plâs saisissantes impressions. On ne croit pas voir^ on voit réellement des nymphes^ deshouris^ ou des fées, d'une merveilleuse beauté, qui vous conduisent par la main dans des palais enchantés, où l'on respire des parfums délicieux, où l'on entend de ravissantes harmonies, qui se marient à la musique, plus céleste encore, des douces paroles que vous adresse l'être tn^gtnaire évoqué par vos pensées.
Voilà, disent les savants, un état d'hallucination.
Sur le mot, tout le monde est d'accord; mais on cesse de
(1) Voyage autour de ma chambre, par le comte X. de Masitre.
(3] J. J. Rousseau, Con/^.$«ton«.— Chateaubriand, Mémoires d*Ouire-Tombe.
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s'entendre, aussîtôl que l'on veut remonter à la cause de ces phénomènes vitaux. Pour jeter quelque lumière sur ces questions ardues, il faut admettre que l'homme peut percevoir des sensations autrement que par Tintermédiaire des organes sensoriaux, et repousser, avec le comte de Maistre (1), et l'école des philosophes spiritualistes, le fameux axiome : Nihil est m intellectu quod non prias fuerit sub sensu. Déjà, ailleurs, pous avons combattu cette immense erreur ^ mais, sous quelque point de vue que l'on considère les phénomènes vitaux, on arrive toujours à reconnaître, dans l'être humain, un principe qui n'est pas matière et qui domine la matière et le mécanisme. Les savants, dont nous repoussons les doctrines, veulent bien admettre quelque chose d'approchant ; mais à condition de laisser dans le vague ce principe inconnu et d'expliquer tous les phénomènes par des mouvements et une action sensoriale : c'est toujours revenir au point de départ matérialiste, qui ne conduit qu'à des absurdités. Comment ma volonté serait-elle immatérielle, si elle n'était que la conséquence de l'action matérielle des sens ? Chacun de nous, s'il voulait se bien observer, reconnaîtrait qu'il a été, pendant certains instants de sa vie, sous l'empire d'une hallucination mentale, qui a commandé à ses oignes et dirigé leurs mouvements.
Une jeune mère est occupée d'une lecture attachante, d'une conversation qui l'intéresse ; elle conçoit subitement l'idée que son enfant, qui joue à l'extrémité du parc, va tomber dans le canal ; elle le voit s'approcher du bord, perdre l'équilibre ; et aussitôt, sa volonté imprime aux membres un mouvement spontané, et elle vole vers le lieu de ce désastre imaginaire. C'est une hallucination accidentelle occasionnée par l'excès, ou si Ton veut, par la perturbation de l'une des facultés instinctives, l'amour maternel. 11 est bien évident que la matière, la machine, et même Tinstinct ont été, ici, dominés par une
(1) Le comte J. de BIaistre, Soirées de Satnt-Pétersbourg, 1. 1.
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force plus puissante. Si les facultés du raisonnement, si la mémoire des faits, et leur appréciation ne prennent pas le dessus, rhallucination peut arriver jusques à la folie, et c'est dans ce sens, qu'un médecin de Tancienne école de Toulouse a dit, en parlant de la lycanlhropie, sorte d'hallucination pendant laquelle le malade se croit changé en loup : Cest une erreur de Pâmcy et non pas du corps (1).
Cependant tous les auteurs qui ont traité de ces bizarres phénomènes, et ils sont fort nombreux, sont d'accord à re-* connaître que l'impression produite sur les organes est absolument identique à celle que le cerveau aurait reçue par l'intermédiaire des sens. Les malheureux sujets à ces cruelles hallucinations entendent l'être imaginaire entrer dans Fappartemeni ; ils le voient s'approcher de leur lit de douleur, ils sentent le poids de son corps presser leur poitrine (2).
Quand ces hallucinations maladives sont compliquées de perturbations des organes ou même des forces vitales, elles constituent des affections morbides fort graves. Walter Scott racontait à ses amis Thistoire d'un avocat d'Edimbourg qui était sujet à la bizarre hallucination d'un énorme chat noir, qu'il Toyait tout à coup sortir de la muraille, s'approcher de son lit ou de son fauteuil^ en le fixant avec des yeux ardentSy comme un tison d'enfer, puis enfin, se jeter sur sa poitrine ; alors, il ressentait la vive douleur de la griffe et des morsures ; il poussait un cri et tombait dans un long évanouissement, dont il se réveillait accablé de fatigue. C'était un homme instruit et intelligent ; il luttait de toutes les forces de sa raison et de sa volonté, contre cette erreur des sens. Les plus habiles médecins de l'Ecosse lui prodiguèrent les secours de leur art ; tout fut inutile. 11 succomba aux attaques de plus en plus rapprochées de cette horrible hallucination ,
(1) GuiLEun AoER, Enarrationes medicœ deœgrotis et morbis in Evangelio,^. 389. Jolosae, 1619.
(2) Des hallucinations y Mémoire du docteur Szafkouvskt, inséré dans la Gazette médicale de Montpellier ^ années 1S46 et 1847.
en quelque sorte dévoré par le monstre imaginaire créé par une perturbation de ses facultés mentales et instinctives (i). Si Ton veut bien comprendre la nature des hallucinations, et arriver, au besoin, à les guérir, il faut nécessairement reconnaître qu'elles peuvent provenir de ces deux causes ou séparément ou simultanément, et admettre aussi que, dans certaines folies la lésion des organes peut encore augmenter les complications, parce qu'elle entraine la perturbation des forces physiques et chimiques. Ces considérations sont importantes pour le médecin pratique ; mais ici, nous nous occapons de ces phénomènes seulement au point de vue des rapports de l'instinct et de l'intelligence avec la vie humaine, et ils offrent des enseignements utiles. Remarquons seulement, en passant, que cette triple origine des hallucinations, Perturbations des forces intelligentes, Perturbations des forces instinctives, ou vitales, Perturbations des forces physiques et chimiques, se retrouve aussi quand on veut remonter aux causes des rêves et des passions. Tous ces phénomènes s'expliquent par la même hypothèse ; ce qui prouve que l'on ne fait pas, en la posant, une supposition gratuite , mais que l'on a synthétiquement énoncé une vérité.
Achevons le peu qui nous reste à dire des hallucinations, sujet sur lequel les auteurs ont écrit des volumes.
Si le rêveur, dont nous venonsde parler, est un Jean-Jacques Rousseau sujet à laisser dominer le moi intelligent et moral parla bête instinctive y son hallucination dégénérera en de grossières jBt honteuses voluptés ; si c'est un de ces jeunes hommes faibles par F intelligence et la volonté, il tom^a dans la crueUé maladie si bien décrite par le professeur Lallemand. Si, an contraire, le rêveur est ua.CbateaulNriànd, la pensée dominera les instincts bestiaux et développera les« brillantes facultés du poète ; si enfin c'est un saint Augustin,
(l) Souvenirs des causeriez de Waiter Scott. .