LES RÊVÉS
et de chloroforme, sa démonstration aurait été bien plus complète. A l'époque de cette importante découverte, l'école matérialiste a cherché à en expliquer les phénomènes par des altérations chimiques ; on a parlé d*un atome d'oxygène qui se dégage du mélange gazeux pour agir sur les globules sanguins d'une coloration en rouge du sang veineux ; mais bientôt on a été forcé de reconnaître que ces explications n'expliquaient rien et que les anesthésiques eudorment la sensibilité, en paralysant momentanément les instruments des forces sensitives. L'illustre secrétaire de l'Académie des sciences a dit formellement : « L'éthérisation prive le système « nerveux de ses forces directement et immédiatement, taudis « que, dans l'asphyxie ordinaire, les forces se perdent sous « l'action du sang noir privé d'oxygène (1). » D'un autre côté, M. Lordata observé que, pendant le sommeil produit par Féther, le pouls et la chaleur restent les mêmes, que les fonctions de la vie automatique intérieure ne paraissent pas troublées; et il en conclut que « cette ivresse suspend, à « divers degrés, la communication sensoriale de la force c( Titale avec le sens intime (2). »
Le sommeil peut aussi être occasionné par une fatigue des forces instinctives : par exemple, quand on s'endort au bruit régulier et monotone d'une cascade, ou bien en écoutant le rhythme d'une sonate. Tout Paris a connu le marquis d'A... cet avare égoïste et voluptueux qui ramassait un sou dans la rue pour le garder, et n'épargnait aucune dépense quand il fallait satisfaire sa sensualité. 11 n'avait pas de loge aux Italiens ; c'eût été trop cher et il aurait fallu donner des places à des parents ou des connaissances. Mais, très-souvent, il louait une loge entière pour y aller tout seul, dormira son aise.
(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences^ t. XXIV, p. 343; Mémoire de M. Flourens.
Voir aussi le même Recueil, t. XX VI, p. 173.
(2) Leçons orales du professeur Loi^dat , Compte reodu dans le Journal de la Société de médecine pratique de Montpellier, Août 1847, p. 243.
11 préteadait que ce sommeil, bercé aux accords de Torchestre, caressé par les douces voix de Rubini et de la Gifsi, lui procurait des sensations délicieuses. Ces phénomènes s'expliquent par des liaisons mystérieuses, mais dont jon est autorisé à affirmer la réalité, entre le rhythme naturel et régulier de nos principales fonctions instinctives, la respiration, la circulation et les harmonies générales de la nature. C'est ainsi que Ton comprend pourquoi les beaux arts sont fondés sur un principe réel et vrai, parce qu'ils se rattachent aux lois de la création, et comment ils affectent à la fois nos sens et nos forces vitales par leurs relations avec les forces extérieures. Hautes questions encore bien obscures et qui s'éclairciront, quand les philosophes voudront expérimenter, et quand les expérimentateurs voudront réfléchir. Qui sait, par exemple, si le stéthoscope ne servira pas quelque jour à élucider les relations entre le rhythme musical et l'harmonie des fonctions de la vie.
Quoi qu*il en soit de ces spéculations, achevons ce qui nous reste à dire du sommeil. Chacun sait qu'il peut aussi être occasionné par la fatigue des facultés intellectuelles.
M. Lprdat a dit encore (1) : a La puissance psychique» tout (c isolée qu'elle parait être, est susceptible de veille et de som- (( meil. » Sur ce point, il est d'accord avec le plus grand nombre de savants.
Nous pouvons donc admettre ce fait, comme établi par la science ; et si nous rapprochons ce sommeil de l'âme pensante, de celui des organes et de Tinstinct, nous arriverons, si ne n'est à expliquer totalement les phénomènes des rêves et du somnambulisme^ au moins à les comprendre, peut^tre même à les classer.
Les rêves peuvent être produits par une perturbation organique, une digestion pénible^ une mauvaise position du corps; alors^ il y aura cauchemar^ c'est-à-dire une hallucination
(I) Leçons orales du professeur Lordat, \oc. cit., p. 269.