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ACTION DE LA PAROLE

La morsure d'un hydrophobe communique un yenin dont on ignore l'antidote : plusieurs savants vont même plus loin et soutiennent que c'est seulement la surexcitation furieuse qui rend yénéneuse la bave du chien enragé ; à tel poipt, disent-ils, qne la morsure d'un homme égaré par la colère peut devenir mortelle ; on en cite des exemples (1).

N'y a-t-il pas là une modification de la matière produite par une cause mentale ? Et si l'intellect, perverti par une fureur désordonnée, peut arriver à une telle puissance de décomposition, n'en résulte-t-ii pas évidemment/ que cette même intelligence, exaltée dans ses plus hautes facultés, pourra aussi réagir de diverses manières sur les combinaisons de la matière, comme elle agit sur elle-même par la volonté, ou sur d'autres intelligences par la persuasion.

IX. — Mais l'agent principal du moi humain, quand il a la volonté d'agir sur d'autres hommes, c'est la parole. Nous voici donc arrivés à examiner si la parole humaine peut être considérée comme renfermant en elle-même une force essentielle.

La parole d'un autre homme nous arrive ou par l'écriture ou par le son. La parole écrite ne peut évidemment exercer d'action que par le sens que T intelligence attache aux mots. Les rêveries des cabalistes sur la valeur des caractères ne doivent être considérées que comme un souvenir défiguré des origines de l'écriture qui a commencé par être figurative. Les plus anciens hiéroglyphes, décrets des rois, invocations des prêtres, ressemblaient beaucoup à ces rébus illustrés, qui charment les loisirs de nos artistes !

Mais quand les cabalistes attachaient une puissance au son de la parole, ils étaient dans le vrai, et la science moderne commence à entrevoir quelque chose de cette force.

Nous avons déjà parlé du rhytbme des fonctions vitales

(1) ViRET, Physiologie dans ses rapports avec la philosophie, p. 375.

(rhyihme respiratoire, rbythme de la, circulation) : il est bien évident qu'il doit exister une connexité quelconque «ntre ces harmonies de la vitalité humaine, et les harmonies générales. Dq là, sans doute, l'effet calmant d'une musique appropriée dans certaines perturbations nerveuses ; de là^ aussi, l'action de la musique, pour aider à rétablir les fonctions vitales» dans les cas de rigidité cataleptique. Mais la parole a aussi ses harmonies et ses mélodies: pourquoi donc ne produiraitelle pas des effets de même nature ? chacun n'a-t-il pas observé comment le son de certains mots agit sur les animaux^ même en dehors du geste et du regard? Un chien français viendra à vous, quand vous lui direz, même le dos tourné^ Id, aux pieds ; ils'éloignera/ si vous dites : Allez coucher ; un chien anglais obéira de même aux mots / Come hère ou get awayy down, let me alone : qui oserait cependant soutenir que ces mots se rattachent, chez le chien, à une association d'idées ? Il faut nécessairement que l'action produite sur ses organes sensoriaux et ses facultés instinctives, soit occasionnée par les ondulations du son, et comme, d'un autre côté, nous savons que ces ondulations sont soumises^ comme le rbythme musical, à une loi régulière exprimée par une formule mathématique, il est bien évident qu'il y a, dans ces connexités, une loi générale de la création : ces phénomènes n'ont donc rien de surnaturel, et il ne faut plus s'étonner, si, dans certains cas, la parole humaine agit comme une force, indépendamment du sens que l'imagination de l'homme attache aux mots. C'est sans doute ainsi qu'il faut interpréter ce passage de Roger Bacon, qui affirme « qu'il existe une puissance d'action dans la parole, si elle est prononcée avec l'intention et le désir d'agir. Et ideo per verbd et opéra hominis possunt aliqua magna fieri, quando omnes dictœ causœ

concurrunt Et aliquœ possunt fieri in verborum gene^

ratione^ cum intentione et desiderio operandi (1). »

(1) Roger Bacon, De virtute sermonis.

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