‹ Essai sur la conservation de la vieChapitre 70 sur 146 · FORGE DE LA VOLONTÉ CONCENTRÉE · texte numérisé non relu

FORGE DE LA VOLONTÉ CONCENTRÉE

X. — L'alchimisle anglais avait compris; dans sa puissante intelligence, que la parole humaine, pour devenir une force^ avait besoin du concours de la volonté. C'est, en effet, la volonté qui est Fagent principal de toutes nos facultés, la force qui domine et dirige toutes celles que nous portons en nousmêmes^ ainsi qu'elle sait s'emparer des forces naturelles, dont Vobservation et le raisonnement ont permis à notre, intelligence de calculer les effets.

La volonté de l'homme peut agir sur lui-même, ou bien sur les autres hommes.

Si notre volonté est dirigée sur nous-mêmes, elle domine, nous Tavons déjà vu, les facultés instinctives et les mouvements vitaux ; elle peut même arriver, dans certains cas exceptionnels, à ralentir la respiration et la circulation jusqu'au point de les suspendre totalement. Les Annales de la science en font foi (1). Mais, quand cette volonté est dirigée par le sentiment religieux, elle produit des miracles. Quoi de plus merveilleux, par exemple, que cette vie de saint Simon Stylite, qui se fait hisser au haut d'une colonne et y passe 44 ans, exposé à toutes les ardeurs d'un soleil asiatique, aux intempéries des saisons, dans l'attitude la plus gênante et se nourrissant seulement de quelques fruits? l'homme le plus robuste aurait résisté à peine quelques jours à cet horrible supplice. Le saint l'a supporté, dira-t-on, par enthousiasme ; mais l'enthousiasme est-il autre chose que l'exaltation de la volonté? Si l'on voulait nier ce fait comme trop miraculeux, que l'on aille à la Trappe, que Ton y interroge le secret des austérités cachées, et l'on verra que le miracle se reproduit tous les jours.

Mais l'empire que l'âme peut prendre sur l'instinct et sur la machine, dans un but purement ascétique, elle peut aussi l'exercer dans un but de conservation. On a souvent observé qu'une grande pensée aidait à vivre. Gibbon, d'une

{1) Journal de la Société de médecine pratique de Montpellier, t. XV, p. 123.

constitution délicate, d'une faible santé, vécut, 22 ans, occupé à son long ouvrage ; quand le dernier volume fut achevé, les forces lui manquèrent : il mourut. Lesage nous a tracé, dans Gil Blas^ un saisissant tableau de cette décadence des forces chez un ministre tombé du pouvoir. Un moderne romancier anglais (1) a été plus loin que son devancier, en nous montrant un ambitieux disgracié, luttant contre le chagrin et revenant à la vie et à la santé, par la volonté de faire du bien dans une sphère plus étroite. C'est là, on peut l'affirmer, qu^est le grand secret de la longévité. Pour ceux qui sauront se créer un intérêt dans la vie, par des devoirs à remplir et du bien à faire à leurs semblables, pour ceux-là, la vie sera longue; et souvent dans les perturbations légères de leur santé, une forte volonté, dirigée par une raison éclairée suffira seule pour rétablir l'équilibre. Ici encore nous aurions pu nous appuyer sur des expériences ; mais il suffit d'avoir posé le principe ; tous les hommes d'intelligence et d'étude sauront mieux encore que nous-mêmes en trouver, quand ils le voudront, les applications pratiques.

La volonté humaine, avons-nous dit, peut aussi agir sur les autres hommes. Tous les jours nous en voyons autour de nous de vivants exemples ; et c'est cette subordination des volontés qui constitue les hiérarchies sociales et le mécanisme des gouvernements. A chaque page de l'histoire, on trouve des faits éclatants qui témoignent de cette puissance de la volonté d'un homme sur les masses. Une armée a été découragée par des revers, harassée par les fatigues, épuisée par les privations, les caisses sont à sec, les vivres manquent, les soldats sont sans souliers: qu'il arrive un de ces généraux à la parole ardente, à la volonté forte, qui promet avec la victoire un ample dédommagement de toutes lessouffrances; et aussitôt les régiments demandent à marcher à

(1) la famille Caxton, roman publié dans la Revue britannique.

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