‹ Essai sur la conservation de la vieChapitre 7 sur 146 · INCERTITUDE DE L ART MÉDICAL · texte numérisé non relu

INCERTITUDE DE L ART MÉDICAL

Vous êtes dans votre lit avec la fièvre, vous appeler un médecin et rinterrogiez sur la nature et la cause de votre mal, ainsi que sur les remèdes^ à employer. Si vous avez affaire à un médiçastre, il vous répondra par des raisonnements que je ne veux pas répéter iei^ de peur d'être accusé de manquer de gravité dans un sujet sérieux ; et cependant je les, aurais emprunté^ à des. livres de médecine. Si, au contraire, vous .avez.£^peié un homme d'esprit et de savoir, Jl vous dira : « Votre état est défini par la science, une fièvre tierce; mais « nous ig^noronjs totalement ce que c'est que la fièvre en géné- .a rai et la fièvre tierce en particulier. Tout ce que je sais, c( c'est que deç sauvages ont, par hasard, été Iguéris de cette « maladie en mâchant l'écorce d'une certaine plante que <( nous administrons souvent avec succès, et je vous conseille « d'en essayer» » »

. On ne saurait le dissimuler : tout ce qu'il y a. de positif dans la médecine se réduit à ce qu'on appelle, dans le langage de cette science, des observations. Et, ce qu'il* y a de plus désespérant pour les esprits positifs, c'est la certitude des nombreuses incertitudes. Par exemple, il est reconnu que l'effet thérapeutique de presque toutes les substances est sujet avarier suivant les circonstances atmosphériques, les âges, les sexes, les tempéraments.

De la, des perplexités continuelles dans la médicamenta-

tiOD.

Enfin en médecine on peut arriver aux mêmes l'ésultats en employant des moyens diamétralement opposés.

Le système de Brown et celui de Broussais offrent un antagonisme complet dans leur médicamentation ; l'un et l'autre^ cependant, ont eu leurs enthousiastes, leurs guérisons miraculeuses et leurs victimes;

De sorte, que la plupart des discussions entre les médecins, se résolvent en controverses statistiques, afin d'établir lequel a sauvé ou tué le plus de malades. A celui qui sait comment ils sont fabriqués, ces tableaux de cures merveilleuses, ils

offrent un argument peu rationnel ; aussi les rieurs sont-ils toujours, de Tavis de quelque vieux disciple de Vécole expectante qui vient mettre les rivaux d^accord, en leur disant : (( Les malades qui ont été sauvés^ n*ont été guéris qu^en dépit « de vos drogues, et ils se seraient rétablis mieux et plus vite, (( si vous eussiez laissé faire la nature. »

Un savant médecin de l'École de Paris s'est élevé, il y a plusieurs années^ contre cette inanité des preuves statistiques appliquées à Tart de guérir. Citons son opinion :

<( En matière de statistique, le premier soin, c'est de perdre (K de vue Thonime pris isolément; il faut le dépouiller de son « individualité, pour arriver à l'élimination de tout ce que « celte individualité pourrait introduire d'accidentel dans la a question. r>

a En médecine, au contraire, le problème est toujours « individuel; les faits ne se présentent à la solution qu*un « à un. C'est toujours de la personnalité du malade qu'il « s'agit... les masses restent en dehors de la question. Mora gagni a dit : ce Non numerandae, sed perpendendae sunt « observationes. » Pesez les faits, ne les comptez pas (1). "»

Voilà ce qui explique comment certaines théories médicales tombent dans l'oubli après avoir cependant guéri, ou enterré leurs malades tout comme les autres.

Enfin, quelques-uns ont suivi une autre route, et, fatigués de cette lutte incessante entre des systèmes qui se détruisent, pour être, à leur tour, détrônés par d'autres, qui ne dureront pas plus longtemps, ils ont proposé de chasser de la médecine tout système, toute théorie. Ce retour à Tempirisme des sauvages n'est pas soutenable dans une saine philosophie; parce que ni l'homme, ni le monde ne sont le produit du hasard; mais il indique tout ce qu'il y a de difficile dans la pratique de l'art médical.

Quelle conclusion tirer de toutes ces perplexités?

(I j Double, Comptes rendus de V Académie des sciences, 1. 1, p. 1 76.

LES DEUX ÉCOLES. iS

Faut-il brûler les livres de médecine et fermer les écoles? Non sans doute : le nombre des faits recueillis, depuis deux mille ans, par les ministres de Fart médical est un complément indispensable de la masse des connaissances humaines, et les observations, aussi bien que les systèmes de la science moderne, ont ajouté des richesses à ceé vieux trésors. Nos hardis expérimentateurs ont même, çà et là, soulevé quelques coins du Yoile qui recouvre le mystère de la vie. Le résultat de ces grands travaux est prêt à être mis en œuvre, comme ces matériaux tout taillés, dispersés sur le sol du chantier, qui n'attendent plus que la main de Tarchitecte pour s'élever en somptueux édifices. Quand l'art médical aura trouvé un de ces novateurs dont le génie ouvre des routes nouvelles, il aura sous sa main tous les éléments essentiels de la science de la vie !

III. — En attendant ce réformateur, tous les efforts seront utiles, s'ils ont pour but d'arriver à fixer les doctrines. Mais là se présentera toujours une grave difficulté qui a son origine dans l'essence même des choses. La double nature de l'homme, qui, dans la pensée créatrice, se rattache sans doute au grand dualisme de l'univers, l'esprit et la matière, a, de tout temps, placé la philosophie entre deux écueils ; les rêveries du mysticisme où la raison humaine, privée de guide, s'élève à la folie, et le matérialisme qui nous fait tomber dans le néant. De même, en médecine, il y a toujours eu, il y aura peut-être toujours, deux écoles ou tendances opposées sur lesquelles viennent se greffer les nombreux systèmes. D'un côté l'école matérialiste qui s'intitule aujourd'hui l'organicisme, parce qu'elle ne voit dans l'homme qu'une machine dont elle cherche à réparer un à un les divers rouages; de l'autre, l'école vitaliste, qui admet pour la santé comme pour la maladie une cause supérieure à la matière, mais qui est sans cesse arrêtée dans les applications par son ignorance de la nature de cette cause.

Cet antagonisme des deux grandes sectes médicales a dû

16 CHAnTRE II.

nécessairement influer snr le traitement des maladies. L'organicisme affectionne les médications héroïques dont Tefiet sur les organes est palpable et immédiat, et il -se rapproche^ dans la pratique, de l'empirisme des barbares.

Empruntons à nn bouquin» yieuxde deux siècles, une citation qui nous montrera le* système des révulsifs ramené à sa dernière expression, m Les peuples de l'Ile Formose traitent « leurs malades d'une assez étrange manière... Quand quel* a qu'un se plaint de quelque douleur ou de quelque maladie, « ils le tirent en haut, une corde au cou, avec une machine « faite comme une estrapade et ils le secouent ainsi, de haut c( en bas, jusqu'à ce qu'il soit guéri, on qu'il ait trouvé une « mort plus douce et plus prompte que celle dont la maladie « ie menace (1). »

On le voit, les révulsifs héroïques de nos facultés ne sont pas inventions nouvelles. Seulement, s'il avait le choix entre les t(Hlures, le pauvre malade préférerait souvent l'estrapade de Formose à cette ingénieuse variété de supplices dont se compose l'arsenal thérapeutique de nos praticiens modernes; depuis les bains frmds et les flagellations jusqu'aux moxas et aux ventouses, depuis, les escadrons de sangsues, jusqu'aux larges vésicatoires. 11 ne manquait à cette liste de tourments, qu'un procédé pour faire rôtir les gens tout vifs ; aussi nos gqérisseurs ontrils essayé ce moyen (2) qui a eu, comme les autres, ses guérisons. Du reste, nous ne prétendons nullement le proscrire d'une manière absolue, car il peut quelquefois être utile et il est bien moins douloureux qu'on ne le pourrait croire.

Nous nous élevons seulement ici contre l'abus que fait l'école prgaj^tcienne de l'emploi de la douleur comme agent curatif ; maisçil faudrait être profondément ignorant dans la science de

r (1) Ambassades mémorables vers: les empereurs du Japon. Amsterdam, 1680, 1 vol. in-folio, p. 35.

(2) GoTOT, Traité de l'incubation et de son influence thérapeutique. Pari», 1840,

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la vie, pour nier Tutilité des révulsifs appliqués avec prudence. Leur action curatiTe est fondée sur un vieil aphorisme hippocratique dont vingt siècles d'expérience ont démontré la sagesse (1). Le phénomène sur lequel se fonde cette action curative a son origine dans la vitalité elle-même; aussi Pécole Titaliste fait-elle, comme sa rivale, usage des révulsifs; seulement, elle y a recours un peu moins souvent; elle préfère stimuler la vitalité par des moyens plus doux et surtout laisser agir la vitalité elle-même.

IV. — De là est venu le système dit de médecine expectative qui est bien ancien/qui a pour lui des écoles entières, celles de Salerne et de Montpellier, et Tautorité de noms illustres. Ce système reparait toujours dans toutes les écoles et sous l'empire de presque toutes les doctrines médicales par une tendance naturelle des médecins expérimentés à étudier la marche de la maladie et à peu droguer. Il est fondé sur un fait reconnu^ il y a déjà bien des siècles, et confirmé par Texpérience, c'est que, dans beaucoup de cas, la maladie est, en elle-même, une sorte de médicamentation naturelle, un effort du principe vital qui, par des fermentations intérieures et mystérieuses, cherche à rétablir le jeu régulier des organes et l'équilibre de leurs fonctions (2).

Il ne faudrait pas cependant déduire de cette observation une règle générale et applicable à toutes les maladies ; il faut, au contraire, s'empresser de reconnaître qu'il est des cas et des cas nombreux où le médecin doit agir avec promp* titude et énergie (3) ; ces cas sont le triomphe et la gloire de l'art moderne. A aucune autre époque, la science médicale n'a eu à s'enorgueillir de cures plus brillantes.

{1} « Duobus laboribus simiil obortis, non in eodem loco, yehementior ob- « scurat altenim. » Hippocrate.

(2) « Febris spasmos solvit. » Hippocrate.

(3) « Ad extremos morbos, summ» curationes, quoad rectitudinem, sunt « optimae. » Hippocrate.

« Satius est anceps experiri remediuxn quam nuUiim. » Celse.

Mais, quelque nombreux que soient ces cas, ik ne sont cependant que des exceptions à une règle encore plus générale, celle de laisser agir la nature.

En résumant succinctement toutes les observations qui précèdent, on peut établir que:

l"" La science de la médecine est complexe ; Fart est incertain;

2"* Les maladies doivent quelquefois être combattues avec énergie ;

3"" Le plus souvent) le médecin n'a qu'à se croiser les bras.

On a quelque peine à s'expliquer comment une science, dont les résultats et l'application journalière se renferment dans un cercle aussi étroit, a besoin de ces immenses développements qui menacent d'encombrer nos bibliothèques ; et l'on serait tenté de se demander si l'art de guérir les maladies n'est pas à peu près épuisé^ et s*il ne serait pas temps d'étudier Y art de les prévenir.

V. — Il semble queia science aurait dû, depuis longtemps, diriger tous ses efforts vers ce but plus utile à l'humanité que les dissertations les plus ingénieuses; car il vaut mieux encore ne pas être malade que d'être guéri par les plus savantes médicamentations.

Les Chinois sont de cet avis : on prétend que, chez eux, le médecin est responsable de la maladie^ Sa Majesté Céleste a un conseil de docteurs qui sont grassement payés aussi longtemps que l'empereur se porte bien ; mais, sitôt que S. M. est malade, on retient leur solde, et quand elle décède^ les docteurs )5ont mis à l'amende. C'est le principe de la responsabilité industrielle appliqué à la science dans toute sa rigueur ; une telle institution ne convient qu*à des barbares, nous sommes trop civilisés pour abaisser ainsi la dignité du bonnet de docteur. Mais, après tout, s'il en prenait fantaisie à notre siècle éminemment spéculateur, ne serait-il pas curieux de voir Tacadémie de médecine, transformée en société d'assu-

MÉDEaNE PRÉVENTIVE. 19

rance ; son président souscrivant des polices de vie et de bonne santé, nous faisant visiter et soigner à domicile, et son secrétaire statuant sur les indemmtés à payer aux héritiers en cas de sinistres?

En attendant que la législation ait jugé à propos de nous enrichir de quelque institution de ce genre, il faut nous contenter de 4a responsabilité morale, seule garantie que nous offre la Faculté.

C'est donc aux médecins qu'il faut demander des conseils pour conserver notre santé et éviter les maladies.

Cette branchciçi.içiportante de la médecine peut-elle être réduite en c^rps de doctrine et soumise à des principes rationnels ?

Théoriquement parlant, oui ; car l'action des causes extérieures, celle des aliments et des substances médicamenteuses est beaucoup moins incertaine sur Thomme en santé que sur le corps malade. Le médecin peut donc opérer sur le corps qui fait ses fonctions régulièrement avec une plus grande connaissance de cause que sur le malade. En outre, il est aidé par toute l'énergie de la force vitale.

D'où il résulte^ que la médecine préventive et conservatrice de la vie pourrait offrir à la science un terrain moins mobile et plus facile à exploiter que les autres branches de l'art ; et cependant ce terrain est encore presque vierge.

Peut-être la faute en est-elle au public autant qu^à la science.

Le médecin n'arrive que lorsqu'il est appelé ; et, en gé^ néral, on ne l'envoie chercher que lorsque l'on se sent malade, presque toujours après avoir été forcé de s'aliter.

On pourrait ici faire observer au public qu'il a tort d'appeler le docteur souvent trop tard dans les cas graves, sans nécessité dans la plupart des maladies, et qu'il serait plus logique de prévenir que d'attendre. Mais ces sortes de raisonnements ne seront bien compris que lorsque les lois de rhygiène, formulées en principes théoriques et d'une ap-

plication facile, seront entrées dans le cours des études générales.

En attendant, le public et les médecins roulent dans un cercle vicieux ; les gens du monde oublient que la pire des maladies est l'usure du corps humain produite parle mouvement de la vie, et les docteurs se dégoûtent d'une étude où ils ne trouvent ni honneur ni profit (1).

Ne nous étonnons donc pas si le grand art de conserver et de prolonger la vie ne fait pas de progrès, et si l'hygiène forme à peine un court chapitre dans les traités de médecine.

Nos pères avaient ou plus de savoir ou plus d'ambition.

Ils prétendaient que la vie humaine peut être prolongée par des moyens artificiels. Des hommes d'une vaste érudition, d'un esprit élevé, ont étudié très-sérieusement ces mystérieuses compositions que Ton appelait l'or potable ou la panacée universelle, ils étaient loin de les considérer comme des illusions.

Les modernes ont donné à leurs études une direction diamétralement opposée ; l'humanité y a-t-elle gagné? La science de la conservation de la vie a-Uelle fait des progrès?

Questions curieuses ; mais pour les résoudre, il faut jeter un coup d'œil sur la médecine et l'alchimie du moyen âge. Tel sera l'objet du chapitre suivant.

(1) DëJ^i depuis quelques années^ on avait compris que la science médicale offrait à cet égard une lacune ; et des chaires d'hygiène ont été fondées dans tes écoles de médecine. L'auteur de cet aper<:u n'a pas la prétention de s'ériger en critique des savants professeurs qui les remplissent : U a cherché à se frayer une autre route : voUà tout

ï. Origines delà médecine. — 11. Chinois. — 111. Égyptiens. — IV. Hébreux. V. Science primitive.— VI. Hippocrate.-* VIT. Galien.

VIU. POLTPHARMACIE. — IX. ThÉRIAQUE. — X ANTIQUITÉ DES INVENTIONS MODERNES. — XI. AlEXIPHARMAQUES. — XII. ALCHIMIE.

XIII. Kabbale. — XIV. magie.— XV. le grand œuvre.— XVI. Panacée

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