OBSCURITÉ DES CAUSES PREMIÈRES
des causes. Barthez lui-même a dit ; « 11 n'est pas impossible a que. la. suite des temps n'amène la connaissance de faits a positifs qui sont ignorés aujourd'hui et qui pourront a prouver que le principe vital et l'âme pensante sont réunis « dans un troisième principe plus général (1). »
De sorte que le vitalisme de Montpellier ne nous apprend paSj si le ma&ufiK^rit alchimiste cité au commencement de cet ouvrage a eu tort ou raison de parler d'une âme spirituelle et d'une âme corporelle : nous en sommes encore aux commentaires sur ce passage de l'Odyssée où Ulysse rencontre, dans les enfers, l'ombre d'Hercule» pendant que son âme divinisée ^t assise, dans l'Olympe, au banquet des dieux.
De ces incertitudes sur la nature des causes premières, résultent la diversité des systèmes et. les perplexités de l'art médîcaL Voilà pourquoi l'on accuse la médecine d'être une science conjecturale* Mais toutes les branches des connaissances humaines en sont là. La physique est ta science des forces^ et les physiciens ignorent ce que c'est qu'une force. La chimie est la science des corps; et les chimistes, tout en vous enseignant que les corps sont composés d'atomes, n'ont jamais pu isoler ces atomes élémentaires et ignorent totalement leur nature. M. Gay-Lussac a professé, pendant plusieurs années, la chimie à l'école polytechnique. Un de ses auditeurs, enthousiasmé de son beau talent et de son profond savoir, le pressait un jour de donner un code à la chimie; l'illustre savant répondit : « Ce serait un édifice sans fonce déments : nos théories manquent de bases. »
La science médicale n'est pas sans quelques bases certaines, mais les médecins tombent dans des absurdités monstrueuses, quand ils veulent faire ce que quelques-uns. appellent de la médecine positive, c'est-à-dire transformer une science d'observations, de réflexions et d'inductions, en calculs de statistique, en expériences de physique ou de chimie, ou bien en opérations mécaniques.
(1) BAKma, Science de l'homme, t. I, p. 109.
Ici, nous sommes condiits à jeter un coup d'œil sur Tanatomie et la chirurgie ; et l^on verra que ces deux branches si essentielles de la science médicale ont aussi leurs obscurités et leurs incertitudes.
II. — Les anciens savaient assez peu Tanatomie ; les progrès de cette science paraissent dus aux modernes. Cependant il est permis de supposer que les prêtres égyptiens, qui cultivaient la médecine dans les vastes enceintes de leurs temples, se livraient à quelques dissections d'animaux ou même de cadavres humaius; mais la manière barbare dont ils procédaient aux embaumements, suffit à prouver qu'ils étaient d^assez pauvres anatomistes. Hippocrate et Galien, plusieurs siècles après, connaissaient le squelette humain, la position et la structure des principaux viscères ; plus tard encore, nous trouvons Gelse qui s'élève contre la barbarie des vivisections humaines : il paraît (pie, de son temps, on avait autorisé les médecins à essayer des opérations sur des criminels condamnés à mort. Mais, ce n'est réellement qu'à partir du seizième siècle, que l'anatomie est devenue une science ; et elle n'a rendu à la médecine des services essentiels qu'après que Harvey a démontré la circulation du sang. Découverte à laquelle rien n'a manqué, pour la gloire de son auteur , pas même les dédains et les sarcasmes des corporations scientifiques. Enfin, depuis une centaine d'années, l'anatomie humaine, s'éclairant de celle des animaux et réciproquement^ a jeté de vives lumières sur plusieurs branches de la science. Les immortels travaux de Guvier, les ingénieuses recherches de ses successeurs ont fait faire un pas vers la connaissance de l'unité des lois de la création; le scalpel et la loupe à la main, on a retrouvé des analogies d'organisme et de construction entre tous les êtres, qui ont vécu ou qui vivent sur ce globe; il a suffi d'un fragment de vertèbre ou de dent, pour reconstruire ces monstrueuses espèces qui peuplaient notre monde primitif et pour démontrer scientifiquement l'authenticité du
l'anatomie et la médecine. 251
récit biblique. A côté de ces magnifiques résultats des inyestigatioDs anatomiques> sont Tenus se placer les travaux de nos contemporains, les découvertes des Gall, Spurzheim, Bichat, Ashley Gooper, de MM. Serres, Flourens, Magendie, Cruyeilhier, Andral et bien d'autres encore. Par une ingénieuse préparation, on a déroulé le cerveau humain et pénétré ainsi jusque dans ses derniers replis ; on a démontré, par expérience, le rôle des divers nerfs dans les mouvements vitaux, on les a suivis dans leurs innombrables ramifications, et on a pu ainsi vérifier ce qu'avait deviné la sagacitédu vieux Bartolin : Ad sensum plus confert cerebrum^ad motumplus medtUla. Enfin, appelant au secours du scalpel, les réactifs chimiques et la puissance du microscope, on a pénétré jusque dans la structure intime de nos organes. Tant de grands et beaux travaux honorent un siècle sans doute ; et le dixneuvième excelle peut-être dans Tart des recherches, plutôt que dans la hardiesse des conceptions. Il est pénible de l'avouer, cependant il faut le dire, les progrès de Tanatomie n'ont pas fait avancer la science verslè véritable but delà médecine : la guérison des maladies, la conservation de la santé.
On peut même, jusqu'à un certain point, soutenir que le médecin, en se trop préoccupant de l'état des organes et de ce que l'on appelle la localisation des maladies, fait fausse route et entre dans une voie où il ne peut rencontrer que des erreurs de doctrine et de funestes applications. La plupart des malades sont sujets à s'écrier:... Ahl si je savais ouest mon mal...l Et, quand le médecin, s'appuyant sur les découvertes anatomiques, et s'aidant de la percussion et de l'auscultation, lui dit : C'est votre cœur ou votre poumon qui sont malades; quand il décrit avec une minutieuse exactitude, l'état actuel de l'organe intérieur, on s'éprend d'admiration pour un si savant homme, on est plein de foi dans le traitement. Mais, hélas! la connaissance du siège du mal n'influe que bien peu sur la guérison. Bichat, le prince des anatomisles,
252 CHAPITRE XIT.
est mort à 32 ans, nous Payons déjà fait remarquer, victime d'une affection organique, parfaitement reconnue par luimême et par les savants médecins qui Tentottraient de leurs soins. Laënnec, Tinventeur du st^hoscope, de cette ingénieuse méthode qui permet à l'oreille du médedin d'apprécier, jour par jour, les ravages de la phtbisie sur le poumon, de lire dans l'intérieur d'une poitrine, comme dans un livre ouvert, Laënnec est mort phtisique.
IIL — Nous pourrions multiplier ces exemples; mais à quoi bon. La réflexion et le simple bon sens suffisent pour prouver que la connaissance du siège du mal ne donne que Men peu de lumière sur la cause delà maladie. ' S'il suffisait pour guérir, de voir et de toudier le siège du ma), on ne mourrait jamais d'aucun mal externe, et malheureusement il est bien prouvé que Ton peut succomber des suites d'un panaris, ou d'un ongle mal arraché, ou même d'un cor aux pieds maladroitement extirpé, fout aussi bien que d'un cancer au sein ou au visage.^ Pour que toutes les maladies fussent locales, c'est-ii-dire, pour que la maladie ne fût, dans un sens abstrait, que la perturbation d'un organe, il faudrait que la cause de la vie résultât des organes, tandis que la vie, nous l'avons vu, préexiste aux oignes qui se sont développés sousson influence. Sans doute les organes sont des instruments nécessaires aux fonctions vitales, et quelquefois la maladie résultera d'une perturbation organique^ comme, par exemple, ces affeclions des nerfs, de l'estomac» du foie et d'autres organes encore, conséquences fort communes de la funeste mode du corset des dames. Mais le plus grand nombre des maladies a pour cause une perturbation dans les fonctions, qui, elles-mêmes, sont sons l'empire des forces qui présidente la vie. Dans les cas mêmes où la perturbation est le plus évidemment organique et externe, les moyens réparateurs locaux et mécaniques doivent presque toujours être combinés avec l'emploi des forces qui agissent sur la vitalité
INCERTITUDES DE Là CHIRURGIE. 253
en général. Ici, pour bien faire comprendre notre pensée, il faut des exemples»
Vous venez d'ayaler une arête de poisson: le corps étranger qui gêne en même temps le tube alimentaire et celui de la respiration, apporte un trouble dans des fonctions essentielles; aussitôt la* ¥ie fait des efforts violents pour se débarrasser de l'obstacle, ces efforts étendent la perturbation à toutes les autres fonctions ; vous êtes rouge, violet, inondé d'une sueur froide, vous étouffez ; si un adroit chirurgien parvient à saisir et à arracher la malheureuse arête, ou si mieux encore, elle descend entourée par le bol alimentaire dans Testomac où elle sera dissoute par les sucs gastriques, vous serez guéri instantanément: c^est ici un cas d'application du principe : sublata causa tollitur effectm* Mais les phénomènes se passent bien rarement d'une manière aussi simple. Vous avez fait entrer un de vos doigts dans un anneau d'or «trop étroit: cette compression occasionne une enflure, de Firritatiou, de la douleur; il est devenu impossible de faire glisser ce malheureux anneau : que fera le médecin? Il essayera de diviser le métal avec une scie, ou mieux encore de dissoudre l'or au moyen d'un amalgame de mercure ; mais si, après avoir enlevé l'obstacle , on laisse l'organe à lui'^mème, tout ne sera pas fini, on peut craindre des accidents graves et même une gangrène. Pour les prévenir, il faudra, pendant quelques jours, exercer sur le doigt une pression modérée mais constante, souvent même agir sur l'ensemble des forces par une médication interne ; de même que l'on guérit plus sûrement des furoncles par un traitement médical, que par des cataplasmes et des emplâtres.
IV. — On le voit, dans les cas mêmes où la lésion est purement matérielle, où l'organe malade est facilement accessible, c'est encore en aidant les forces vitales que l'on guérit: à plus forte raison, quand il s'agira de ces organes
internes qui sont plus spécialement encore sous l'empire des forces de la vie. Voilà pourquoi les médecins spiritualistes et les praticiens de la vieille école attachent plus d'importance à Tétat des forces et à ce que Ton appelle en médecine les symptômes généraux qu'au siég:e apparent du mal. La secte moderne des anatomo-pathologistes, qui tend au contraire à localiser les maladies» à Yoir partout et toujours des lésions d* organes, rencontre dans l'anatomie même des difficultés tellement graves que l'on est autorisé à en conclure que leur doctrine pèche par sa base. Pour que la théorie des anatomo-pathologistes fût rigoureusement exacte, il faudrait deux choses : d'abord que l'anatomie connût les Tonctions de tous les organes, ensuite que tous les hommes fussent pourvus des mêmes organes, ou d'organes identiquement semblables.
Or Fanatomie ignore totalement F usage de la rate, des capsules surrénales, de la prostrate ; elle n'est pas bien assurée des fonctions du foie (1), et elle ne connaît le mécanisme des organes cérébraux que dans les généralités. Enfin quand cette science arrive à l'étude des nerfs, des artères et des veines, elle est forcée de reconnaître ce que Ton appelle des anomalies, c'est-à-dire des organes qui, chez certains individus, suivent une autre direction que celles qu'ils affectent chez le plus grand nombre, ou qui même manquent totalement, et alors, sont remplacés par un autre organe qui en fait les fonctions.
Ces anomalies, cachées dans les profondeurs intimes de l'organisation, ne se révèlent qu'au jour de l'autopsie, elles n'entraînent en général aucune difformité. Celui chez lequel
(1) Ces pages étaient écrites depuis longtemps , quand Tauteur a eu connaissance des belles expériences de M. Bernard, sur la formation du sucre dans l'économie animale. Il est incontestable que le foie joue un rôle dans, cette transformation; mais comment s'opère-t-elle ? A quoi sert le sucre dans les actes vitaux P II y a encore là bien des obscurités, et on peut dire : la remarque subsiste.