IX. — Passons à des questions plus difficiles
L'école moderne est-elle autorisée à considérer la phtisie comme une maladie incurable ?
Nous ne le pensons pas, et voici nos motifs.
D'abord, dans un sens général, on ne devrait point appeler incurable une maladie qui est susceptible de guérir par les seuls efforts de la force médicatrice naturelle. Or, les livres de médecine font foi que certains phtisiques ont guéri par le seul effet d'un changement total de climat ou d'habitudes. Ces exemples sont malheureusement fort rares ; cependant il suffit d'un seul bien constaté, pour résoudre la question au point de vue abstrait. 11 ne faut donc pas s'étonner si M. le docteur Colomies a soutenu, en présence de la Faculté de Paris,
(1) Au cas où quelque médecin viendrait à objecter que la dénomination d'asthme est trop vague, et ne précise pas les diverses affections du poumon, embrassées sous cette désignation dans le langage ordinaire, je répondrai que j'écris pour tout le monde, et que le traitement dont je donne Tidée, non pas les applications, est, dans un sens général, spécifique de cette affection essentielle, diverse dans ses formes, que Ton appelle asthme, quand on veut être compris. Si Ton insiste et si l'on me dit : « Mais votre traitement ne guérira pas Femphysème pulmonaire, «je répondrai qu'il peut aussi modifier et guérir Fempbysème des poumons, qui, dans l'ordre d'idées médicales exposées dans cet ouvrage, est une conséquence ou un symptôme de la perturbation apportée par l'asthme aux fonctions respiratoires , mais n'en est certainement pas ia cause. {Note de rauteur.)
(2) Thèse inaugurale du docteur Colomies. Paris, 1849.
la curabilité de cette maladie (2), et si des auteurs modernes ont énoncé des faits curieux à l'appui de cette opinion (1). ^
Mais ce qu'il importe d'établir, pour la pratique, c*est que la médecine a quelquefois guéri des phtisiques : ce fait bien démontré, il ne devrait plus être permis, en bonne logique, de parler de Tincurabilité de cette redoutable maladie ; et la découverte d'un traitement spécitique ne serait plus qu'une question de temps et de recherches.
Or, ici encore, nous invoquerons le témoignage des auteurs. Déjà nous avons cité, au commencement de cet ouvrage, le chirurgien de Pic de la Mirandole qui guérissait les phtisiques avec Tor potable.
Leigh (2), qui a écrit, vers la fin du dix-septième siècle, un assez bon traité de la phtisie, guérissait, à ce qu'il parait, beaucoup de phtisiques ; Bennet, son contemporain et son compatriote, soutenait qu'il est possible de guérir ces redoutables affections aussi longtemps que les forces radicales se maintiennent. « So long as strength continues tolerable, let the ikphysidan visit and^ wiih good hope^ expect success (3). »
Mais, de tous les médecins de Tancienne école, celui qui a le mieux connu et le plus souvent guéri la phtisie, c^est sans contredit Morton (4). Son traitement était compliqué ; et il le modifiait suivant les diverses périodes de la maladie. Peut-être les découvertes de la science moderne permettraientelles d'y introduire d'utiles améliorations ; mais certes l'idée fondamentale est d'un grand médecin, elle est basée sur une connaissance éclairée des lois de la vie. Aussi voyons-nous un des oracles de la moderne école de Paris s'étonner de l'abandon fait par ses contemporains de quelques-uns des médicaments prônés par le vieux Morton (5). Seulement il ne veut pas considérer chacun de ces médicaments comme spécifique de la
(i) Revue médicale de 1843, t. III, p. 22. <2) Leigh, Physiologia. London, 1693.
(3) BEmET.T keatrum tabidorum, London, 1720, p. 186.
(4) R. Morton, Phthisiologia. Lugduni, 1737, 2 voL in-4.
(5) Trodsseau et Pidoux, Manuel de thérapeutique^ t. H, p. 443, 617 et seqq.
phtisie, et il veut qu'on les administre séparément. Mais si ces substances isolées soulagent, pourquoi ne pas les associer comme faisait Morton ? Franchement, la haine de nos savants les plus distingués contre la polypharmacie est poussée un peu trop loin.
Un siècle après Morton^ un autre médecin anglais, Reid, a publié un livre intéressant sur la phtisie^ qu'il guérissait souvent par Fusage journalier de Tipécacuanba (i). Dumas, qui a traduit et commenté son ouvrage, avait, en partie, adopté son traitement et y joignait fort sagement, à notre sens du moins, des amers et des astringents.
Voilà donc, jusques au commencement du siècle actuel, des médecins illustres qui n'ont pas craint de traiter méthodiquement la phtisie et qui affirment Tavoir souvent guérie. Gomment se fait-il que, depuis lors, dans les livres comme du haut des chaires de nos Facultés, on n'entende plus que des cris de désespoir ; pourquoi nos plus habiles se bornent-ils, en déplorant Timpuissance de la médecine, à lancer un funèbre arrêt de mort contre les malheureux phtisiques? Serait-ce donc que cette maladie est devenue plus redoutable qu'elle ne l'était du temps de nos aïeux ; ou bien nos médecins auraient-ils moins de savoir?
On répond^ a que les médecins de la vieille école ne con- « naissaient ni le plessimètre, ni le stéthoscope ; que, par con- « séquent, ils ne pouvaient pas être assurés de l'existence de (c la phtisie, et que les malades guéris par eux avaient des « catarrhes et n'étaient pas phtisiques ? »
C'est là une assertion toute gratuite et qui prouve seulement que ceux qui la font n'ont jamais pris la peine de lire attentivement ces oracles du temps passé que l'on cite sou-
Je ne voudrais pas que Ton pût me reprocher d'avoir exagéré la pensée, ni du savant professeur, ni de son collaborateur; mais ils ne désapprouvent point la méthode de Morton, dans le traitement de la phtisie. Voilà tout ce qu'il faut à mes arguments.
(1) Reid, Essai sur la nature et le traitement de la phtisie pulmonaire, Lyon, 179Î.
yent sur la foi <f autrui. Us connaissaient parfaitement la tuberculisation et ses ravagés ; mais, pour eux, le tubercule n'était pas la cause nécessaire de la phtisie. Voilà leur crime aux yeux de l'école moderne.
Cette erreur, si erreur il y a, n'est pas énorme : elle n'augmente pas la difficalté de trouver un traitement spécifique de la maladie, elle laisse des chances de guérison ; tandis que l'hypothèse contraire conduit directement à la désespérante assertion de l'incurabililé. Mais au moins ce triste système des anatomo-pathologistes peut-il être rigoureusement démontré? Pas le moins du monde, un médecin vitaliste embarrasserait beaucoup ses savants adversaires, s'il les sommait de prouver rigoureusement que la tuberculisation, chez tous les phtisiques, a toujours préexisté à la phtisie, tandis que lui, au contraire, pourrait indiquer des cas où la tuberculisation ne s'est manifestée qu'après les symptômes généraux (1).
Nous pensons donc qu'il est très-possible, fréquent même, d'être phtisique sans offrir la moindre trace de tubercules, et réciproquement, que l'existence des tubercules n'entraîne pas nécessairement la phtisie.
11 est réellement bien difficile de nier que des tubercules se rencontrent fréquemment chez des individus qui n'ont jamais éprouvé le moindre symptôme de phtisie. Tous ceux qui ont fréquenté les salles de dissection ont été à même d*en faire l'observation. Le fait est établi jusques à l'évidence, dans l'intéressant mémoire de M. le docteur Boudet, déjà cité plus haut, «c Ayant examiné, successivement et sans choix, « les organes respiratoires de 197 individus, de 2 à 76 ans, a morts, dans les hôpitaux, à la suite de maladies variées, ou a même d'accidents et de blessures qui les avaient fait périr « tout à coup au milieu d'une santé florissante, je suis arrivé
(1) Entre autres, madame B***, de Toulouse, morte phtisique, il y a peu de temps, et chez laquelle les altérations de poumon n'ont été appréciables qu'au dernier moment.
{Observation de M. le docteur Sainte -Colombe.)
« aux résultats suivants : — De 2 à 15 ans, 33 individus sur c< 45, avaient des tubercules ; de 15 ans à 76, la proportion a a été de 1 16 sur 1 35. Ces tubercules bronchiques ou pulma— « niques, étaient tantôt récents, tantôt anciens, mais on peut « avancer que la présence des tubercules, dans les organes reste piratoires, est la règle, leur absence une véritable excep— « lion. » Un peu plus loin, M. le docteur Boudet donne le détail de nombreuses cavernes très-anciennement cicatrisées dans les poumonsd^individusquiontensuite joui d'une santéflorissante.
En présence de tels faits, on ne comprend pas conament Fécole organicienne peut encore soutenir que c'est le tubercule, ou même la caverne, qui constitue la phtisie.
Mais si cette cruelle maladie n est pas une altération de l'organe, elle doit nécessairement avoir sa cause dans un principe supérieur à la matière ; et comme, d'un autre côté, tout le monde est d'accord à reconnaître qu'elle nait spontanément chez le malade sans lui être apportée par des causes étrangères, il faut nécessairement aussi en trouver la cause dans une altération spéciale et essentielle du principe même de la vie. Par conséquent enfin, et par une application rigoureuse des principes sur lesquels repose la véritable médecine, il doit exister un spécifique de la phtisie.
Ici, s'élève une autre question.
De quelle nature sera ce spécifique? Serart-il simple, serat-il composé? consistera-t-il dans un médicament, ou bien dans une méthode de traitement ?
Il faudrait presque ui» volume pour approfondir ces questions ; forcé de nous resserrer, nous nous bornerons à quelques généralités.
La phtisie, soit héréditaire, soit accidentelle, n'est pas, ne peut pas être, une aflTection simple ; les symptômes qui en manifestent les ravages, sont trop nombreux et trop divers. La prostration des forces, la toux, le marasme, les nausées, les vomituritions, les sueurs nocturnes, la fièvre hectique, les alternatives de pousse et de fonte tuberculeuse, les fréquentes
hémopfysies, tous ces graves désordres des organes et des fonctions^ peuvent être considérés comme autant d'éléments essentiels, dont Tensemble compose la maladie elle-même.
Par conséquent, jusques à ce que Ton ait découvert une substance entre les molécules de laquelle soit interposée une force qui agisse en même temps sur toutes ces fonctions, sur tous ces organeSy il est évident que Ton ne pourra agir contre la phtisie qu'en employant les divers médicaments qui agissent favorablement sur ces fonctions et sur ces organe;. Mais faudra-t-il les employer tour à tour et isolément ? Non sans dou te, car les désordres dont l'ensemble constitue la phtisie n'en sont pas des complications, mais des éléments. C'est donc, ici, plus que jamais, le cas d'appliquer la médication composée.
Mais ce spécifique composé, cette thériaque antiphtisique, devra-t-elle être le seul médicament ? conviendra-t-elle à toutes les périodes de la maladie ?
Non encore, parce qu'il ne faut jamais perdre de vue le principe de Barthez, ce tout le traitement des affections chroa niques consiste dans des alternatives assidues d'excitation et de relâchement ; » et, aussi, parce que chacune des trois phases de la maladie ayant un caractère propre, manifesté par des symptômes distincts, le traitement général devra être modifié dans son application à chacune de ces trois périodes.
Sur ce point, la théorie est d'accord avec la pratique de tous les grands médecins. Ce sera donc un traitement spécifique composé des divers médicaments convenables aux divers éléments dont se compose la phtisie qu'il conviendra d'opposer à cette cruelle maladie et qui devra encore être modifié suivant ses diverses périodes.
Au premier degré, les forces radicales sont encore tolérables ; mais les poumons souffrent du travail de la tuberculisation, et la force médicatrice naturelle indique, par les nausées et la disposition aux, vomissements, le besoin des révulsifs.
11 faut donc associer aux plantes qui contiennent l'émétine, les baumes doux de la nature du tolu, des benzoates et des phos-
phates, des astringents modérés, tels que le cachou, et le soir, tempérer cette médication par les narcotiques doux, thridace, jusquiame, etc. —Nourriture analeptique, limaçons crus.
Au deuxième degré, les forces commencent à s^affaisser, tous les symptômes augmentent d'intensité, des désordres se manifestent ordinairement vers les bas intestins, et les sueurs nocturnes deviennent graves. C'est ici le cas d*insister sur les balsamiques les plus énergiques, les baumes de la Mecque et du Canada.; de les associer aux amers, lierre terrestre, marrube, d'y ajouter l'or et le fer (succino-phospfaate de ces deux bases), et de ne pas craindre l'emploi de la belladone et du datura.
Enfin, au troisième degré, tout espoir doit-il être perdu? Non sans doute ; et, comme le disait le vieux Bennet, continuez le traitement aussi longtemps qu'il reste encore quelques forces. C'est alors à relever ces forces radicales qu'il faut s'attacher. Le phosphore, administré dans ses plus savantes combinaisons, rendra de grands services. On ne doit pas oublier ce phtisique traité par Lentin, et dont l'observation est citée par Bayle (1). Si l'usage prolongé de cet héroïque médicament amenait des symptômes d'hémoptysie, on suspendrait les préparations phosphorées, pour user, pendant quelques jours, des hémostatiques et sédatifs ; et revenir ensuite aux associations d'amers, d'astringents et de balsamiques. Si, au contraire, le travail de décomposition s'annonce par l'œdème des extrémités, le marasme, le redoublement de la fièvre hectique, alors c'est le cas des fameuses pilules de Morton, mais qui peuvent être encore améliorées.
Enfin, à quelque degré que l'on prenne le phtisique, il est bien entendu que s'il est sous l'empire d'une diathèse lymphatique et scrofuleuse, il faudra aussi employer les préparations iodurées (proto-iodure de fer).
Tel est le traitement que nous soumettons à l'appréciation des maîtres de l'art comme ayant, dans son ensemble, une
(1) Bayle, Bibliothèque thérapeutique, t. IT, p. 26.
action spécifique sur la phtisie. Notre conviction à cet égard D^est pas seulement fondée sur les idées théoriques que nous Tenons d^exposer ; mais aussi sur des expériences nombreuses. Ce n'est point ici le lieu d'en énumérer les détails; on trouvera dans Tappendice un petit nombre d'observations cliniques à la suite des formules conseillées par Fauteur.
Bornons-nous donc, ici^ à constater les résultats généraux obtenus.
Soixante-quatorze phtisiques ont été traités, depuis quelques années^ par la méthode et les spécifiques que nous venons d'indiquer; trente-quatre ont été guéris^ douze ont succombé, mais après des modifications remarquables dans l'état des malades. Quant aux vingt-huit autres, les uns se sont découragés et ont abandonné le traitement, les autres ont cessé de dqpqer de leurs nouvelles, et ce n'est qu'indirectement qu'on a pu présumer leur rétablissement ; mais on ne doit compter comme guérisons authentiques que celles qui ont été constatées par des médecins éclairés et consciencieux (1).
Nous espérons que personne ne se méprendra sur les motifs qui nous décident à énumérer ces chiffres : notre seul but, eu rapportant de tels faits, est d'encourager les médecins à entrer dans la voie que nous leur indiquons : plus ils s'appuieront sur les immuables principes de la science de la vie et plus'ils verront l'horizon s'élargir devant eux. Quand on n'obtiendrait d'autre résultat que d'effacer du code médical ce désolant arrêt de mort porté contre tous les phtisiques, on aurait déjà beaucoup gagné. Les statistiques médicales nous révèlent un fait bien effrayant : sur chaque 100 malades qui
(1) Ces pages étaient écrites depuis bien des années, quand j'ai eu connaissance du renaarquable ouvrage de M. le docteur Cliurchill sur la plitisie, et des succès obtenus , par ce médecin , dans le traitement de cette cruelle maladie.
Qu'il me soit permis de signaler ici une coïncidence digne d'attention. La même pensée, la posSibUité de guérir la phtisie par les préparations phosphorées, est venue en même temps au docteur Churchill et à l'auteur de ce livre. Tous les deux habitaient des pays fort éloignés, ils n'avaient aucun rapport Tun avec l'autre. Chacun, de son côté, a appliqué l'idée par des moyens un peu différents, et chacun a réussi. Cela prouve en faveur de l'idée.
succombent en Angleterre , la phtisie en emporte 30 : la proportion n'est pas beaucoup moins forte dans les autres États de PEurope.
Il nous resterait encore à indiquer Tapplication de nos idées à plusieurs maladies ; mais les développements dans lesquels nous sommes entré, en traitant de la phtisie, nous forcent à nous resserrer. Quelques lignes seulement sur la goutte.
X. — Cette cruelle affection, fléau des classes intelligentes et de la haute civilisation, est-elle de sa nature incurable, comme on Tafârme dans les écoles et dans les livres? Nous ne le pensons pas, et, ici encore, notre opinion s'appuie sur un fait bien connu. Bon nombre de goutteux ont été guéris; seulement pour avoir changé complètement d'habitudes et de genre de vie. Par conséquent, et puisque la modification apportée dans les fonctions par celle des habitudes a suffi pour aider la force médicatrice naturelle à prendre le dessus sur l'élément morbifique, il est évident, théoriquement parlant, qu'il doit être possible à l'art médical d'apporter dans les fonctions une modification analogue et qui permettra de même, à la force conservatrice de la vie, de remplir son office.
Mais si l'expérience et la logique s'accordent pour défendre de ranger la goutte parmi les maladies incurables, c'est à un autre ordre d'idées qu'il faut s'adresser pour trouver le spécifique de cette cruelle affection.
Il faut d'abord se demander : qu'est-ce que la goutte?
L'école organicienne aura beau peser des globules sanguins, fouiller dans les viscères des cadavres, analyser des tophus articulaires, elle n'a pas de réponse à cette question : ce qui rend plus étrange, soit dit en passant, l'assurance avec laquelle elle affirme l'incurabilité d'une maladie dont elle ignore la nature. Au contraire, pour le médecin vitaliste, les phénomènes de la goutte s'expliquent facilement.
Cette maladie peut être définie, dans l'ordre de nos idées, une perturbation spéciale et essentielle des fonctions d'assi-