‹ Essai sur la constitution romaineChapitre 11 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

M AB IUS. — GUKHKE SOCIALE. — GUERRE CIVILE DE MARIUS ET DE SYLLA. — DICTATURE DE SYLLA.

Marias le premier osa s’élever contre eux : né dans la ville latine d’Arpinum, client des Metellus, et amené par eux à Rome, Marius s’était d’abord distingué par desexploits militaires; profitant du soulèvement causé par la vénalité des nobles dans la guerre contre Jugurtha , il s’adressa au peuple, et obtint de lui de supplanter son patron dans la conduite de cette guerre; ses victoires sur Jugurtha justifièrent du reste le choix qu’on avait fait, et bientôt après, la défaite des Cimbreset des Teutons, qui avaient menacé l’Italie d’une ruine totale, acheva de le rendre l’idole du peuple : il rentra dans Rome tout-puissant; mais aussi mauvais politique qu’habile capitaine, Marius se laissa

dominer par les conseils d’un tribun factieux nommé Saturninus : celui-ci lui persuada, pour attacher ses soldats à sa personne , de demander en leur faveur la distribution des terres occupées un instant par les Cimbres dans le nord de l’Italie 1 ; lui-même , par des propositions de lois agraires et celle de l’adjonction des Italiens au droit de cité , essaya de multiplier le nombre de ses partisans : suivi d’une troupe nombreuse de ces derniers, appuyé par Marius, il fit tout trembler dans Rome; mais enfin ses violences réunirent contre lui tous les ordres de l’État; Marius lui-même fut obligé de l’abandonner, et le sénat ayant chargé les consuls de veiller au salut de la république , le peuple se chargea d’exécuter le décret , et le mit à mort.

Cependant, les Italiens à qui les tribuns

* Le prétexte de cette demande était de former par là une barrière qui pût fermer à jamais aux Barbares l’entrée de l’Italie.

faisaient sans cesse espérer le droit de cité, et à qui le sénat le refusait toujours, réso- . lurent de l’obtenir par la force : instruments des conquêtes de Rome, ils voulaient participer aussi aux avantages de la victoire, et bientôt une ligue générale se forma entre les Etrusques , les Ombriens , les Marses et les Samnites ; conservant cette organisation qui, par Rome, leur avait donné l’ascendant

sur le monde entier, ils résolurent de for- «

mer entre eux une confédération générale dont le siège serait placé à Corfinium; cinq cents députés composeraient le sénat chargé de la direction de toutes les affaires , et de même qu’à Rome, deux consuls et douze préteurs choisis dans le sénat seraient appelés au commandement des armées.

Effrayé d’un projet qui annonçait tant de résolution et de suite, et qui attaquait dans sa baselefondement delà grandeur romaine, le sénat eut recours aux précautions les plus extrêmes : on déclara qu’il y avait tumulte,

et par cette déclaration les tribunaux furent fermés et toutes les affaires civiles suspendues; on enrôla jusqu’aux affranchis, et, malgré ses démêlés récents avec le sénat, Marius , le vainqueur des Cimbres , fut chargé avec les consuls de la conduite de cette guerre . 1

Ménageant toujours les Italiens, dont il voulait, comme les Gracques et Saturninus, se faire un appui contre le sénat, Marius éluda de les combattre, et les deux consuls qui les attaquèrent furent battus; mais heureusement pour Rome, la division commença bientôt à se mettre parmi les alliés : le sénat en regagna plusieurs par la concession du droit de cité qu’ils réclamaient, et les autres furent défaits, dans plusieurs batailles, par Cornélius Sylla, lieutenant de Marius et déjà son rival , et par Cneius Pompée dont les succès dans cette guerre préparaient la

■ Elle est connue dans l’histoire romaine sous le nom de guerre sociale ou des alliés.

grandeur où son petit fils devait parvenir.

Vaincus ainsi de toutes parts, les Italiens furent obligés de se soumettre : le sénat alors , affectant d’user avec générosité de sa victoire, leur accorda à tous, sans distinction, le droit de cité; mais en même temps il eut soin de restreindre ce droit, de manière à le rendre à peu près illusoire. Sous prétexte d’empêcherles Italiens dedominer les suffrages par leur nombre, les censeurs les placèrent tous dans huit tribus seulement, et en choisissant même celles qui, votant les dernières aux assemblées, n’avaient presque aucune influence sur le résultat de la délibération.

Sur ces entrefaites, on apprit que Mithridate, profitant des troubles intérieurs dont l’Italie était le théâtre , venait de déclarer la guerre à Rome par le massacre de cent mille Romains dans l’Asie - Mineure. Le sénat chargea aussitôt Sylla , qui venait d’être nommé consul, de passer en Asie pour le combattre avec son armée.

Mais ie vieux Marius, oubliant les maux de nerfs qui avaient paralysé son activité dans la guerre contre les Italiens, songeait à lui disputer ce commandement, soutenu avec chaleur dans cette prétention par les chevaliers, ennemis du sénat depuis l’affaire des jugements, et par le tribun Sulpitius; ce dernier , uni avec lui , comme l’avait été Saturninus , par une communauté de rudesse et de violence, se chargea de présenter au peuple une loi qui, cassant le décret du sénat, dépouillerait Sylladu commandement, pour le lui transférer; et comme Sylla et son collègue, instruits de ce projet, s’opposaient à la réunion de l’assemblée sous prétexte des augures, Sulpitius, suivi d’une troupe de satellites armés, qu’il avait toujours à ses ordres, les chassa du Forum, et ayant enfermé Sylla lui-même dans sa maison , l’obligea par la violence à se désister.

Sylla alors se réfugia à son armée, lui représenta le tort qu’on lui faisait en la privant

de cette riche commission de la guerre d’Asie, et la conduisit à Rome. Les satellites de Marius et de Sulpitius essayèrent un instant de lui résister, mais ils furent bientôt obligés de s’enfuir, et Rome vit, pour la première fois, une armée, et une armée romaine , entrer dans ses murs en ennemie.

Sylla, du reste, fit garder à ses troupes la plus exacte discipline. Ayant réuni le peuple dans le Forum , il fit déclarer d’abord que les tribuns cesseraient d’avoir le droit de proposition au peuple dont ils avaient abusé, et que les assemblées par tribus seraient désormais remplacées par les assemblées par centuries.

De là se rendant au sénat, il demanda un décret qui déclarât ennemis publics Marius, Sulpitius, et leurs principaux partisans.Quelques sénateurs résistèrent; mais la plupart, intimidés par les soldats dont la curie 1 était environnée , lui accordèrent tout ce qu’il

* Palais ou s’assemblait le sénat.

désirait : Sulpitius fut tué dans sa fuite ; Marius, caché dans les marais de Minturnes, parvint à échapper aux soldats qui le poursuivaient, et se réfugia en Afrique.

Ces mesures prises, Sylla rendit aux lois leur cours, et aux élections du peuple toute leur liberté. Il souffrit même qua l’exclusion de Nonius son parent, qu’il avait recommandé, on désignât pour le consulat de l’année suivante , Cinna , partisan de son rival , se contentant de faire prêter à ce dernier un serment solennel de ne rien entreprendre contre ses intérêts.

Mais à peine était-il sorti de Rome avec son armée, se disposan t à s’embarquer pour l’Asie, que Cinna , oubliant ses promesses , songea à établir partout son propre pouvoir, et à relever le parti de Marius etdes Italiens.il chercha surtout à s’attacher ces derniers en annonçant hautement le dessein de rétablir les assemblées par tribus et de les y répartir sans distinction ; enfin , comme Sylla ne quittait

pas assez tôt à son gré l’Italie, il le fit accuser par le tribun Virginius.

Sylla n’osa pas tenter une seconde fois ce qu’il venait de faire, et comprenant qu’il ne pourrait établir d’une manière durable son ascendant et celui du sénat qu’avec une armée dévouée à ses volontés, instruit d’ailleurs des grands progrès qu’avait faits Mithridate, il se hâta de se diriger vers l’Asie.

Cependant Cinna, qui avait fait venir dans la ville une troupe d’Italiens pour soutenir sa domination par la violence, ne tarda pas à en être chassé par son collègue Octavius, aidé du sénat et de tous les bons citoyens.

Il sort alors , appelant les Italiens au soutien de sa cause qui était devenue la leur , et pour achever de donner de 1 éclat à son parti, rappelle d’Afrique le vieux Marius ; des légions nombreuses d’Italiens étant accourues sous leurs drapeaux, tous deux

réunis marchent sur Rome qui, privée de défense, est obligée de leur ouvrir ses portes , stipulant seulement pour ses citoyens la vie et la liberté ; mais Marius s’abandonnant à son humeur farouche , aigrie encore par le malheur, y entre en furieux , et suivi d’une bande d’esclaves affranchis dout il avait fait sa garde , fait égorger par eux les plus illustres partisans de son rival, l’orateur Marc Antoine, Catulus, son collègue dans la guerre des Cimbres, une foule d’autres que le ressentiment ou l’avidité désignent à sa vengeance; puis, s’étant gorgé de sang, laissant à Cinna le soin des affaires, il s’endort, comme le tigre , au milieu de la débauche et des festins.

A cette nouvelle , Sylla se hâte de terminer par un traité la guerre avec Mithridate , et accourt en Italie avec ses soldats que des prodigalités sans mesure ont attachés à sa personne ; Marius était déjà mort des suites de ses débauches : bientôt Cinna et le jeune

Marius sont battus et tués, et le parti italien écrasé : un instant , Pontius Telesinus et ses Samnites, dérobant une marche à Sylla, s’avancent sur Rome , décidés à détruire dans leurs repaires ces loups ravissants , destructeurs de la liberté de l’Italie : la ville éternelle tremble : mais Sylla arrive, et Telesinus défait après un combat acharné , n’a d’autre ressource que de se tuer de sa main.

Sylla entra ensuite dans Rome , décidé à sévir / mais, à la différence de Marius qui s’était livré en aveugle à sa fureur , calculant froidement sa vengeance et ses punitions; il fit dresser des listes de tous ses ennemis et de ceux du sénat , et les fit afficher dans le forum : seize cents chevaliers et quarante sénateurs de leur parti furent proscrits par ces -listes , leurs biens confisqués , et une récompense promise à celui qui les dénoncerait et les mettrait à mort.

Ces rigueurs s’étendirent bientôt à l’Italie entière : tout ce qui avait servi ou aidé

74 DICTATURE DE SÏLLA.

le parti italien fut enveloppe dans la meme proscription , et des cités entières se virent dépouillées de leur territoire que Sylla distribua comme récompense à ses vétérans.

Sylla , nommé dictateur, s’occupa ensuite de rendre au sénat son autorité et d’abord il lui rendit les jugements qu’il ôta aux chevaliers ; le sénat n’avait été jusqu’alors composé que de trois cents membres , et même il était fort incomplet par l’effet des guerres civiles ; Sylla en porta le nombre à six cents, et, pour assurer au sénat l’appui des principaux chevaliers , le compléta avec des membres recrutés parmi ces derniers. 1

Enfin , il s’attacha à restreindre le pouvoir des tribuns , toujours portés à étendre

1 On n’a peut-être pas assez remarqué cette mesure de Sylla, qui attirait ainsi au sénat tout ce qu’il n’avait pas abattu dans le parti des chevaliers, et en général du reste on n’a pas accordé à beaucoup près à Sylla assez de vues politiques.

leur autorité, sous prétexte qu’ils représentaient la souveraineté illimitée du peuple; il les réduisit à leur ‘droit primitif d’opposition et , pour exclure de ces fonctions tous ceux que leur naissance ou leurs talents pouvaient rendre redoutables , il déclara que quiconque aurait été tribun ne pourrait désormais prétendre à aucune autre charge.

Ces mesures prises , Sylla déclara son abdication de la dictature avec la même simplicité qu’il avait toujours apportée dans toutes ses actions, ajoutant même qu’il était prêt à rendre compte de sa conduite à quiconque voudrait le lui demander; ensuite , déposant les faisceaux et congédiant ses licteurs , il se retira dans sa maison sans conserver aucune marque des grands honneurs qu’il avait remplis.

Sylla avait toujours aimé le calme et la liberté de la vie privée : sa jeunesse même avait été tellement livrée à la société des bateleurs et des comédiens qu’on l’avait cru

longtemps incapable de parvenir à aucune charge 1 et, dans le cours de sa carrière , il n’avait songé qu’à échapper aux affaires , pour revenir toujours à ce goût dominant.

Libre maintenant de ce qu’il avait regardé comme sa mission et, sentant que sa présence suffisait pour conserver l’ouvrage qu’il venait d’établir, il ne voulait pas s’assujettir au courant des affaires et, commençant d’ailleurs à sentir le poids de 1 âge et des maladies , il désirait recouvrer cette liberté qui était à ses yeux le plus grand des biens.

On s’est étonné de cette abdication, mais

1 Sylla était si bien connu dans sa jeunesse par son goût de la mollesse et des plaisirs, que, lorsqu’on le nomma questeur à l’armée de Numidie, Marius se plaignit qu’on lui eût envoyé pour lieutenant un sybarite incapable de soutenir les fatigues de la guerre; mais il put reconnaître bientôt que son lieutenant savait allier à ce goût des plaisirs toute l’activité et l’énergie des âmes fortes.

Moins habile dans la guerre que dans les négociations, Sylla se distingua surtout, dans le cours de

Sylla n’avait jamais recherché le pouvoir par le désir de l’exercer; il y avait été poussé en quelque sorte par l’entraînement des circonstances : aussi le déposa-t-il sans peine, sitôt que son œuvre fut finie.

Du reste, une fois entré dans cette voie , il y avait apporté cette décision inflexible qui faisait le fond de son caractère : sans être cruel et porté au contraire à la douceur

sa carrière, par un tact merveilleux des affaires et une. connaissance parfaite des hommes et des choses. On connaît la pénétration avec laquelle il devina d’avance tous les hommes qui devaient un jour occuper la scène, Crassus, César, Pompée, Lepidus. Quoique assez médiocre général, il sut toujours, par un mélange de condescendance et de fermeté, se faire adorer de ses soldats; implacable envers ses ennemis, sa conduite à l’égard de Pompée prouve assez qu’il tenait à se faire des amis*et qu’il méritait d’en avoir.

L’ayant envoyé en Afrique pour achever les restes du parti de Marius, et apprenant que son armée s’était soulevée , Sylla crut d’abord que Pompée était luimême l’auteur de ce soulèvement ; instruit ensuite de la vérité, et désirant réparer cet injuste soupçon

et à la facilite de mœurs , il ne reculait cependant devant aucune cruauté dès quelle lui paraissait justifiée par la raison d état et par l’utilité des circonstances. 1

La condescendance lui ayant mal réussi une première fois, il était revenu décidé à ne rien laisser derrière lui qui put renverser son ouvrage, et appliquant aux romains euxmêmes ce système d’extermination qu’ils

d’une manière digne de l’un et de l’autre, il le salua à son retour du nom de grand. Aussi voulut-il qu’on mit sur son tombeau cette épitaphe : « Que jamais « homme ne l’avait passé ni en bien à ses amis ni en « mal à ses ennemis. »

Nul , en un mot, dans les relations privées, n’était plus doux, plus affable, plus séduisant queSyila; mais, dès qu’il s’agissait des affaires de l’état, nul n’était plus inflexible et plus rigoureux.

1 On a peine sans doute à Concilier dans un même esprit la douceur de mœurs et le goût des plaisirs, avec la cruauté, même la cruauté politique. Ces deux choses, cependant , ne sont nullement incompatibles, et l’histoire seule de notre révolution en fournirait au besoin de nombreux exemples.

avaient applique' aux autres peuples , à détruire par le fer et par le feu tous ses ennemis et ceux du sénat.

Ses secrétaires en rédigèrent la liste :

« Je ne me suis pas encore souvenu de tous « ceux que je veux proscrire, disait-il lui- « même dans une harangue au peuple, mais « à mesure que leurs noms me reviendront à « la mémoire , je les inscrirai, » et , les listes faites, il en fit tranquillement afficher des tables, comme il aurait fait celles de toute autre loi.

Voulant même abattre à tout jamais le parti contraire , il fit déclarer que les fils et les petits-fils des proscrits seraient désormais incapables de posséder aucune charge . 1

On a dit et avec raison que Sylla en abdiquant le pouvoir , conservait en Italie de »

1 On n’a voulu voir dans ce décret de Sylla qu’une sorte de manie de rigueur qui lui faisait porter ses vues jusque dans l’avenir, et elle a donné lieu de la part de Sailuste à l’une de ces réflexions déclamatoi-

nombreux appuis et que l’admiration de son action et l’amour des Romains pour la liberté le mettait à couvert d’un assassinat; mais ce qui le protégeait bien plus encore , c’était l’esprit que les Romains apportaient dans ces luttes qu’ils se livraient entre eux : avec la violence et la rigueur qui les caractérisaient , chacun savait d’avance qu’il devait mettre en jeu sa fortune et sa vie, et Sylla en proscrivant ses ennemis et confisquant leurs biens , n’avait fait , en quelque sorte, qu’user du bénéfice du joueur qui avait gagné sa partie.

En un mot, si l’on pouvait accuser sa conduite de violence et de cruauté, on ne se croyait pas en droit de lui reprocher son injustice.

res qu’on regrette de voir quelquefois mêlées à ses beaux écrits. (Hist. liv. i.) Cependant le motif de cette disposition est très-simple, et, s’il est en effet d’une excessive rigueur, au moins est-il en politique facile à expliquer.

Page 1