‹ Essai sur la constitution romaineChapitre 12 sur 27 · POMPÉE. — CÉSAR. — CICÉRON · texte numérisé non relu

POMPÉE. — CÉSAR. — CICÉRON

L’exemple de Sylla avait éveillé les ambitions, et tous les hommes qui se sentaient du pouvoir et du crédit aspirèrent à lui succéder, les uns, tels que Lucullus, Crassus, Pompée, en s’appuyant sur son parti; les autres, tels que Sertorius en Espagne, et Lepidus dans la Cisalpine, en relevant le parti de Marius.

Parmi les partisans de Sylla, Pompée, quoique simple chevalier et fort jeune encore, se trouvait de beaucoup le plus accrédité.

Au moment du retour de Sylla en Italie, Pompée, petit-fils de son collègue dans la guerre sociale, et âgé seulement de vingttrois ans, avait profité de l’influence de son nom et de sa famille pour lever à ses dépens

trois légions avec lesquelles il avait battu le jeune Marius, et rejoint l'armée de Sylla :

ce dernier, reconnaissant, l’avait admis dans sa confiance, et après la fin de la guerre, lui avait, comme on l’a vu, donné la mission importante d’aller en Sicile et en Afrique , achever les restes du parti de Marius.

Distingué par son éloquence aussi bien que par ses talents militaires, affable envers le peuple, magnifique dans sa vie privée, portant dans toutes ses manières cette dignité qui en impose aux masses, il s’était en outre signalé par une conduite pleine de noblesse et de courage à l’égard du dictateur.

Après la mort de Sylla, le sénat lui donna la commission difficile d’aller en Espagne réduire Sertorius qui, ayant réuni autour de lui tout ce qui restait du parti de Marius, avait élevé puissance, contre puissance, et sénat contre sénat.

Pendant son absence , Rome fut menacée

par un nouveau genre de guerre : les gladiateurs 1 et les esclaves s’armèrent sous la conduite de Spartacus : après plusieurs batailles où les généraux romains furent vaincus, Grassus les défit enfin, et Pompée, revenu d’Espagne après la mort de Sertorius, en acheva les restes.

A son retour dans Rome , Pompée y trouva la lutte de nouveau établie entre les deux partis des tribuns et du sénat : rentrés par les lois de Sylla dans la plénitude de leur autorité sur les provinces, les sénateurs en avaient de nouveau abusé, et le procès récent de Verrès vènait de mettre leur tyrannie dans tout son jour : les tribuns en profitaient pour demander le réta-

‘ La manie des combats de gladiateurs était devenue telle, qu’une foule d’hommes riches en nourrissaient chez eux , les uns pour plaire au peuple et parvenir aux emplois, les autres, par spéculation, pour les louer ou les vendre à ceux qui devaient donner des jeux.

hlisseinent de leur autorité, et les chevaliers, la restitution des jugements.

Pompée qui, pendant tout le cours de sa vie, se montra surtout avide de popularité, voyant les esprits animés contre le sénat, favorisa d’abord la demande des tribuns , puis il provoqua entre le sénat et l’ordre des chevaliers , une sorte de transaction par laquelle il fut convenu qu’ils partageraient entre eux le pouvoir judiciaire.

Cependant l’audace des pirates cantonnés sur différents points de la Méditerranée, s’accroissait chaque jour; ils enlevaient les flottes qui portaient les blés de l’Égypte et de l’Afrique, et Rome elle-même était menacée de la famine. Les tribuns, reconnaissants envers Pompée, proposèrent une loi au peuple pour le charger de les réduire, et, malgré la résistance du sénat et des meilleurs citoyens, lui firentdonnerun pouvoir presque illimité.

Pompée remplit du reste cette mission avec la plus grande habileté, et dans l’espace de

cinquante jours, les pirates furent chassés de leurs retraites, et la liberté des mers rétablie.

Lucullus était alors en Asie, occupé de la guerre contre Mithridate ; mais ses principaux officiers refysaient de lui obéir, et ces discordes entravaient les opérations : sous prétexte de la présence de Pompée en Orient, le tribun Manilius proposa d’ajouter à sa commission extraordinaire des pirates, des pouvoirs pour terminer cette guerre; le sénat s’y opposa de nouveau, d’autant plus animé contre ce projet qu’il portait une atteinte plus directe à la prérogative dont il jouissait de disposer des provinces ; mais la loi passa malgré tous ses efforts.

Deux hommes dont la réputation commençait alors à partager avec Pompée les regards des Romains, s’étaient réunis pour appuyer la loi de Manilius, César et Cicéron : Cicéron , homme nouveau et d’une naissance équestre, mais illustré déjà par

de grandes causes publiques, par une merveilleuse éloquence, et par une réputation, rare alors , d’intégrité et de désintéressement.

César, au contraire, appartenant par sa naissance à la famille Julia, l’une des plus anciennes de Rome: quoique jeune encore, son crédit était déjà grand parmi le peuple; petit neveu par sa mère du grand Marius, gendre de Cinna, il s’était fait, dès l’âge de dix-sept ans, une réputation de fermeté par sa résistance aux volontés toutes puissantes du dictateur Sylla. Étant allé servir en Bythinie après la mort de ce dernier, il n’y avait pas moins fait remarquer ses talents militaires que son éloquence à son retour dans Rome.

Nommé édile, il s’attira la bienveillance du peuple par des jeux magnifiques où il osa, pour la première fois, faire reparaître les images proscrites du vainqueur des Cimbres ; depuis il ne laissa échapper aucune oc-

casion de soutenir les droits du peuple et d’attaquer le sénat , et appuya surtout avec chaleur la demande des tribuns pour le rétablissement de leur autorité.

A ces démarches hardies et suivies avec constance, un esprit pénétrant eût pu dèslors reconnaître le principe d’une ambition sans bornes, mais le reste de sa conduite rassurait à cet égard : livré à tous les excès de la débauche la plus effrénée et à tous les raffinements de la mollesse 1 , de grands projets ne semblaient pas compatibles avec une semblable dissipation , et la plupart ne voyaient en lui qu’un de ces fous prodigues

1 Le premier, dit Plutarque, qui semble avoir eu défiance de sa façon de procéder en l’entremise des affaires publiques, fut Cicéron : « Mais quand je contt sidère, ce disait-il, cette perruque si bien peignée « et si curieusement accoustrée, et que je lui voy « gratter sa tête du bout d’un doigt seulement, il « m’est advis qu’un tel homme ne peut songer à rui- « ner la chose publique » ; toutefois cela fut longtemps depuis. (Plut., Vie de César, trad. d’Amyot, § 5.)

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dont le crédit auprès du peuple passerait bientôt avec la fortune.

Cicéron, après avoir parcouru la carrière des honneurs , sollicitait alors le consulat : homme nouveau , il avait à lutter contre les nobles, et le désir de s’attirer l’appui de Pompée lui avait fait employer son éloquence au soutien de la loi Manilia 1 ; mais ce qui le servit bien plus encore , ce fut le besoin , que sentaient tous les hommes honnêtes, d’une main intègre et habile au milieu des passions qui fermentaient de toutes parts, et des dangers qui menaçaient la république.

Parmi les concurrents de Cicéron au consulat, se trouvait L. Sergius Catilina, sorti d’une des plus illustres familles de Rome :

ayant suivi Sylla dans toutes ses guerres , il s’était fait connaître des vétérans par son affabilité et sa bravoure : une foule de jeunes nobles , ruinés comme lui par les prodigali-

1 Relative à la commission d'Asie.

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tés et la débauche, s’étaient attachés à sa fortune , et les uns et les autres espéraient , en le portant au consulat, se partager toutes les dignités de la république.

Vaincu par Cicéron dans cette poursuite, Catilina annonçait hautement son projet de se remettre sur les rangs pour les élections prochaines, et répandait l’argent parmi le peuple en homme qui veut réussir et qui ne craint pas de se ruiner.

Cicéron se prépara à lui résister, mettant surtout ses soins à rétablir la concorde dans les esprits; chef naturel des chevaliers, il s’efforçait de les rapprocher du sénat et de faire cesser les haines qu’avaient fait naître entre eux le gouvernement des provinces, et la soumission des impôts , et s’il ne put y parvenir, l’attachement des chevaliers lui fut du moins d’un puissant secours pour déjouer les complots que l’on devait bientôt former contre lui.

Les élections pour le consulat étant ve-

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nues, Catilina, à force d’argent, emporta la majorité des suffrages, mais Cicéron le fit exclure pour cause de brigue : furieux alors, il ne songea plus qu’à la vengeance, et, de concert avec ses complices, résolut d’obtenir par la violence ce pouvoir qui leur était refusé : assurés des vétérans de Sylla, dont un grand nombre avaient dissipé dans la débauche le produit de leurs spoliations, ils se proposaient de mettre le feu à la ville, de s’emparer, à l’aide de la populace, des principales positions, et de massacrer les sénateurs 1 ; les proscriptions devaient ensuite les récompenser eux et leurs partisans.

On sait comment Cicéron découvrit la conjuration, et comment, ayant forcé par

' On a prétendu que ces projets avaient été exagérés par la crainte et par l’intérêt du parti vainqueur; mais outre que Salluste les énonce positivement (Catil. XLIII ), il suffit de se pénétrer de l’esprit de violence et de cruauté qui caractérise les Romains pour n’y trouver rien que de très-vraisemblable.

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ses apostrophes foudroyantes Catilina à se déclarer et à sortir de Rome, il réunit tous les sénateurs par l’imminence du danger, et ayant fait arrêter et mettre à mort ses com-i plices, le réduisit à livrer dans l’Etrurie une bataille où il fut tué. La reconnaissance publique lui décerna le surnom glorieux àf.

père de la patrie.

A ce moment de la conjuration de Catilina, César venait d’être désigné pour la préture de l’année suivante et d’emporter , par d'énormes profusions, la dignité de grand pontife sur deux des membres les plus illustres du sénat.

Ruiné, comme la plupart des conjurés, par des prodigalités sans nombre, il fut violemment soupçonné d’avoir participé à leur complot *, et Cicéron fut même obligé de

* Deux fois déjà , avant la conjuration de Catilina, des projets violents avaient été formés pour l’asservissement de la république, le premier par un jeune sénateur de grande naissance, nommé Lucius Pison,

le soustraire a la fureur des chevaliers qui voulaient le percer de leurs épées. Ce soupçon du reste ne l’empêcha pas de parler en leur faveur , et il soutint avec tant d’adresse l’avis qu’il avait émis de le§ retenir seulement en prison , qu’il aurait fini par le faire prévaloir, si l’indignation et l’éloquence de Caton n’eussent entraîné tout le sénat.

Entré bientôt après en exercice de la préture, il s’unit au tribun Metellus, et tous deux, s’appuyant du nom de Pompée dont Metellus était le beau-frère, et que César flattait alors comme au temps de la loi Manilia pour s’étayer de son crédit , commencèrent à diriger contre le sénat les plus vio-

l’autre par le riche Marcus Crassus, et il n’est pas douteux que César ait pris part à l’un et à l’autre; tous deux avortèrent : quant à celui de Catilina, il est difficile d’apprécier jusqu’à quel point il s’y trouva mêlé, mais ses liaisons continuelles avec tous les factieux de Rome ne permettent pas de douter qu’il n’en eût au moins connaissance, et son caractère qu’il n’espérât en profiler.

lentes attaques : Catulus , un de ses principaux membres ayant été chargé de la reconstruction du capitole qu’un incendie avait détruit , César l’accusa de malversation dans l’emploi des deniers publics et demanda que le soin d’achever les travaux et l’honnèur d’y inscrire son nom lui fût ôté pour être transféré à Pompée

Metellus d’un autre côté inquiétait Cicéron sur la condamnation sans jugement des complices de Catilina , accusant ainsi en sa personne tout le sénat qui l’avait prononcée ; et comme cette accusation excitait dans la ville un vif mouvement , César et Metellus en prirent occasion de proposer au peuple une loi « qui rappelait Pompée en Italie , « pour rétablir l’ordre détruit par l’impru- « dence de Cicéron : » trois des collègues de Metellus y formèrent opposition , et , comme il voulait passer outre , il s’en suivit dans le forum un grand tumulte et une sorte de sédition.

Le sénat alors prenant une résolution vigoureuse , suspendit César et Metellus de leurs emplois ; César , malgré ce décret voulait persister à les remplir; mais se voyant hors d’état de résister à toutes les forces qu’on avait réunies , il abandonna son tribunal et se retira dans sa maison ; le'peuple vint l’y trouver en tumulte et lui offrit de le rétablir par la force ; César refusa, et le sénat ravi de cette modération inattendue se hâta de rappeler lui-même son décret.

Quant à Metellus il était parti pour aller en Asie rejoindre son beau-frère et l’animer contre le sénat et contre Cicéron.

L’année de sa préture étant expirée, le sort donna à César, pour son commandement, le département de l’Espagne; mais la poursuite du souverain pontificat l’avait accablé de dettes et ses créanciers ne voulurent le laisser sortir de Rome pour s’y rendre, que lorsque le riche Crassus avec lequel il avait été de tout temps en liaisons d’in-

trigues et qui désirait s’eu faire un appui pour balancer le crédit de Pompée, eût consenti à le cautionner pour une somme de dix millions de sesterces (deux millions de francs) .

Peu après son départ, Pompée revint à Rome, vainqueur de Mithridate et de Tigrane, et ayant reculé au loin dans l’Orient les bornes de l’empire ; on craignait qu’il ne voulût se servir de son armée pour usurper la souveraine puissance, mais à peine arrivé à Brindes, son premier soin fut de la licencier.

Tel n 'était pas en effet le caractère de Pompée : il désirait le pouvoir, mais bien moins pour lui-même que pour les prérogatives qui l’accompagnaient. L’ambition dont il était tourmenté avait surtout pour objet le désir des distinctions :

« s’il faut violer la loi, disait César, que « ce soit pour régner. » Pompée la violait pour obtenir des honneurs qui n’eussent

appartenu qu’à lui 1 . Nulle mission ne lui plaisait si elle n’était accompagnée de prérogatives spéciales , et il donna le premier l’exemple fréquent de ces commandements extraordinaires dont César devait faire ensuite contre lui-même et contre la liberté publique un si terrible usage.

Couvert de gloire par sa guerre contre les pirates et contre Mithridate, ayant passé par toutes les dignités, il ne lui restait plus à obtenir que la dictature, et il songeait à y arriver par l’assentiment unanime de tous les partis. Pour cela , il voulait les ménager tous; mais suivant qu’il arrive en pareille circonstance, en voulant les ménager tous, il les mécontenta.

1 C’est ainsi qu’il se vantait d’avoir commencé sa carrière militaire par le commandement, d’avoir triomphé n’étant que simple chevalier, d’avoir obtenu le consulat en son absence et sans passer par les magistratures inférieures, en un mot d’avoir violé successivement toutes les lois de sa patrie.

Au moment de son arrivée à Rome, le fougueux Clodius venait de profaner les mystères de la bonne déesse en s’introduisant pendant leur célébration dans la maison de César, et le sénat était en lutte avec les tribuns du peuple , sur le mode de son jugement : le sénat, quoique Clodius appartînt à l’une des principales familles de son ordre, et qu’il eût imploré à genoux la pitié des sénateurs, voulait le renvoyer devant l'assemblées du peuple, qui n’aurait pas manqué de le condamner. Clodius, au contraire, demandait à être jugé par une commission qu’il espérait corrompre, et les tribuns appuyaient sa demande.

Pompée parut approuver le sénat, mais il laissa les tribuns emporter ce qu’ils désiraient, et Clodius, ayant corrompu ses juges, parvint à faire déclarer par eux son absence de Rome au moment du crime qu’on lui reprochait. Le sénat en fut vivement blessé; il avait d’ailleurs conservé un vif res-

sentiment contre Pompée, pour la perte de ses anciennes attributions, et surtout pour le droit de disposer des provinces, auquel la loi Manilia avait porté atteinte : Catulus et Lucullus, deux des membres les plus influents du sénat, étaient devenus ses ennemis personnels depuis l’affaire du Capitole et celle de la guerre contre Mithridate; enfin, il avait mis contre lui jusqu a Cicéron même. Jaloux de la gloire que ce dernier avait acquise dans la conjuration de Catilina, et excité par les insinuations de Metellus, il l’avait accueilli à son retour avec la plus blessante froideur.

Aussi , malgré son ascendant , malgré toute la gloire qu’il venait d’acquérir, lorsqu’il vint demander au sénat la ratification de ses actes en Asie, il fut rejeté tout d’une voix.

César alors revenait d’Espagne où ses habiles manœuvres avaient augmenté sa réputation militaire en même temps que les pro-

fits de son administration l’avaient mis à même de payer ce qu’il devait à ses créanciers • d’un autre côté sa politique à Rome, pendant sa préture, avait réussi, et comme on vient de le voir, Pompée était brouillé avec le sénat. Profitant du mécontentement de Pompée , il lui proposa de s’unir entre eux et avec Crassus, et en dominant ainsi la république, de se mettre au-dessus des tracasseries et des caprices de tous les partis : Pompée accepta avec empressement, et leur union donna naissance au premier triumvirat.

Le premier effet de cette ligue fut de le porter lui-même au consulat : le sénat, pour tâcher de balancer son pouvoir , fit en sorte de lui donner pour collègue Bibulus, et s’était même cotisé pour assurer son élection ; mais César , de concert avec la majorité des tribuns , qui occupaient pour lui les avenues du Forum, domina tous les suffrages et réduisit Bibulus à l’impuissance.

Maître ainsi des assemblées du peuple , il proposa un projet de loi agraire d’après lequel on devait distribuer à vingt mille pauvres citoyens les terres publiques de la Campanie, en reprenant même au prix du cens celles de ces terres qui avaient été aliénées , les propriétaires devaient être indemnisés au moyen des trésors que Pompée avait rapportés de l’Orient.

Déjà deux ans auparavant, sous le consulat de Cicéron , le tribun Rullus avait présenté une loi de ce genre , mais beaucoup plus étendue que celle de César ; il demandait, en effet, qu’on donnât pouvoir à dix commissaires au nombre desquels il serait lui-même, de disposer à leur volonté, en faveur des pauvres citoyens, non-seulement des terres de la Campanie, mais de toutes celles de la république : de semblables pouvoirs étaient de nature à effrayer ; d’ail leurs le peuple, gorgé dans Rome de distributions et de largesses, trouvait peu d’at-

traits à des colonies éloignées, et quant à celles de la Campanie , il n’avait pas encore dépouillé cet antique respect qui en consacrait le produit aux dangers les plus extrêmes de la république.

Aussi Cicéron, en faisant valoir ces motifs avec son éloquence ordinaire dans la tribune aux harangues , fit rejeter par le peuple lui-même cette loi qu’on lui proposait pour le séduire.

César modifia, comme on l’a vu , le projet de Rullus en le restreignant aux terres delà Campanie, et en s’abstenant des pouvoirs extraordinaires que Rullus avait demandés; puis ainsi modifié, il le présenta d’abord au sénat ; sur son refus de l’adopter , il le porta devant l’assemblée du peuple; Bibulus vint pour s’y opposer avec trois tribuns; mais César ayant persisté à en faire la lecture , une lutte s’en suivit : de la chaleur des paroles on en vint aux coups, et Bibulus et ses trois tribuns furent enfin chas-

ses du Forum ; César engagea alors Pompée et Crassus à donner leur avis : tous deux soutinrent la loi : Pompée surtout, flatté de l’espérance que le peuple croirait lui en être redevable à cause de l’indemnité fondée sur les produits de la guerre d’Orient , déclara que si quelqu’un l’attaquait avec l’épée, il la défendrait avec l’épée et le bouclier; la loi passa ainsi sans opposition.

Bientôt après , voulant obliger les chevaliers, César leur remit le tiers de la somme qu’ils s’étaient engagés à payer pour les impôts , et Caton s’y opposant avec sa fermeté ordinaire, il donna l’ordre de le conduire en prison.

‘ Un des plus grands désirs de César était de s’attacher Cicéron ; déjà, à plusieurs reprises, il lui avait fait adresser des ouvertures ; mais Cicéron les avait toujours repoussées ; obligé , s’il l’eût été , de choisir entre César et Pompée , il eût encore préféré Pompée , malgré sa froideur , aux caresses

de César , parce qu’il craignait moins ses projets; mais il désirait par-dessus tout l’indépendance de sa patrie, et dans un plaidoyer qu’il prononça alors , il ne put s’empêcher d’exhaler des plaintes fort vives sur l’oppression où des hommes puissants tenaient la république.

César résolut aussitôt de s’en venger : Cicéron avait pour ennemi déclaré Clodius , celui-là même qui s était introduit dans la maison de César pendant les mystères de la bonne déesse. César tout en répudiant sa femme , parce que , disait-il , la femme de César ne devait pas être soupçonnée, avait affecté de n’en rien croire et conservé ses liaisons avec Clodius.

Ce dernier sollicitait alors le tribunat , dans le dessein de reproduire contre Cicéron l’accusation toujours prête d’avoir mis à mort , sans jugement , des citoyens romains; mais comme patricien, il ne pouvait être nommé tribun, et tous ses efforts n’a-

vaient pu réussir à faire sanctionner par le peuple la loi curiate qui devait ratifier son adoption par un plébéien : trois heures seulement après le plaidoyer de Cicéron, César, aidé de Pompée qui était augure , fit passer la loi de ratification, au mépris de toutes les règles et dage et de délais qui s’y opposaient.

Ce n’est pas tout : comme son appui aurait pu nuire à Clodius dans la poursuite du tribunat , il feignit bientôt après d’être brouillé avec lui et réussit en effet par là à écarter les entraves que les amis de Cicéron auraient pu apporter à son élection.

Ce dernier cependant, loin de se laisser abattre par des préparatifs si menaçants , s’efforçait d’arracher Pompée à l’influence de César , et de le rapprocher du sénat ; mais cette influence était trop bien établie ; César venait de faire ratifier par le sénat tous les actes de Pompée en Asie ; il lui avait donné en mariage sa fille Julie, image de son

père pour l’esprit et les talents, mais toute dévouée à ses volontés , et qui avait pris aussitôt sur son époux un entier ascendant.

Enfin , pour achever de jeter dans l’âme de Pompée la défiance contre le sénat, César imagina de produire un nommé Vettius qui accusait Curion, chef de la jeune noblesse contre les triumvirs, de l’avoir engagé à assassiner Pompée; mais comme la supercherie allait être découverte, César fit étrangler Vettius dans sa prison . 1

Bientôt après, voyant que son consulat allait expirer, et craignant les effets de la vengeance du sénat dans la distribution des provinces, il fit adopter par le peuple une loi qui lui accordait pour cinq ans le gou-

1 L’élévation et la grandeur de César ont couvert tout le machiavélisme de cette conduite, et la plupart des historiens eux-mêmes s’en sont laissé éblouir. Nous avons cru devoir rétablir ce point de vue, nécessaire à la vérité historique , et qui nous a obligé d’entrer dans quelques développements plus étendus peut-être que le reste du récit.

vernement de la Gaule cisalpine et de l’Illyrie; les sénateurs n’ayant pu s’y opposer, s’empressèrent d’y ajouter le commandement de la Gaule transalpine qu’il leur avait demandé, dans la crainte que recourant encore au peuple, il n’établît trop bien une méthode si contraire à leurs intérêts; il partit alors pour cette province dont la conquête devait élever si haut sa grandeur et sa réputation.

Cependant Clodius , entré en exercice du pouvoir de tribun, commençait à menacer Cicéron ; César, toujours attentif, lui fit proposer , pour le mettre à l’abri de ces attaques , de le comprendre dans la commission de répartition des terres de la Campanie , nommée en vertu de sa loi , ou de lui donner la lieutenance générale de son gouvernement des Gaules.

Pompée craignit de voir Cicéron s’attacher ainsi à César , et pour le décider à refuser , lui promit tout son appui dans sa

lutte contre Clodius; mais quand le moment fut venu de le lui donner en effet , il y apporta tant de mollesse , il laissa tellement percer le désir de ménager les tribuns et Clodius dont il désirait se faire un instrument, que Cicéron , malgré le secours qu’il pouvait attendre d’un grand nombre des meilleurs citoyens , aima mieux ne pas exposer sa patrie à des discordes civiles et prit le parti de s’exiler.

Clodius encouragé par le succès ne mit bientôt plus de bornes à ses prétentions ; Pompée alors songea à relever le parti de ses adversaires, provoqua le rappel de Cicéron et encouragea les efforts de Milon , ennemi de Clodius : c’était , en effet , comme nous l’avons déjà vu , sa politique, d’exciter l’un contre l’autre les partis qui divisaient Rome , pour arriver à la dictature par leur lassitude commune.

De retour à Rome , Cicéron s’efforça de

donner à la politique du sénat la direc-

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tion que lui paraissaient réclamer les circonstances : ménageant à la fois César et Pompée , et donnant à ce dernier une préférence que méritait sa modération , il voulait rendre en même temps au sénat l’ascendant qui lui était dû. Les vivres étant devenus rares et chers à Rome, il fit donner à Pompée une commission extraordinaire pour y pourvoir ; d’un autre côté , il fit accorder à César l’argent qu’il demandait pour payer ses troupes et continuer ses conquêtes; mais alléguant l’épuisement du trésor par suite de cette double dépense , il proposa au sénat de revenir sur l’acte de César qui avait ordonné l’acquisition des terres de la Campanie.

Instruit de cette proposition, César en fit des plaintes amères à Pompée , qui décida en effet Cicéron à s’en désister. Cicéron était d’ailleurs rebuté par le peu d’union qu’il trouvait dans le sénat. Caton n’avait qu’une rigidité inopportune, et les autres

ne savaient que déclamer contre les triumvirs, qu’ils irritaient sans motifs et qu’ils amenaient ainsi à resserrer leur ligue et à se livrer à des coups d’Etat violents.

C’est ce qui arriva surtout pendant la troisième année du commandement de César dans les Gaules. Domitius, un des principaux sénateurs, s’était mis sur les rangs pour le consulat, et, ne doutant point de son élection, il ne fit point difficulté de déclarer qu’étant consul il parviendrait plus aisément à enlever son gouvernement à César, qu’il ne l’avait pu faire étant préteur. Alors Pompée et Crassus, quoiqu’ils ne se fussent pas mis , suivant l’usage , au nombre des candidats, se déclarèrent ses compétiteurs, et à l’aide de l’un des tribuns, leur créature, ils arrêtèrent toutes les élections des magistrats. Le gouvernement resta suspendu , et étant tombé dans l’interrègne , il leur fut aisé, par les mouvements de leur faction et par la terreur des troupes qu’ils répandirent

dans la ville, d’arracher le consulat à Do-

mitius pour s’en saisir eux-mêmes.

Cette violence rendit Pompée odieux , et le fît accuser hautement de tyrannie par tous les ordres de l’Etat. Le consul Marcellinus parlant contre lui devant le peuple, on applaudit avec chaleur. « Applaudissez, s ecriat— il , tandis que vous le pouvez encore, bientôt vous ne le pourrez plus. » Et comme l’acteur Diphile déclamait ce vers :

« Il est grand par nos malheurs » ,

tout l’auditoire désigna Pompée du geste, et redemanda le vers plusieurs fois.

A peine entrés en fonctions, le premier usage que Pompée et Crassus firent de leur pouvoir fut de se faire donner pour cinq ans, Crassus, le gouvernement de la Syrie et la direction de la guerre contre les Partîtes , et Pompée le commandement des deux Espagnes , avec la faculté de les faire gouverner par ses lieutenants. En même temps

ils firent donner à César la prorogation pour cinq ans de son gouvernement des Gaules.

Crassus partit aussitôt. On connaît les imprécations du tribun Ateïus à sa sortie de Rome, et la malheureuse issue de son expédition , dans laquelle il périt bientôt avec toute son armée.

Pompée cependant, demeuré dans Rome, poursuivait , en livrant la république aux factieux, l’exécution de ses desseins pour arriver à la dictature. Bientôt le désordre fut à son comble : tous les emplois , toutes les grâces se vendaient publiquement , et l’on vit des marchés passés et garantis par les consuls eux - mêmes ; des bandes armées de gladiateurs occupaient toutes les avenues du Forum et assiégeaient les maisons des particuliers; enfin, on n’avait pu procéder à l’élection des magistrats, et la république restait sans gouvernement.

Dans une de ces rencontres, Clodius ayant été tué par les gladiateurs de Milon ,

il fallut songer à mettre un terme à ces désordres. Le tribun Hirrus , créature de Pompée, proposa de le nommer dictateur; mais ce titre était devenu odieux depuis la tyrannie de Sylla, toute la ville et les chefs du sénat s’y opposèrent avec énergie; enfin Caton proposa de désigner Pompée seul consul pour rétablir l’ordre.

Pompée, chargé de ce soin, fit aussitôt entrer des troupes dans la ville, commencer des informations sur la mort de Clodius, et ajouter de nouvelles peines à celles déjà établies contre la brigue et la corruption.

Cicéron entreprit la défense de Milon son ami; mais Pompée en voulait à Milon de s’être opposé à sa dictature, et Cicéron, intimidé par les cris de. la faction clodienne et par les soldats dont Pompée avait environné le Forum, ne put parvenir à prononcer son discours tel qu’il l’avait préparé.

Milon fut condamné et obligé de se retirer à Marseille.

Pendant ce temps César avait poursuivi le cours de ses exploits dans les Gaules; Pompée commençait à être offusqué de l’admiration qu’ils excitaient, et d’ailleurs les liens qui les avaient unis s’étaient peu à peu relâchés depuis la mort de Crassus et celle de Julie. Toutefois ils subsistaient encore, et, satisfait de rester à Rome et d’y dominer, Pompée avait continué d’y soutenir toutes les demandes de César.

Enfin les efforts de Cicéron , et surtout son mariage avec Cornélie, fille de Scipion, achevèrent de dissoudre ces liens et de le rapprocher des sénateurs. Il commença à partager leur animosité contre César, mais sans pouvoir toutefois se résoudre à partager leurs craintes. Jaloux de la gloire qu’il avait acquise, il ne pouvait néanmoins se persuader qu’il ne lui fut pas aisé de détruire son. propre ouvrage s’il osait jamais s’élever contre lui : voyant d’ailleurs dans son parti tout ce qu’il y avait dans Rome de grand et

d’honnête, tandis que César n’avait pour lui que des gens perdus de dettes et des factieux , il ne croyait pas même à la possibilité d’une lutte *, et, se refusant à faire aucun préparatif, prétendait avec emphase qu’il lui suffirait de frapper du pied la terre pour en faire sortir des légions.

César de son côté, dont le commandement allait expirer, ne se montrait nullement disposé à rentrer dans Rome en simple particulier ; le sénat , il est vrai , lui avait accordé une dispense pour solliciter le consulat ; mais cette dispense ne lui semblait pas suffisante , au moment où l’on venait de donner à Pompée la prorogation pour cinq ans de son gouvernement d’Espagne avec la faculté de le faire administrer de Rome par

1 On parlait devant Pompée d’un décret à rendre contre César : « Et s’il y fait former opposition? de- « manda quelqu’un. — Autant vaudrait, répliqua « Pompée , qu’il refusât de s’y soumettre. — Et s’il « le refusait en effet? — Et si mon fils voulait me «< donner des coups de bâtons? » (Cic., Ep. fam.)

ses lieutenants : il fit alors demander pour lui-même une semblable prorogation ; et comme ses partisans insistaient sur cette demande avec quelque hauteur, les sénateurs les plus ardents proposèrent non-seulement de révoquer la dispense qui lui avait été donnée pour le consulat , mais même de lui retirer son commandement : Pompée s’y opposa, objectant avec raison que si , après le commandement expiré, il persistait à le retenir , tout l’odieux de la rupture retomberait sur lui.

Au milieu de ces débats , le terme de ce commandement arriva en effet , et l’on s’attendait que les deux nouveaux consuls, Caîus Metellus et Paulus Æmilius , ennemis déclarés de César, allaient se hâter de lui faire nommer un successeur ; mais Metellus en ayant fait la proposition , on fut étrangement surpris d’y voir former une puissante opposition par son collègue lui-même, soutenu du tribun Curion; l’un et l’autre

avaient été regardés jusque-là comme les chefs de la jeune noblesse contre le parti de César; mais chargés de dettes , ils avaient été obligés d’accepter ses offres, et ce dernier n’avait pas hésité à les acheter par d’énormes sacrifices.

L’année se passa ainsi; à peine entrés en charge, les deux nouveaux consuls Marcellus et Lentulus firent passer un décret par lequel il était enjoint à César de congédier son armée dans un certain terme sous peine d’être déclaré ennemi public : deux tribuns, Maro-Antoine, ancien questeur de César, et C. Cassius , entreprirent de s’y opposer : le sénat, passant outre à cette opposition, recourut à la formule qui donnait aux consuls tout pouvoir d’agir ; alors Curion et les deux tribuns , regardant ou feignant de regarder leur sûreté comme menacée, s’enfuirent de Rome déguisés et se réfugièrent au camp de César.

Ce dernier, sous prétexte que les lois

avaient été violées dans' la personne des deux tribuns, franchit aussitôt le Rubicùn qui formait la limite de son gouvernement ; la religion avait appelé des imprécations terribles sur la tête de quiconque passerait cette rivière avec une armée ; mais les scru- * pules religieux avaient peu de pouvoir sur les projets de César.

Pompée cependant s’y était reposé ; il n’imaginait pas surtout que César, qui n’avait avec lui qu’une légion pendant que le reste de son armée était disséminé dans le nord des Gaules, osât entreprendre avec si peu de forces la conquête de Rome et de l’Italie : aussi refusa-t-il d’abord de croire à cette nouvelle , et quand elle fut confirmée il n’aiait aücûn moyen de s’y opposer.

Lorsqu’on apprit que César avait passé le Rubieon , on connaissait si bien la célérité de ses marches qu’on le crut aussitôt aux portes de Rome : une terreur panique s’empara de tous les sénateurs : ils s’enfuirent à la hâte dans le midi de l’Italie , se partageant

la commission d’y lever des troupes; Pompée lui-même se rendit à Capoue avec les principaux de la noblesse : là il reçut des députés de César qui, joignant les négociations aux combats , proposait de résigner son gouvernement, à la condition que Pompée se rendrait dans le sien, et offrant même à ce prix de renoncer à la dispense qu’on lui avait accordée pour le consulat : ces propositions amenèrent de longues discussions parmi les nobles Romains de Capoue ; les uns voulaient accepter, les autres rejetaient tout accommodement, encouragés surtout par l’arrivée de Labienus , lieutenant de César, qui, ayant déserté son parti, le peignait , suivant l’usage des déserteurs , comme sans force , et les soldats de César comme prêts à se révolter contre lui. Pompée enfin ne pouvait se décider à s’éloigner de Rome et des affaires , et, ne voulant pas se faire de reproches à lui-même de son imprévoyance , il en faisait à tout le monde et entravait toutes les décisions.

Cependant César avançait toujours : dans les premiers moments, le sénat, pour essayer de l’arrêter au passage de l’Apennin , avait envoyé Domitius avec trois légions se saisir de Corfinium; Domitius proposait même d’enfermer César entre deux armées; mais Pompée, mécontent, écrivit à Domitius pour le rappeler , et , sur son refus , éluda de le secourir.

Domitius, abandonné, fut obligé de se rendre : César le traita, ainsi que ses soldats, avec la plus grande douceur, détruisant ainsi l’idée qui s’était répandue dans toute l’Italie de sa cruauté, et qui était sans doute la suite de ses grandes rigueurs envers les Gaulois.

Corfinium pris, rien ne pouvait plus empêcher César de marcher sur Rome : alors Pompée annonça sa résolution de soutenir la guerre hors de l’Italie , et convoqua tous ses partisans à Brindes pour passer de là en Épire.

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