‹ Essai sur la constitution romaineChapitre 9 sur 27 · TIBERIUS · texte numérisé non relu

TIBERIUS

venues des provinces, sur l’oppression des grands , ne donnaient que trop de moyens de l’élever contre eux.

Tiberius Gracchus, le premier, entra dans cette voie : animé par la vengeance contre le sénat , qui , pour se dispenser de ratifier un traité qu’il avait fait, avait voulu le livrer aux Espagnols, et d’autant plus agréable au peuple que, petit-fils de Scipion l’Africain , il sortait d’une des premières familles de Rome, il acheva de se l’attacher par des propositions de lois agraires, la diminution du service militaire, et surtout par des distributions régulières de blé.

Ayant repris ce droit de proposition au peuple, que le sénat venait d’enlever aux tribuns, et maître, par ce moyen , de toutes les lois publiques et privées, il domina bientôt dans Rome; les grands alors n’eurent d’autres recours que d’employer contre lui ses propres armes; gagné par eux, Octavius, son collègue, propriétaire lui-même

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d’un grand nombre de terres publiques, annonça le dessein de s’opposer à toutes ses résolutions; Tiberius, violent et emporté, le fit déposer; mais, par là, il porta atteinte à sa propre puissance : ses collègues, déjà jaloux de son ascendant, achevèrent de se séparer de lui, et bientôt, accusé de tyrannie par la faction des nobles, il fut massacré par eux dans le Forum, sans que le peuple, étonné de cet attentat, et dominé parJe respect que lui inspiraient les patriciens, osât s’élever pour le défendre.

Loin d’être intimidé par son malheureux sort, Caïus Gracchus, son frère, revint bientôt à Rome et reprit ses projets; le peuple, qui regrettait Tiberius, le soutint avec fureur; plus habile administrateur que n’avait été son frère, Caïus résolut de baser son pouvoir non-seulement sur des lois favorables au peuple, mais aussi sur la réforme des abus, et sur de grands travaux d’utilité publique : il fit ordonner la construction.

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jusque-là négligée, de greniers publics pour l’approvisionnement de Rome, et établir des routes magnifiques qui devaient joindre Rome avec ses colonies et les principales villes de l’Italie. Lui-même dirigeait ces divers travaux, sans être accablé ni même embarrassé de cette foule d’occupations, et faisant admirer partout la promptitude et la facilité de son génie; bientôt il attira à lui tous les pouvoirs, disposa des provinces, conclut des traités, reçut les ambassadeurs; le sénat intimidé, et ses collègues eux-mêmes, n’osaient lutter contre son ascendant , mais ils imaginèrent de le surpasser en démagogie; de concert avec les grands, ils proposèrent de nouvelles lois plus favorables encore au peuple que les siennes , entre autres de nombreuses colonies dans les provinces ; soit crainte de se laisser dépasser, soit désir de faire briller dans sa personne le souvenir des Scipions, Caius voulut conduire lui-même celles de ces colo-

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nies que l’on envoyait à Carthage; mais son absence donna le temps à ses ennemis de miner son crédit. Inquiet du changement qu’il trouva dans les esprits à son retour, Caïus essaya de se créer d’autres soutiens :

il voulut gagner les chevaliers en leur donnant les jugements publics, et les Italiens en leur faisant accorder le droit de cité; mais cette dernière concession lui aliéna le peuple de Rome, qui se serait vu obligé de partager avec des étrangers les distributions du Forum et les largesses des candidats; d’un autre côté les chevaliers aimèrent mieux recevoir des mains du sénat ces jugements qu’il leur offrait 1 ; les Italiens, trop éloi-

1 Les chevaliers étaient, dans l’origine, les plus riches plébéiens , qui servaient dans la cavalerie des légions, et auxquels la république nourrissait un cheval. Au temps où nous sommes arrivés , la cavalerie commençait à se recruter en dehors d’eux, et un grand nombre se dispensait du service militaire , en conservant toutefois le titre de chevaliers, qui était devenu

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gnés, ne purent arriver à son secours, et Caius, abandonné de tous, déclaré hors la

comme une sorte de distinction attachée à la richesse.

Possesseurs de capitaux nom breux , les chevaliers devaient naturellement les employer dans ce qui était devenu le mode général de placement pour tous les riches romains, c’est-à-dire les impôts et les tributs des provinces j aussi était-ce parmi eux que se formaient chaque année les sociétés qui soumissionnaient entre les mains du sénat pour la perception générale des impôts : dans cette perception , ils étaient naturellement soumis à la juridiction des gouverneurs de province dont l’avidité venait souvent entraver la leur. Aussi était-ce de la part des Gracques une puissante amorce à leur offrir que ces tribunaux, où les gouverneurs de province avaient à rendre compte de leur conduite ; et le sénat , pour les gagner à son tour, se crut obligé de les leur offrir lui-même.

Il faut remarquer du reste , au sujet des chevaliers , que les écrivains français du dix-huitième siècle ont trop souvent transporté dans l’histoire romaine les idées et les mœurs françaises : c’est ainsi qu’ils ont attaché à cet ordre, par suite de la soumission des impôts, une sorte de défaveur po-

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loi par la redoutable formule qui donnait aux consuls tout pouvoir d’agir, succomba

litique; et le nom de publicani (publicains) sous lequel on les désigne quelquefois , bien qu’il n’ait en réalité d'autre sens que celui du mot publiais ( public ), a surtout contribué à celte défaveur.

Il en était à peu près chez eux pour cette soumission , comme il en est en Angleterre pour le commerce', et de même qu’en Angleterre, les hommes les plus considérés et les fils même des grandes f amilles peuvent sans déroger se livrer au commerce, et l«s seigneurs anglais les commanditer, de même , à Rome, les chevaliers pouvaient, sans déroger, soumissionner les impôts des provinces et les nobles de Rome y placer leurs fonds.

Les principaux Romains étaient devenus, par suite des conquêtes et de la domination de Rome, les maîtres et les dispensateurs des capitaux de l’uni,vers , aussi était-ce à eux que s’adressaient les rois et les provinces pour faire les emprunts dont ils avaient besoin, d’autant plus empressés à en agir ainsi que ces emprunts avaient pour résultat de lier, par l’intérêt, les grands de Rome à leur protection.

Remarquons encore que ce que nous venons de dire du mot publicani, nous pourrions le dire aussi du mot latin usura : on l’a traduit en effet par usure, avec toute la défaveur attachée à ce mot; et

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