‹ Essai sur la construction navale des peuples extra-européensChapitre 104 sur 126 · VACA · texte numérisé non relu

VACA

Dans l'île de Tonga-Tabou on parait préférer cette pirogue (pi. ugelpl. ii\,fg. 10, n et 12) pour les longs voyages, pendant lesquels il serait à craindre que les Caliés se désunissent; elle parait aussi propre à la mer que les Pros carolins, quoiqu'elle n'en ait pas toutes les dispositions ingénieuses; son corps, exactement semblable à ce que nous venons d'expliquer, formé de plusieurs pièces cousues et fortifiées par des membres (pi 1 2 1 ,fg. 11), supporte trois leviers liés à des courbes et à des traverses intérieures, ainsi que d'autres supports sur lesquels les planches du pont sont liées par des ficelles qui les percent. Cette plate-forme courbe b, b, percée de deux écoulilles e e, qui ne sont jamais entourées d'hiloires , déborde sous le vent pour soutenir par ses angles les tringles b a du gouvernail. Elle s'étend encore plus au vent où s'élève le siège dd, porté par des montants dont les deux opposés au balancier soutiennent une balustrade ornée de coquilles blanches nommées porcelaines, et sont placés au-dessus de la partie du vent de la pirogue où se trouve le bloc fendu c, sur lequel repose le mât. Les trois leviers sont, en outre, réunis par plusieurs tringles parallèles à la pirogue, entre lesquelles ou introduit au besoin des godilles verticales. Le balancer est uni à chacun des leviers au moyen de quatre tiges qui le percent, et qui, en s'écartant, le maintiennent à o»,6o : il est beaucoup moins gros qu'à boni des Pros carolins, et peut couler facilement lorsque la voile est masquée; cette position est très-dangereuse pour les Vacas, parce qu'il est impossible à ceux qui les montent de se porter sous le vent, et que le mât appuyant sur la cabane doit l'abattre, se rompre, ou plutôt faire chavirer, si la voile ui est collée n'est aussitôt, amenée. Aussi les naturels, paraissant beaucoup craindre cette position, cherchent à l'éviter en suivant soigneusement les moindres variations du vent, ce qui demande d'autant plus d'attention que, dès que la brise

mollit le bateau vient au lof par l'effet du balancier que la voile ne contre- balance plus autant. Nous

m ARCHIPEL TONGA.

éprouvâmes, sur l'une de ces pirogues, qu'elles deviennent très-difficiles à manœuvrer lorsqu'elles ont un peu de largue : il était fatigant de tirer sur le grand aviron, et nous regrettons de ne pas l'avoir vue vent arrière, allure sous laquelle nous concevons difficilement comment elles peuvent tenir en roule, tandis qu'au plus près il suffît presque de bien placer l'écoute.

La mâture et la voilure des Vacas, exactement semblables à celles des Caliés, sont très-bien disposées pour résister à la tendance (pie le balancier donne toujours à venir au vent, et qui serait d'autant plus grande que la marche deviendrait plus rapide, si par contre-coup l'influence de la voile n'était aussi augmentée. C'est de la position de celle-ci que dépend l'équilibre entre son effet et celui du balancier, et ce n'est sans doute qu'après de longs làlonnements qu'on est arrivé à l'établir d'une manière aussi précise. C'est probablement pour diminuer le penchant à venir au lof que le mât est placé sur le côté du vent, et que le gouvernail au contraire est du bord opposé, où une tringle le maintient; malgré ces précautions, ces pirogues sont très-ardentes, surtout lorsqu'elles cessenl de serrer le vent. Leur longueur excède rarement 30 mètres et n'est jamais de moins de 10.

TAFAHANGA.

Si de grandes dimensions et des dispositions ingénieuses rendent remarquables les pirogues dont nous venons déparier, celles-ci ne le sont pas moins pai l'élégance des formes et la finesse du travail (pi. t22,/?g. 1,2 et 3); elles n'ont jamais plus de 1 1 mètres et rarement moins de 8; elles sont creuses, très-étroites, avec uu avant en coin, plat sur les côtés, qui sont cousus ensemble à leur extrémité, mais arrondis en dessous et couverts d'une plaque bombée fixée sur le corps par des chevilles en bois; sur le haut de cette plaque on voit de petites élévations, comme pour figurer les aspérités des nageoires dorsales des poissons; il y en a une aussi sur l'arrière, dont la section est presque un cercle avant la partie plate qui le termine, pour imiter une queue de poisson. Les Tafahangas sont faits d'un bois rouge qui prend autant de lustre que l'acajou, et toutes les parties en sont très-bien exécutées; c'est l'embarcation que les naturels paraissent le plus soigner, quoiqu'elle soit uniquement destinée à marcher à la pagaie et à rester en dedans des récifs. Elle est soulenue par un balancier tenu par quatre tiges écartées attachées aux leviers, et la légèreté de toutes ces pièces rendrait cette jonction bien faible sans un amarrage cl cl (fig- 3), qui, tendant à.les rapprocher, empêche les tringles de jonction de sortir des trous dans lesquels elles sont enfoncées dans le balancier; celui-ci n'est pas également éloigné des leviers, parce qu'il doit être nécessairement horizontal, tandis que la pirogue, plongeant plus de l'arrière, a toujours dans l'eau une partie de sa queue , car elle diffère des Vacas en ce que ses deux extrémités ne sont point symétriques ; son balancier, pointu vers l'avant et coupé carrément à l'autre bout, n'est pas non plus assez lourd pour la maintenir, et, si par inadvertance on se penche du côté opposé, il sort de l'eau et laisse chavirer; c'est pour éviter cela qu'on attache sur le plat-bord, derrière chaque banc, uu petit levier b b, sur lequel on appuie la main pour ramener à l'eau le balancier dès qu'il en sort. Les planchettes qui servent de sièges sont ordinairement au nombre de quatre, le milieu n'en ayant alors qu'une, et reposent sur des renflements conservés en dedans, au niveau d'une moulure extérieure qui règne, de chaque côté, sur toute la longueur de la partie découverte. La planche de l'arrière est toujours placée en dehors du levier, pour que l'homme qui gouverne, en se tenant penché, ail les reins appuyés sur le montant oblique ce. Nous fûmes étonnés de voir d'aussi petites pirogues formées d'un grand nombre de pièces irrégulières a a a, car elles doivent coûter ainsi beaucoup plus de travail que si elles étaient creusées dans les troncs des grands arbres qui croissent en abondance dans le pays. La couture que nous venons de détailler (page 117) réunit toutes les parties , suffit à la liaison sans être fortifiée par aucune courbe, et son exécution est si parfaite qu'elle ne laisse pas entrer l'eau.

Les Tafahangas gagneraient en vitesse nos embarcations, car ils marchent bien à la pagaie, tirent très-peu d'eau, et circulent facilement au milieu des récifs. Lorsque les naturels entouraient l'Astrolabe, leurs jeux et

ARCHIPEL TA ITI. |o;i

étourderies les faisaient souvent chavirer; mais ces pirogues sont si légères, qu'elles étaient bientôt relevées; pour les vider, le plus fort se plaçait à l'arrière, les autres près des côtés, et, en poussant tantôt vers une extrémité, tantôt vers l'autre, ils donnaient à l'eau intérieure uu mouvement oscillatoire assez prononcé; au moment où elle refoulait vers l'arrière, l'homme qui s'y trouvait le faisait plonger en se redressant, tous les autres poussaient vers l'avant; la pirogue en glissant sur l'eau se trouvait alors à peu près vide, et l'un des naturels achevait de l'étancher.

La pelle de leur pagaie, qui ressemble beaucoup à celle que nous avons vue à Cochin, sur la côte de Malabar (page 24), est plate {fig. 4, 5 et 6) ou un peu rentrée d'un côté, tandis que de l'autre elle a une nervure peu sensible, qui part du manche et diminue vers le bout. Au premier coup d'oeil, il paraît étrange que ce dernier côté soit celui qu'on oppose à l'eau, et il faut ramer soi-même pour en sentir l'avantage, ce que les naturels nous firent bientôt comprendre en allant à Moua dans le Tafahanga du chef Palou ; la nervure, dont l'angle est très-obtus, ne diminue pas sensiblement la résistance, et sert à diriger la pagaie, qui oscille tellement à droite et à gauche, si on emploie le côté plat, qu'on ne peut la conduire, et qu'elle frappe violemment contre la pirogue, au risque de la fendre. Ces pagaies, faites d'uu bois brun foncé très-dur, travaillé avec soin et souvent même sculpté avec une finesse remarquable, sont très-maniables à cause de leur peu d'épaisseur.

Le second voyage du capitaine Cook (i) renferme le plan d'un Tafahanga {pi. 122, fig. 7, 8, 9, 10 et n), mais ne donne aucun détail sur sa construction , sans doute semblable à ce que nous avons vu en 1827.

BOOPAA.

Cette quatrième espèce de pirogue {pi. 122, fig. 12 et i3) est beaucoup moins soignée que les autres; sa longueur n'excède quelquefois pas 5 mètres, et son corps est formé d'un tronc d'arbre grossièrement arrondi, recouvert aux extrémités par des planches assez mal cousues avec de petites attaches; le milieu est exhaussé par une faigue cousue de la même manière, sur laquelle sont allachés trois leviers servant de sièges, que des tiges écartées joignent au balancier comme dans les Vacas. Ces pirogues, peu solides, ne sont ni polies ni frottées d'huile, et servent particulièrement à pêcher sur les bancs, où leur fond arrondi ne craint pas, comme celui des Tafahangas, d'être écorché par les pointes aiguës du corail; elles paraissent n'être montées que par les basses classes du peuple.

Il y a peu de terres dont la découverte ait paru intéresser autant que celle de la petite île de Taïti ; les récits des premiers voyageurs qui la visitèrent, empreints d'un enthousiasme profond, allèrent jusqu'à l'exagération ; ils ne pouvaient se lasser de l'admirer, et la décrivaient, non sans quelque raison, comme un nouvel Éden. Il était en effet difficile d'être plus favorisé de toutes manières que ses heureux habitants, vivant sous le plus beau ciel du monde, dans un climat toujours tempéré et jouissant des dons de la nature la plus prodigue et la plus riche; ils ne songeaient qu'à leurs danses et à leurs plaisirs, et leurs tranquilles travaux se bornaient aux sculptures de leurs ustensiles et aux ornements en fleurs ou en plumes dont ils aimaient à se couvrir. C'était là le seul luxe, la seule marque qui distinguât les classes élevées, dont la nourriture était la même que celle du peuple; car, dans un pays où la terre est si riche, la pauvreté ne saurait exister. D'un caractère gai et insouciant,

(1) A voyage lowards the south pôle and round the worli by J 'âmes Cook, commander of the Résolution, and caplain Furncauxof the Advenlurc , vol. 1", pa«e 215. Lonclou , printcd for W. Straiian and Thomas Cadell, in ilie Slrand, 1777.

tous les jours étaient beaux pour eux, et leur culte semblait être celui de l'amour. Aussi ceux qui purent alors apprécier leur position lurent aussitôt convaincus que ce peuple ne pourrait que perdre en communiquant avec les Européens. Nos passions et leurs conséquences inévitables existaient certainement à Taïti ; il y avait aussi des ambitions, des jalousies, des superstitions et des guerres acharnées, qui pourtant n'entraînaient pas les habitants aux mœurs féroces de beaucoup d'autres peuples océaniens. Mais ils consacraient la paix au plaisir, qu'ils savaient mêlera tout : leurs chants, leurs danses et leurs fêtes guerrières avaient quelque chose des temps antiques, et tout chez eux avait tant de poésie mêlée à tant de simplicité que bien qu'on ne les ait connus qu'à l'époque des idées positives, les récils qu'on faisait sur eux conservèrent une teiute attrayante et excitèrent en Europe une sorte d'enthousiasme qui ne s'est renouvelé pour aucune autre découverte.

Ce fut préoccupés de ces idées riantes que nous aperçûmes les pitons aux formes pittoresques de Taïti, dont la vue, ranimant le souvenir des récits de Bougainville et de Cook , nous lit jouir un instant du plaisir que ces voyageurs éprouvèrent aussi à les contempler au terme de leurs longues et pénibles traversées. Le terrain, tourmenté par d'anciennes convulsions volcaniques, est couvert d'une végétation aussi variée qu'épaisse, qui s'est emparée des sommets les plus aigus, et couvre les bords de la mer de ce qu'elle donne de plus utile à l'homme. Nous approchions tranquillement de l'île, dont les détails devenaient de plus en plus visibles, jouissant de cette admiration muette que produit toujours le spectacle imposant d'une belle nature, lorsqu'une secousse, suivie de quelques autres plus violentes, annonça que notre frégate touchait sur des rochers, qu'elle franchit cependant, grâce à la présence d'esprit de notre chef, mais en laissant derrière elle la mer couverte des débris de sa quille et de son gouvernail. Une forte voie d'eau qui se déclara mettait à chaque instant son existence en danger, jusqu'à ce qu'après deux jours de fatigues il fut possible d'entrer dans l'un des ports du nord. La frégate, après avoir suivi, au milieu des bancs de corail, un canal de quelques brasses de large, arriva devant la capitale, Papaïti, et pul y déposer ses vivres et ses munitions. L'équipage, animé par un zèle que l'on retrouve toujours chez les matelots français au moment du danger, se montra propre à tout : on enfonça des pilotis pour consolider le terrain et bâtir deux quais, sur lesquels toute l'artillerie entassée offrit des points iixes ; des marins qui jamais n'avaient touché la hache devinrent en peu de jours capables de dégrossir les pièces; d'autres abattirent et traînèrent sur la côte les arbres des forêts; deux nouveaux feux de forge, des soufflets, des cabestans, des poulies, des pompes avec leurs accessoires, furent improvisés avec les seules ressources du navire. On bàlit même un four, que les naturels respectèrent après notre départ, en mémoire de l'amitié qu'ils avaient vouée à l'équipage, auquel on n'eut pas à reprocher une seule faute envers ces hommes si doux et si tranquilles. Il fallut pomper constamment, pour tenir la frégate à flot, pendant près d'un mois que durèrent les préparatifs difficiles, car tout était à créer pour abattre en carène un grand navire; cette opération, l'une des plus belles de la marine, exige tant de conditions pour réussir, que, sans aucun secours étranger, il y avait, malgré le zèle de l'équipage et la volonté ferme qui le dirigeait, bien des chances contraires à redouter : la rupture d'une corde ou d'une poulie pouvait tout perdre. Enfin, chaque chose étant disposée avec le plus grand soin, le jour de l'exécution arriva, et l'abatage se lit au milieu d'un silence solennel, qui marquait l'anxiété générale. Mais ce n'est pas ici qu'il convient de détailler cette opération, si clairement expliquée dans la relation de l'amiral Laplace, qui conduisit tout, sut lutter contre des difficultés sans nombre, et prouva combien on peut obtenir des matelots français, lorsqu'ils sont bien dirigés. Deux mois après l'échouage, sa belle frégate, complètement réparée, sortait fièrement de Papaïti, et, continuant sa longue et intéressante campagne, nous portait vers de nouveaux pays. L'examen de l'île, que nos souveuirs de Tonga-Tabou nous faisaient espérer trouver si belle , détruisit bien vile nos illusions; ce n'était plus le Taïti si gai, si brillant de Bougainville et de Cook; celte population nombreuse avait disparu, car le pays est maintenant en partie désert, et, lorsque nous en fîmes le tour pour sonder les récifs et notamment celui qui avait failli nous être si funeste, nous trouvâmes la partie méridionale aban-

donnée et les villages composés seulement de quelques mauvaises huttes, où les hommes vivent sur la terre ou sur des herbes qui, n'étant plus couvertes de nattes, se changent bientôt en fumier; ces habitations, jadis grandes, bien aérées et décorées de piliers sculptés avec une perfection étonnante, ne sont plus que des cases à nègres mal entretenues. L'intérieur de l'île est désert, on n'y voit que des débris de cabanes, et les oranges, les bananes et les autres fruits que la terre fournit en abondance tombent et se pourrissent sur le sol. Rien ne rappelle les temps passés, pourtant si voisins de nous : les Marais consacrés aux anciennes divinités ne sont plus que des amas de pierres, et les statues ont été brûlées ou vendues. Les habitants ont perdu leur ancienne coquetterie; ils n'aiment plus ni à se laver ni à s'orner de leurs casques dont les formes grecques étaient si élégantes; ils sont vêtus de chemises et de pantalons déchirés, et leurs femmes, qui portent de longues robes en guenilles, ont, quoique couvertes, l'air moins décent que lorsqu'elles étaient presque nues : certes, alors elles né brillaient point par la pudeur, mais la franchise avec laquelle elles se livraient au plaisir avait quelque chose de si naturel, de si assorti au pays, qu'on pouvait la leur pardonner, surtout en la comparant à la crapule où elles sont maintenant tombées. Les enfants, sales et négligés, meurent en foule, lorsque toutefois leurs mères ne les ont pas empêchés de naître, pour éviter les corvées auxquelles les missionnaires les condamnent lorsqu'elles se sont écartées des règles sociales de notre Europe, qu'elles ne comprennent pas, et qui jadis étaient réellement inutiles. Les propagateurs de la foi anglicane dans le grand Océan unissent au fanatisme un esprit mercantile des plus actif; ils exploitent le vice en lui imposant des travaux à leur prolit et des amendes partagées avec la reine deTaïti, qu'ils ont établie et qu'ils surveillent constamment ; ils couvrent du nom de décence l'obligation d'être vêtu d'habits européens, qu'ils vendent en cherchant à écarter toute concurrence, même celle de leurs compatriotes. Ils régnent en maîtres sur ces naturels crédules, tombés dans l'insouciance et l'oubli de tout soin d'eux-mêmes; et qui , maintenant qu'ils passent pour civilisés, ne sont de fait que sales et paresseux : ils sont devenus tristes comme le positivisme pécuniaire qui les écrase, et ne prennent plus de plaisir à ces jeux et ces danses qui jadis remplissaient tous leurs instants. Cependant, dès notre arrivée, l'éloignement des missionnaires, causé par les reproches qu'ils avaient à se faire pour leur conduite antérieure à l'égard de nos compatriotes, et surtout la gaieté de nos matelots, qui n'avaient pas pour les naturels l'aversion exagérée des Anglais, avaient un instant ranimé ces pauvres gens : tous les soirs ils exécutaient, d'une manière grotesque , des danses européennes au son des violons et des cornets; aussi, quand nous partîmes, parurent-ils beaucoup nous regretter, et la joie qu'ils témoignèrent eu revoyant notre pavillon à bord de quelques baleiniers prouva combien notre équipage s'en était fait aimer.

Le long séjour que nous fîmes parmi eux put être utilisé pour les pirogues; toutes les grandes ont disparu, mais nous sommes heureux d'en trouver un plan exact dans le second voyage du capitaine Cook, qui vit réunie une flotte propre à donner une idée avantageuse de ce qu'était alors Taïti : voici les détails qu'on y trouve (i).

« Le matin du 26 (avril 1774)» je descendis à O-Parée avec M. Forster et quelques-uns de nos officiers, pour faire à O-Too une visite en forme; en approchant nous observâmes le mouvement d'une quantité de grandes pirogues, et nous fûmes surpris, à notre arrivée, d'en voir plus de trois cents, rangées en ordre le long de la côte, toutes complètement équipées et armées, et, sur le rivage, un nombre considérable de guerriers. Un armement aussi inattendu, réuni dans notre voisinage pendant l'espace d'une nuit, donna lieu à différentes conjectures.

(J) A voyage toaards the soulh pale and round the world, etc., performed in H. M. S. the Résolution and Adventure in tke years I 772, 73, 74 and 1 5, mium bu James Cook, commander, etc. London , prinled for W. Slrahan and T. Cadell, in Ihe Slrand , 1777, 1» volume, page 319.

« Nous profilâmes du moment où nous entrâmes dans notre chaloupe pour examiner cette grande Hotte : les bâtiments de guerre consistaient en cent soixante doubles pirogues de 4o à 5o pieds de long (12'", 12 à i5», i5), bien équipées, bien approvisionnées et bien armées, mais je ne suis pas sûr qu'elles eussent leur complément d'hommes ou de rameurs, et je ne le crois même pas. Les chefs et tous ceux qui occupaient les plates-formes de combat étaient revêtus de leurs habits militaires, c'est-à-dire d'une quantité d'étoffes, de turbans, de cuirasses et de casques. La longueur de quelques-uns de ces casques embarrassait beaucoup ceux qui les portaient, et tout leur équipement, peu convenable pour un jour de bataille, semblait plus propre à la représentation qu'au service; quoi qu'il en soit, il donnait certainement de la grandeur à ce spectacle, et les guerriers ne manquaient pas de se montrer sous le point de vue le plus avantageux. Des pavillons, des banderoles, etc., décoraient les pirogues, de sorte qu'elles offraient un aspect majestueux que nous ne nous attendions pas à voir dans ces mers; des massues, des piques et des pierres composaient les instruments de guerre; les bâtiments étaient rangés les uns auprès des autres, l'avant tourné à terre et l'arriére au large , le vaisseau-amiral étant à peu près au centre. Outre les bâtiments de guerre, il y avait cent soixante-dix pirogues doubles moins grandes, portant toutes une petite cabane, et pourvues de mâts et de voiles, ce dont manquaient les pirogues de guerre : nous jugeâmes qu'elles étaient destinées au transport et à ravitaillement , car on ne laisse dans les bâtiments de guerre aucune espèce de provisions. J'estimai qu'il n'y avait pas moins de 7,760 hommes sur ces 33o bâtiments; ce nombre paraît d'autant plus incroyable qu'on nous dit qu'ils appartenaient tous aux districts d'Atlahourou et d'Ahopatéa : dans ce calcul, je suppose que chaque canot de guerre contenait quarante guerriers ou rameurs, et que chacun des petits était monté par huit. Quelques-uns de nos messieurs évaluèrent à un uombre supérieur les équipages des premiers ; il est certain que la plupart semblaient devoir armer plus de rames que je n'ai désigné d'hommes, mais je crois qu'ils n'étaient pas alors au complet.

« Le spectacle de cette Hotte agrandissait encore les idées de puissance et de richesse que nous avions de l'île, et tout l'équipage était dans l'étonoemenl ; en pensant aux outils que possèdent ces peuples, uous admirions le travail et la patience qu'il leur a fallu pour abattre des arbres énormes, couperet polir des planches, et porter enfin ces lourds bâtiments à un si haut degré de perfection : c'est avec une hache de pierre, un ciseau, un morceau de corail et une peau de raie qu'ils produisent de tels ouvrages.

« Les deux bâtiments qui composent les pirogues doubles étaient joints par quinze ou dix-huit baux ou traverses qui se projettent quelquefois fort au delà des deux bordages, et qui avaient 12 à 24 pieds de longueur (3™, 63 à 7™, 27) et environ 3 pieds et demi (i»>,o6) de largeur : quand ils sont aussi longs, on fait une plateforme de 5o, 60 et 70 pieds de long (i5"\i5, 18"', 18 ou 21", 21). L'avant et l'arrière sont élevés de plusieurs pieds au-dessus de l'eau, surtout la poupe, qui a de longs becs de différentes formes, de près de 20 pieds de haut (6™,o6). Une étoffe blanche, qui tenait lieu de pavillon et s'enflait au vent comme une voile, était généralement placée entre les deux becs de chaque pirogue; d'autres portaient un tissu bariolé de rayures rouges, qui , à ce que nous comprîmes dans la suite, sert à reconnaître les divisions des divers commandants. A l'avant était sculptée une tête d'homme, souvent peinte en rouge avec de l'ocre. Des panaches de plumes noires, auxquels pendaient d'autres banderoles de plumes, couvraient ordinairement ces colonnes. » Le premier voyage de Cook donne la coupe et les dimensions de ces pirogues.

« La plate-forme de combat , érigée vers l'avant et appuyée sur des colonnes de 6 pieds de haut ( i",82 ) , s'étend au delà de toute la largeur du bâtiment, et a de 20 à 2.4 pieds (6™,o61à 7°, 27) de long et 8 ou 10 de large ( 2", 42 à 3™,o3). Les rameurs sont assis dans la pirogue ou au-dessous de la plate -forme de combat, entre les baux de traverse et les espars longitudinaux, de sorte que, partout où ces bois se croisent, il y a place pour un homme dans l'espace intermédiaire. Celles de dix-huit baux et de trois espars de chaque côté, outre un espar longitudinal entre les deux pirogues, n'ont par conséquent pas moins de cent quarante-

quatre rameurs et de huit hommes pour les gouverner, dont quatre sont places à l'avant el quatre à l'arrière, La plus grande partie de ces pirogues ne comptait pas alors tant de rameurs.

a Nous prîmes une chaloupe et Iougeanl l'arrière des pirogues jusqu'à l'extrémité de la file, nous remarquâmes dans chaque bâtiment de gros tas de piques, de longues massues ou de haches de bataille dressées contre la plate-Corme. Chaque guerrier tenait, d'ailleurs, à la main une pique ou une massue; il y avait aussi des amas de grosses pierres, les seules armes missives que nous aperçûmes.

« Nous observâmes, sur quelques-unes des petites pirogues, des feuilles de bananier, et les naturels nous apprirent que c'était là qu'on déposait les morts : ils donnaient à ces bâtiments le nom à'E-vaa no t 'Eatoua , Pirogues de la divinité. Le nombre infini des Indiens ainsi rassemblés nous frappait au moins autant que l'aspect brillant de cette marine. »

Plus loin (i) : « Dès que nous eûmes renvoyé nos amis , nous aperçûmes un grand nombre de pirogues de guerre doublant la pointe d'O-Parée. Désirant les examiner de plus près, je me rendis en hâte, avec quelques-uns de nos officiers et de nos messieurs, sur la côte, où j'arrivai avant qu'elles eussent débarqué, et j'eus occasion de voir de quelle manière elles approchent du rivage. Quand elles se trouvèrent devant l'endroit où elles voulaient accoster, elles se formèrent en divisions de trois ou quatre bàlimenls ou peut-être plus, serrés carrément le long du bord les uns des autres, et ensuite chaque division pagaya successivement de toutes ses forces vers le rivage, si adroitement qu'elles formèrent le long de la grève une ligne serrée qui n'avait pas un pouce d'inflexion. Les rameurs étaient excités par leurs chefs placés sur des plates-formes, et dirigés par un homme qui se tenait, une baguette à la main, sur l'avant de la pirogue du milieu; ce conducteur leur annonçait, par des paroles et par des gestes, quand ils devaient pagayer tous à la fois, ou quand l'un des côtés devait s'arrêter pour aider les pagaies de gouvernail lorsqu'elles ne suffisaient pas pour gouverner; tous ces mouvements étaient exécutés avec une promptitude qui prouvait leur habileté dans la manœuvre. Après que M. Hodges les eut dessinés tels qu'ils étaient rangés le long du rivage, nous descendîmes à terre, et en examinâmes plusieurs en allant à leur bord. Cette flotte, composée de quarante voiles et équipée de la même manière que celles que nous avions vues d'abord, appartenait au petit district de Tettaha et venait à O-Parée passer, comme la première, la revue du roi. Elle était suivie de quelques petites pirogues doubles qu'ils appellent Marais, ayant à l'avant une espèce de double couchette couverte de feuilles vertes, capables de contenir chacune un homme. Ils nous dirent que c'est là qu'on dépose les morts : je suppose qu'ils voulaient parler des chefs, car autrement ils perdraient peu de monde dans les combats. O-Too, qui était présent, eut la bonté d'ordonner, à ma prière, à quelques-unes des troupes de faire leur exercice... .

« Dès que le combat fut fini, la flotte partit sans suivre aucun ordre; chaque bâtiment s'empressa de

gagner le large, et uous allâmes accompagner O-Too à l'un de ses chantiers, où l'on construisait de grandes Pahies. » (PL 125.)

Les lettres suivantes désignent les différentes pièces. Sur l'élévation (fig. i), a est la lisse du plat-bord; bb, les barrots; ce, les écarts des bordages; d, les pièces qui portent la plate-forme et sont creusées dans l'intérieur; h, la plate-forme; f, les bancs des rameurs. Et sur le plan ( fig. 2), l et / sont les pirogues; bb, les traverses qui les unissent; n, les pièces allant de l'avant à l'arrière, jointes aux traverses avec des cordes ordinaires; 00, les places pour les rameurs, ou pour ceux qui manient les pagaies; h, l, l'avant de la pirogue; 1, 2, 3, 4, 5, l'arrièrede la pirogue, chaque chiffre désignant une section correspondante. Sur la fig. 2, d d, les pièces qui portent la plate-forme. Sur \afig. 3, /; est la plate-forme de l'avant, sur laquelle se tiennent les guerriers; et d, les pièces qui la soutiennent.

(1) Idem, i" volume, page 34SJ.

Les dimensions principales sont, pour la longueur, 108 pieds (32'», g4) ; la largeur au milieu , 4 pieds 8 pouces (im,42) ; la profondeur au maître-couple, 6 pieds (i™, 83); l'intervalle entre les deux bords est de il\ pieds 3 pouces (4m,27). Ces deux pirogues sont assurées avec des barrots que lient des cordages de cocotier.

« On était prêt à les lancer et on voulait en faire une double pirogue. Le roi me demanda un grappin et une corde; j'y ajoutai un pavillon anglais (dont il connaissait très-bien l'usage), et je le priai de donner au Pahie le nom de Britannia : il y consentit et le lui donna effectivement.

« L'homme qui commandait la manœuvre avec une baguette à la main peut être comparé au «smuitw des anciens navires grecs , et cette flotte nous rappela souvent les forces navales qu'employa cette nation dans les premiers temps de son histoire. Les Grecs étaient sans doute mieux armés, parce qu'ils connaissaient les métaux, mais on voit par les écrits d'Homère qu'ils combattaient sans ordre, et que leurs armes étaient aussi simples que celles de Taïti. Les efforts réunis de la Grèce contre Troie ne fuient guère plus considérables que l'armement d'O-Too contre l'île d'Eïinéo , et il y a apparence que les milieu carinai si célèbres n'étaient guère plus formidables qu'une flotte de grandes pirogues exigeant de cinquante à cent vingt hommes pour les manœuvrer. La navigation des Grecs ne surpassait pas celle des Taïtiens d'aujourd'hui par son étendue, car elle se bornait à de courtes traversées d'une île à l'autre ; et, de même que les étoiles dirigeaient leurs vaisseaux dans l'Archipel, elles guident aussi les insulaires dans la mer Pacifique. Les Grecs avaient de la bravoure, et les blessures nombreuses des chefs de Taïti sont des preuves de leur courage et de leur intrépidité; il paraît que, dans les batailles, leur imagination s'exalte jusqu'à la frénésie, et que leur bravoure est toujours par accès; d'après les combats d'Homère, il est évident que l'héroïsme qui produisait les exploits que raconte le poète grec était exactement de la même nature. Qu'il nous soit permis de continuer encore cette comparaison : ou nous peint les héros de l'Iliade comme des hommes d'une taille et d'une force plus que naturelles; les chefs de Taïti, comparés au bas peuple, sont si supérieurs par leur stature et par l'élégance de leurs formes, qu'ils paraissent être d'une race différente (i). Leurs estomacs, d'une dimension prodigieuse, exigent une quantité considérable de nourriture; on remarque aussi que les héros du siège de Troie sont fameux par la quantité d'aliments qu'ils consomment, et il paraît que les Grecs n'aimaient pas moins le porc que les Taïtiens d'aujourd'hui. On observe la même simplicité de mœurs dans les deux nations, et leur caractère est également hospitalier, affectueux et humain; il y a même de la ressemblance dans leur condition politique. Les chefs du district de Taïti, qui sont très-puissants, n'ont pas plus de respect pour O-Too que les Grecs n'en avaient pour Agamemuon; et on parle si peu du bas peuple dans l'Iliade, qu'on a lieu de supposer qu'il était d'aussi peu d'importance que les Towtows de la mer du Sud. Enfin je pense que la ressemblance pourrait être poussée plus loin, mais je n'ai voulu que l'indiquer sans abuser de la patience du lecteur ; ce que j'ai dit prouve assez que les-hommes parvenus au même degré de civilisation se ressemblent plus que nous ne le croyons, même aux deux extrémités du monde.

« (2) Je n'ai pu découvrir de combien de vaisseaux devait se composer cette expédition; je n'en ai vu que deux cent dix outre les petits, destinés à servir de bâtiments de transport, et outre la flotte de Taïarabou, dont la force ne nous a jamais été connue, non plus que le nombre d'hommes nécessaire à son armement; toutes les fois que je le demandais, la réponse était : fVarou, warou, beaucoup, beaucoup, comme si le nombre dépassait leur arithmétique. Si nous comptons 40 hommes pour chaque pirogue de guerre et 4 pour chacune des autres , supposition qui paraît très-modérée, le total sera de 9,000, nombre étonnant pour quatre districts seulement, dont l'un, celui de Matavaï, ne fournissait pas le quart de la flotte, et on n'y com-

(1) Celle différence do taille a engagé M. de Bougainville à dire qu'il j avait réellement deux races. (Voyez son Voyage autour du monde.)

(2) A voyage towards Ihe south pôle , etc., in the years 1772... 1775 , 1" volume, page 348.

AKCHIl'KL TAITI. l'i'J

prend pas celle de Taïarabou, ni celles de beaucoup d'autres districts dont nous ne connaissons pas les forces. Je ne pense pas que toute l'île fût en armes dans cette occasion , car nous ne vîmes faire aucun préparatif à O-Parée. D'après ce que nous avons vu et pu apprendre, je crois que le chef ou les chefs surveillent l'équipement de la flotte appartenant à leur district, mais qu'ensuite ils la font passer en revue devant le roi pour être approuvés, de sorte qu'il en connaît l'état général avant de l'assembler pour le service. » Ce sont les anciennes montres des temps féodaux.

« On a déjà observé que i6o pirogues de guerre appartenaient à Attahourou et Aliopata, tfO a Tettalia, et to à Matavaï, qui n'y envoyait que le quart de ses forces : en admettant que chaque district (dont le nombre est de 43) armât autant de pirogues que Tettaha, on trouvera que (ouïe l'île peut en équiper 1,720, montées par 68,000 hommes valides, à 4o hommes pour chaque bateau (1); et, comme ces derniers ne forment jamais plus d'un tiers de la population des deux sexes, y compris les enfants, toute l'île contient au moins 9.40,000 habitants : nombre qui me parut incroyable au premier moment; mais, quand je réfléchis à ces essaims de ïaïtiens qui frappaient nos regards partout où nous allions, je fus convaincu que cette évaluation n'était pas trop forte; et rien ne prouve mieux la fertilité et la richesse de ce pays, qui n'a pas 4o lieues de tour. »

Dans son troisième voyage, le capitaine Cook décrit ainsi une grande revue dont il fut témoin :

« (2) Le lendemain matin de bonne heure (dimanche 21 septembre 1777), O-Too vint à bord m'informe]que toutes les pirogues de guerre de Matavaï et de trois autres districts allaient à O-l'arée pour joindre ceux de cette autre partie de l'île, et qu'il y aurait une revue générale. Aussitôt , toute l'escadre de Matavaï fut en mouvement, et, après avoir paradé quelque temps dans la baie, elle se rassembla au milieu; je m'embarquai alors dans mon canot pour aller l'examiner

c< Il y avait environ cinquante pirogues à plates-formes, sur lesquelles ils se battent, et qu'ils nomment leurs canots de guerre, et un nombre à peu près égal de plus petites. Je me préparais à me rendre avec elles à O-Parée, mais peu après les chefs prirent la résolution de rester où ils étaient jusqu'au lendemain.

« Je priai O-Too d'enjoindre à quelques-unes des pirogues d'exécuter devant moi les manœuvres du combat; le roi s'empressa d'ordonner à deux d'entre elles de sortir de la baie; nous montâmes sur la première, O-Too, M. King et moi, et Omaï se rendit à bord de la seconde. Lorsque nous eûmes assez d'espace pour les évolutions, les deux pirogues se retournèrent en face, avancèrent et reculèrent avec toute la vivacité que purent leur donner les rameurs. Sur ces entrefaites , les guerriers qui occupaient les plates-formes brandissaient leurs armes, et faisaient des mines et des contorsions qui me semblèrent n'avoir d'autre but que de se préparer à l'assaut. O-Too se tenait à côté de notre plate-forme et donnait le signal d'avancer ou de reculer; la sagacité et la promptitude du coup d'ceil lui étaient nécessaires pour saisir les moments favorables et éviter ce qui pouvait offrir de l'avantage à,l'ennemi. Enfin, lorsque les deux pirogues eurent répété cette manœuvre, chacune au moins douze l'ois, elles s'abordèrent de l'avant; après un combat de peu de durée, les guerriers de notre plateforme parurent se laisser tuer jusqu'au deruier, et Omaï et ses camarades se rendirent maîtres de notre bàtimeut. En cet instant O-Too et nos rameurs se jetèrent à la mer , comme s'ils avaient été réduits à la nécessité de se sauver à la nage.

(1) ce M. Forslcr fai( un autre calcul ; il (lit : Si chacun des quarante-trois districts arme vingt pirogues de guerre à (renie cinq hommes chacune , il d'y aurait pas dans toute la flotte moiDS de trente mille hommes, sans compter les bateaux de suite; et, si ces guerriers forment le quart de ta population, l'ilc doit cootenir au moins cent vingt mille habitants. M. Forster ajoute qu'il a recoonu , dans la suite, qee le chiffre de ce calcul n'était pas assez considérable. »

(2) A voyage lo the Pacific océan undertaken by the command of H. M. for makinq discoveries in llte norlhern hémisphère, etc. , performed under tlte

direction oj caplains Cook, Clerke and Gorc, in the years 147G 1780, inlhree volumes. Londoo, printed by W. and A. Slr.ihan for G. Nicul, book-

seller of H. M. in the Slrand, and T. Cadell, in IhcSlrand, 1784. 2J volume, page 58.

« Leurs batailles de mer ue se livrent pas toujours de cette manière, si l'on peut croire les détails ■ qu'Omaï nous donna : il me dit que les insulaires commençaient quelquefois par amarrer ensemble les deux pirogues, l'avant contre l'avant, et qu'ils combattaient ensuite jusqu'à ce que tous les guerriers de l'un des partis fussent tués; mais je crois qu'ils n'adoptent cette manœuvre terrible que lorsqu'ils ont résolu de vaincre ou de mourir. Ils ne doivent compter eu effet que sur la victoire ou la mort , car, de leur propre aveu, ils ne font jamais de quartier, à moins qu'ils ne gardent les prisonniers pour les tuer le lendemain d'une manière plus cruelle.

« La puissance et la force de ces peuplades sont fondées sur la marine. Je n'ai jamais ouï parler d'une action générale à terre, et c'est sur mer qu'ils se livrent des batailles décisives; si les deux partis ont fixé l'époque et le lieu de l'action , ils passent dans des amusements et des festins le jour et la nuit qui précèdent. Ils lancent à l'eau leurs pirogues, font leurs préparatifs au lever de l'aurore, et commencent avec le jour le combat dont l'issue termine ordinairement la dispute : les vaiucus s'enfuient à la bâte, et ceux qui atteignent la côte s'empressent de gagner la montagne et d'emmener leurs amis. »

Les connaissances géograpbiques des Taïtiens étaient alors assez étendues; ils savaient les noms de presque toutes les îles basses , dont les habitants venaient souvent les visiter, et beaucoup de terres leur avaient été indiquées par des naturels amenés par le mauvais temps. Ils étaient moins navigateurs que leurs voisins, et ne paraissaient mettre d'importance à leurs pirogues que pour des expéditions militaires; aussi étaient-elles moins remarquables à la voile que celles dont nous nous sommes déjà occupé, qui, calculées pour de longs trajets, ne pouvaient être aussi propres aux manœuvres promptes des combats , surtout chez ces peuples qui, dénués d'armes missives , ne peuvent guère se battre qu'à l'abordage; ils avaient des pirogues à voiles pour les longs trajets, comme on le voit par les détails suivants, que donne le capitaine Cook dans son premier voyage à bord de V Endeavour.

<• Le travail le plus difficile pour les Taïtiens est d'abattre un arbre; c'est aussi celui où ils sentent davantage le défaut de leurs instruments, cette besogne demandant un certain nombre d'ouvriers et le travail constant de plusieurs jours. Lorsque l'arbre est à bas, ils le fendent par les veines, dans toute sa longueur et toute sa largeur, en planches de 3 ou 4 pouces d'épaisseur; il faut remarquer que la plupart de ces arbres ont H pieds de circonlérence dans le tronc, !\ dans les branches, et que l'épaisseur est à peu près la même dans toute la longueur. Ils appellent avie l'arbre qui leur sert habituellement de bois de construction; la tige en est élevée et droite; cependant quelques-unes des plus petites pirogues sont faites d'arbre à pain, qui est un bois léger et spongieux qui se travaille aisément ; ils aplanissent très-promptement les planches avec leurs haches , et sont si adroits, qu'ils en enlèvent une surface mince dans toute la longueur sans donner un seul coup mal à propos. Comme ils ne connaissent pas la manière de plier une planche, toutes les parties, creuses ou plates, sont façonnées à la main.

'< On peut diviser en deux classes générales les pirogues ou canots dont se servent les habitants de Taïti et des îles voisines : ils appellent les uns Ivahahs et les autres Pahies.

« L'Ivahah, qu'ils emploient dans les petites excursions, est à côtés perpendiculaires et à fond plat, et le Pahie, qu'ils montent dans les voyages plus longs, a des côtés bombés et un fond aigu comme une quille. Les Ivahahs sont tous de la même forme, mais de grandeurs différentes, et servent à divers usages; leur longueur est de to à 79. pieds (3™,o5 à 2i",g6), mais leur largeur ne suit pas cette proportion; les premiers n'ont qu'un pied de large (om,3o5), et les seconds n'en ont guère que 2 (o",6i). Us distinguent l'Ivahah de combat, l'Ivahah de pêche et celui de voyage, car quelques-uns de ces derniers vont d'une île à l'autre. L'Ivahah de combat est beaucoup plus long que les autres; sa poupe et sa proue sont fort élevées au-dessus du corps, en forme de demicercle; la poupe, en particulier, a quelquefois 17 à 18 pieds de haut (5m,i8 à 5m,49), quoique la pirogue elle-même n'en ait guère que 3 (om,cii). Ces derniers Ivahahs ne vont jamais seuls à la mer; on les attache

ARCHIPEL TAITI. l.il

ensemble par les côlés, à la distance d'environ 3 pieds, avec de grosses cordes de libres ligueuses qu'on passe à travers les bâtiments, et qu'on amarre sur les plais-bords. Ils dressent sur l'avant un échafaudage ou plate-forme d'environ 10 à 12 pieds de long (3»,o5 à 3°,66), un peu plus large que les pirogues et soutenu par des poteaux de 6 pieds d'élévation (i»,83). Les combattants qui ont pour armes de Irait des frondes et des javeliues se placent sur cette plate-forme; ils ne se servent de leurs arcs et de leurs flèches que pour se divertir, comme on joue chez nous au disque et au palet, ce qui doit être rangé au nombre des singularités qu'on remarque dans les usages de ce peuple; les rameurs, assis en dessous de ces plates-formes, reçoivent les blessés et font mouler de nouveaux hommes à leur place. Quelques-unes de ces pirogues ont, dans toute leur longueur, une plateforme de bambou ou d'autre bois léger, beaucoup plus large que le bâtiment, qui porte alors un bien plus grand nombre de combattants, mais nous n'en avons vu qu'une équipée de cette manière.

« Les Ivahahs de pèche ont de 10 à 40 pieds (3", o5 à 12*.. 20) de longueur; tous ceux qui ont 25 pieds (7™, 60) de long et plus portent des voiles dans l'occasion. L'ivahah de voyage est toujours double et garni d'une jolie petite cabane, d'environ 5 ou 6 pieds de large et 6 ou 7 de long, attachée sur l'avant pour la commodité des principaux personnages, qui s'y asseyent pendant le jour et y dorment pendant la nuit. Les Ivahahs de pêche sont quelquefois joints ensemble et ont une cabane à bord, mais cela n'est pas commun.

« Ceux qui ont moins de 7'°, Go ne portent presque jamais de voiles ; quoique la poupe s'élève de 4 ou 5 pieds (im,22 ou l'-jSî), l'avant est plat, et projette une planche qui s'avance en saillie d'environ 4 pieds (rm,22;.

« La longueur du Pahie varie aussi depuis 3o jusqu'à 60 pieds (9™,i5 à iS'",3o); mais, comme l'ivahah, ces bâtiments sont très-étroits : l'un deux, que j'ai mesuré, avait 5i pieds de long (15™, 28), et seulement 1 pied et demi (o»,46) de large à sa partie supérieure; il n'avait qu'environ 3 pieds dans sa plus grande largeur (om,gi) : telle est la proportion générale suivie dans les constructions. Le Pahie ne s'élargit pourtant pas par degrés, mais ses côtés, étroits et parallèles pendant un petit espace au bout du plat-bord, s'élargissent tout à coup, et se terminent en angle vers le fond, de sorte qu'en coupant transversalement celte partie du bâtiment elle présente à peu près la forme d'un as de pique, et l'ensemble est beaucoup plus large en proportion de sa longueur. Les Taïtiens emploient ces Pahies, ainsi que les grands Ivahahs, dans les combats, mais plus particulièrement pour les longs voyages. Le Pallie de guerre, qui est le plus grand de tous, est garni d'une plate-forme proportionnellement plus large que celle de l'ivahah, parce que sa forme le met en état de soutenir un poids beaucoup plus fort. Les Pahies de voyage sout ordinairement doubles, et leur grandeur moyenne est celle de nos gros bateaux de mer; ils font quelquefois, d'une île à l'autre, des absences d'un mois, et nous avons des preuves certaines qu'ils sont quinze ou vingt jours en mer, et qu'ils pourraient y rester plus longtemps s'ils avaient des moyens de garder plus de provisions et d'eau douce.

11 Lorsque ces pirogues ne portent qu'une voile, elles font usage d'un morceau de bois attaché au bout de deux bâtons mis en travers et s'avancant, sur le côté, de 6 à 10 pieds (i'",83 à 3™,o5), suivant la longueur de la pirogue; il ressemble à celui qu'emploient les Pros volants des îles des Larrons, auquel le voyage de lord Anson donne le nom de balancier. Les haubans sont attachés à ce balancier, qui est absolument nécessaire pour tenir le bateau en estive lorsque le vent est un peu fort.

« Quelques-uns de ces Pahies n'ont qu'un mât, d'autres en ont deux, composés d'une seule perche, et, lorsque la longueur de la pirogue est de 3o pieds (ç)»,i5), la leur est d'un peu moins de 25 (7™, 62); ils sont attachés à un châssis qui est au-dessus du bateau , et reçoivent une voile de nattes d'un tiers plus longue qu'eux. Cette voile aiguë au sommet, carrée dans le fond et courbe dans les côtés, ressemble un peu à celle que nous appelons épaule de mouton (voile à livarde), dont nous nous servons sur les canots des vaisseaux de guerre; elle est placée dans un châssis de bois qui l'environne de deux côtés, de manière qu'on ne peut ni la riser ni la ferler, et, si l'une de ces manœuvres devient nécessaire, il faut la couper, ce qui arrive

rarement dans ces climats où le temps est si uniforme. Les Indiens attachent au sommet du mât, pour l'orner, des plumes qui ont une inclinaison oblique en avant; la figure qui se trouve dans l'une des planches fait concevoir la forme et la position du mât et de l'espèce de pavillon qu'il porte ; les rames ou pagaies ont un long manche et une pelle plate, et ressemblent assez à la pelle d'un boulanger. Chaque homme, excepté ceux qui sont assis sous la lente, manie une de ces raines, ce qui fait marcher le bâtiment assez vite; ces pirogues, cependant, font tant d'eau par les jointures, qu'il y a toujours au moins un Indien occupé à les vider. La seule chose dans laquelle elles excellent est pour accoster à terre et pousser au large avec de la houle ; leur grande longueur et leurs poupes élevées leur permettent de débarquer à sec, quand nos canots pourraient à peine venir à bout d'aborder, et l'élévation de l'avant leur donne le même avantage pour s'éloigner du rivage.

h Les Ivabahs sont les seules pirogues employées par les Taïtiens, mais nous vîmes plusieurs Pahies qui venaient des autres i les ; je vais donner les dimensions exactes d'un de ces derniers, que nous mesurâmes avec soin , et je ferai ensuite une description particulière de la manière dont on les construit.

Pi»Jj PoacM. Mitra.

Longueur de l'étrave à l'étambot, de tête en tète, Profondeur à la maîtresse-levée, 3 4 ' OI

c'est-à-dire sans y comprendre la courbure de ces Hauteur au-dessus du terrain sur

Pi«di Poii«.. Milrc».

deux parties, 5i oo i5 55 lequel le Pahie était placé, 3 6 i 07

Largeur de l'avant, au sommet, de Hauteur de son avant au-dessus de

dedans en dedans, 12 o 32 la terre, sans y comprendre la

Largeur au milieu , 16 o 46 (igure,

Largeur de la poupe , 1 3 o 38 Hauteur de la ligure,

Largeur de la carène à l'avant, 28 o 81 Hauteur de la poupe au-dessus du

Dans la partie la plus large de la terrain ,

carène, 2 n o 88 Hauteur de la figure,

A l'arrière, 2 g o 83

« Afin d'éclaircir ma description de la manière dont ces bâtiments sont construits , il est nécessaire de renvoyer à \'à. Jîg- 9 (pi- 1^5), dans laquelle a a est la première virure, b b la seconde, et c c la troisième. La partie inférieure, ou la quille, en dessous de a a, est faite d'un arbre creuséen forme d'auge : on choisit, pour cela, les arbres les plus longs qu'on puisse trouver, de manière qu'il n'y en ait jamais plus de trois dans toute la longueur. La seconde virure, au-dessous de bb, est formée d'une planche droite d'environ 4 pieds de long (i™,22), i5 pouces de large (om,38), et 1 pouce d'épaisseur (om,o5). La troisième, au-dessous de c c, est composée, comme le fond, de troncs d'arbres creusés, de manière que la partie courbée et la partie élevée sont d'une seule pièce. 11 est facile de voir que ce n'est pas un travail aisé que de fabriquer ces différentes parties sans avoir de scie, de rabot, de ciseau, ni aucun autre outil de fer; mais la grande difficulté est de les joindre ensemble.

« Lorsque toutes les parties du bâtiment sont préparées, on met la quille sur les billots, et les planches étant soutenues par des étais, on les coud en les amarrant ensemble avec de fortes liures de cordage tressé, passées plusieurs fois dans des trous percés avec une gouge ou tarière d'os : on peut juger de l'adresse de ce travail , puisque les coutures sont si bien serrées, qu'elles vont à l'eau sans être calfatées. Comme les cordages mouillés se pourrissent bientôt, on les change au moins une fois par an, et il faut, pour cela, détacher toutes les pièces du bâtiment ; l'avant et la poupe d'un dessin grossièrement tracé sont très-bien travaillés et parfaitement polis.

« On conserve ces Pahies avec beaucoup de soin sous une espèce de hangar construit à cet effet avec des poteaux (ichés en terre, qui se rapprochent au sommet les uns vers les autres, et qu'on attache ensemble avec les plus forts cordages; ils forment ainsi une espèce d'arc gothique recouvert d'herbages jusqu'à

terre, excepte seulement dans les deux bouts qui sont ouverts; quelques-uns de ces hangars ont cinquante à soixante pas de long.

« Dans leurs plus grands voyages, ils se dirigent sur le soleil pendant le jour, et, pendant la nuit, sur les eloiles, qu'ils distinguent par des noms; ils connaissent dans quelle partie du ciel elles paraissent dans les mois où elles sont visibles sur l'horizon; ils savent aussi, avec plus de précision que ne le croira peut-être un astronome d'Europe, le temps de l'année où elles commencent à paraître et à disparaître. »

On vient de voir ce qu'étaient, en 1780, la petite marine de Taïti et sa population industrieuse, et cela, comparé à ce qui existe maintenant, donne la mesure du mal que les Européens ont causé à ce pays : nous avons fait le tour de toute l'île eu naviguant presque toujours en dedans des récifs, souvent à quelques mètres de terre, sans trouver un seul hangar; la plupart îles villages où nous descendîmes ne possédaient qu'une ou deux pirogues. Nous séjournâmes quatre jours à Hidia, jadis un des principaux districts, où Bougainville lut fêté par une population nombreuse, et où il n'y a plus que quatre ou ciuq cases délabrées, dans lesquelles nous ne couchâmes qu'avec une extrême répugnance. Partout ailleurs nous vîmes la même misère, et, au lieu de ces mille barques ornées de banderoles, nous ne rencontrâmes dans cette excursion solitaire que deux petites pirogues. Aussi nous ne pouvons ajouter que peu de documents à ceux extraits du capitaine Cook, dont les descriptions sont très-précises; nous ferons seulement observer qu'il se méprend peut-être eu comparant la voile de Taïti à celle à livarde. II paraîtrait, d'après les gravures de ses voyages, que cette île eu avait une particulière, différente de celle des autres archipels, et n'ayant peut-être d'analogie qu'avec celle de la Nouvelle- Zélande. Elle avait à peu près la forme d'une demi-ellipse coupée suivant le grand axe, et ce côté, placé verticalement, se trouvait joint au mât sur la moitié de sa longueur, tandis que la partie courbe était entièrement unie à une vergue flexible en deux pièces, attachée au pied du mât, et dont l'autre bout soutenait l'angle supérieur de la voile, orné de flocons de feuilles. Le mât était retenu par des étais attachés sur les extrémités de la pirogue, et par des haubans lixés sur celles du levier du milieu , qui portait une plate-forme débordant sous le vent. D'après les gravures, les pirogues de cette époque avaient deux voiles, ce qui devait occasionner des changements dans la manière de les manœuvrer, déjà modiliée par la différence de formes des extrémités qui, ne permettant pas de les changer, forcent à mettre le balancier alternativement au vent et sous le vent. Les habitants de Taïti aimaient jadis à décorer l'arrière de leurs pirogues de longues tiges d'un bois brut assez semblable au tronc du cocotier, portant à leur sommet une petite statue de bois et des banderoles de couleur'; ils étaient aussi dans l'usage d'y construire des cabanes en feuilles ou en nattes, ou simplement des toits soutenus par quelques piquets placés sur le milieu ou sur l'avant des plates-formes des pirogues doubles dont la disposition habituelle paraissait ressembler à celle des fig. i!> et 16 de la pi. 111.

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