‹ Essai sur la construction navale des peuples extra-européensChapitre 12 sur 126 · PAMBAN-MANCHÉ OU BATEAU-SERPENT · texte numérisé non relu

PAMBAN-MANCHÉ OU BATEAU-SERPENT

Cochin, principal port de la côte de Malabar après Bombay, doit son importance à la grande quantité de bois de construction que fournissent les montagnes voisines, et à sa rivière qui est la plus considérable de cette partie de l'Inde. Aussi tout ce qui regarde la marine y a pris un grand développement , et l'on y voit rassemblés des bâtiments européens, arabes et indiens, dont les formes sont cependant si différentes. On y construit avec soin et solidité des navires de 800 à 1,000 tonneaux, dont la durée doit être très-longue, car ils sont entièrement faits de bois de teck. Les chantiers, appartenant en général à des Parsis, sont dirigés par des Anglais et des descendants des Portugais; les ouvriers sont Indiens, et n'ont qu'un modique salaire de 40 centimes par jour, mais leur travail est lent; ils emploient rarement la hache et finissent leur ouvrage à l'aide de ciseaux à large tranchant, sur lesquels ils frappent avec des mailloches courtes semblables à celles des sculpteurs.

Cochin fabrique aussi, avec de la bourre de coco, un cordage uommé, par les Français, bastin : il est dur et se détord facilement , mais il est fort et très-durable; les Européens en font usage, en donnant néanmoins la préférence à un autre appelé abaca, formé des fibres d'une espèce de bananier, qui est soyeux, plus souple, aussi fort et aussi léger que le bastin. Quelques navires marchands en sont entièrement gréés : quoiqu'il paraisse trèsélastique, les capitaines nous ont assuré qu'il valait presque le cordage d'Europe, même pour les manœuvres dormantes, qu'il durait plus longtemps et résistait mieux au soleil. Depuis quelques années sa fabrication a pris un grand essor et on en expédie beaucoup pour l'Europe, bien que sa confection laisse encore à désirer. Les Arabes viennent s'en approvisionner à Cochin , où ils prennent également ces petites pirogues , creusées dans les forêts , qui descendent la rivière et servent dans toute l'Inde.

(1) On écrit aussi pagaye ou pagaïe.

Les plus remarquables sonl celles qu'on nomnic Pamban-manché ou Bateau-serpent : aussi élégantes que légères, ce sonl certainement les meilleures pour aller en eau tranquille, et les mieux assorties à la navigation Je la rivière, et des grands lacs qui s'étendent le long de la côte jusqu'à environ 80 milles au sud et 60 au nord; elles sont mues par la pagaie et acquièrent une vitesse qui va jusqu'à 1 mille eu cinq minutes. M. Edyc rapporte avoir l'ail dans l'une d'elles, et avec les mêmes hommes, /j8 milles en six heures; leur légèreté permet de passer sur les bancs, et, quand il n'y a pas assez d'eau, l'équipage marche en dehors, en traînant ou même en portant à bras la pirogue et le passager. Elles servent aux gens riches du pays et aux Européens pour voyagei dans l'intérieur; et dans ces contrées, où le travail de l'homme est à vil prix, il n'est pas de moyen plus commode et plus prompt pour parcourir de grandes dislances.

L'une d'elles (pi. 17, fig. 1 et 2), appartenant au sultan de Travancore, a 20 mètres de long et seulement om, 94 de large; le rapport de ces dimensions est comme 1 à ai, et c'est le plus fort qui existe : la profondeur n'est guère que le cinquantième de la longueur; les extrémités sont très-aiguës avec des côtés verticaux et presque droits, tandis que le milieu est tout à fait plat. Elle est construite en pièces rapportées sans ordre et réunies par des boulons de fev(Jïg. 9); les bancs qui joignent les côtés portent chacun deux rameurs, excepté ceux des extrémités qui n'en ont qu'un. Le résident anglais (il venir cette pirogue devant son habitation; elle était montée par trentecinq hommes (pi. 18), dont six ou huit étaient placés dans la partie occupée ordinairement par la cabane; dès qu'ils agirent, la pirogue vola sur l'eau en se tordant comme un serpent. La manière de pagayer est trèsfatigante : les hommes ont le corps incliné en avant, l'une des mains, élevée et presque immobile, tient la poignée, l'autre esl près de la pelle; et. lorsqu'ils veulent imprimer une grande vitesse, ils donnent des coups secs et répétés, en n'enfonçant que les deux tiers de la pagaie; mais, ordinairement, ils suivent un mouvement plus lent, qui leur permet de travailler longtemps. Leur pagaie (fig. 3, pi. 17) est une des meilleures que l'on trouve dans ces mers : l'un des côtés est plat, et l'autre a une nervure peu sensible, qui, présentée à l'eau, la dirige dans son mouvement et empêche les oscillations latérales qui auraient lieu en se servant du côté opposé.

Les Bateaux-serpents ont des dimensions variables, comme le montrent les diverses ligures de la pi. 17; ils ont le maximum de largeur au milieu, les extrémités, souvent semblables, taillées en coin et les fonds plats, sans que le passage de l'une de ces formes à l'autre produise une rentrée aussi forte que dans nos canots : quelques-uns sont sculptés avec soin, et leur bois, fréquemment huilé, devient sombre et acquiert une longue durée. Le platbord, saillant, est uni au corps par des boulons rivés (fig. 8 et 12); les différentes parties qui forment le corps sont jointes en écarts doubles (fig. 9) par des boulons/A, rivés à l'intérieur sur une plaque de métal , ou tenus par une clavette cachée dans une goujure et quelquefois recouverte de mastic; des renforts /■ /-, de 0"',025 d'épaisseur au fond et o™,oo5 sur les côtés, sont conservés dans le bois. Les bancs ont, à leurs extrémités , des renflements percés d'un boulon qui les unit au corps (fig. 12), ou portent sur une partie saillante e (fig. 8). La cabane, couverte en rotin tressé, souvent décorée avec luxe, est basse, avec des fenêtres sur les côtés, et peut être enlevée facilement ; elle est peinte on seulement frottée d'huile de coco, et ne contient que deux ou trois passagers. Ces pirogues gracieuses ont leurs extrémités ornées de volutes ou de sculptures; elles emploient l'aviron, mais c'est à la pagaie qu'elles acquièrent le plus de vitesse.

HANDAR-MA1NCIIE.

Les grands navires ne pouvant entrer dans la rivière de Cochin, il en résulte un batelage continuel pour lequel on emploie des pirogues nommées Bandar-manché (pi. 16, fig. 8, 9 et 10), qui peuvent porter jusqu'à 18 tonneaux, et qui ont de G à 1 5 mètres de longueur : leur épaisseur est de o'",io ou om,i2 dans le fond, mais seulement de o"',o.j à la partie supérieure; les extrémités sont très-épaisses, et tout l'intérieur est fortifié par des renflements /■/•. Quelques-unes, d'une seule pièce, proviennent des plus beaux arbres que produisent les

forêts du Travancore; elles sont très-solides, marchent aussi vite que les canots européens, malgré leurs formes arrondies, et durent plus longtemps. Leur légèreté permettant d'y placer de fortes charges , elles rendent de trèsgrands services : presque toutes sont exhaussées par une fargue cousue, et souvent une étrave et un étamhot y sont joints de la même manière; lorsque, par accident, elles sont défoncées, on recoud la fente ou l'on y met une plaque de hois. On trouve à Cochin beaucoup de modifications de ces pirogues ; nous avons cru inutile de les représenter, tant il y a peu de régularité dans leurs formes et dans leur voilure; elles emploient indifféremment l'aviron ou la pagaie. Il serait peut-être utile aux navires européens, pendant leur séjour dans l'Inde, d'avoir de ces canots dont le prix n'excède pas 5oo fr., qui résistent aux chocs et aux rayons du soleil sans exiger de réparations, et qui , pouvant être armés avec des Indiens, empêcheraient les matelots d'être exposés à la chaleur pernicieuse de ces climats.

JANGAR.

Sur les lacs, on réunit deux Bandar-manchés au moyen d'une plate-forme sur laquelle on peut transporter de fortes charges, du bétail et des voitures; leurs formes et leurs dispositions se modifient suivant les besoins, et, comme tout est en bambou attaché avec du rotin, ces changements sont aussi prompts que faciles. On nomme Jangars les bateaux ainsi disposés.

MANCHE DE MANGALOR.

Le plan de cette embarcation est tiré des dessins de M. Edye, qui la décrit ainsi : « C'est un bateau plat (pi. 20, fig. i, 2 et 3) de 7™,6o à iom,6o de long sur i»,8o à 2"',i3 de large, et i™,25 à i»,5ï de creux. 11 est construit pour l'embouchure de la rivière de Mangalor, où il sert à décharger les Patamars; ses planches sont cousues comme celles des Chelingues (page 36). 11 marche à la gaule, avec de longs bambous, la barre n'ayant que i™,8o à 3 mètres de profondeur. Pendant la mousson de sud-ouest, on le tire à terre, la rivière cessant d'être praticable à cause des torrents qui s'y jettent et de la houle qui brise à l'embouchure. »

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