CABOTEUR DES MALDIVES
Placé près de l'Inde, le groupe des lies Maldives, où les Portugais séjournèrent quelque temps, a dû son indépendance aux dangers des bancs de corail dont il est entouré, et au peu de valeur de ses productions. On n'y voit que de très-petites îles, basses et formées seulement de madrépores, qui, à force de se reproduire et d'entasser leurs débris, parviennent jusqu'à la surface de la mer, où, brisés par ses chocs continuels, ils forment des bancs découverts. Le fruit du cocotier, qui flotte et se conserve longtemps sur l'eau, est apporté sur ces plages, où il prend seul racine ainsi que le vacoa ; leurs feuilles mortes finissent par former un peu de terre végétale, d'où les plantes tirent leur nourriture par l'humidité qu'elles trouvent dans la première couche de sable, à travers laquelle l'eau de la mer est tiltrée. Aussi, lorsque ces îles sont anciennes, leur fertilité est remarquable; elles paraissent de loin comme de longs radeaux de verdure, et, à chaque balancement du navire, on dirait qu'elles se meuvent en suivant les ondulations des lames. Elles sont presque toujours circulaires et conservent au milieu un lac salé qui communique avec la mer : cette figure en couronne vient de ce que les vagues ne forment de sable que sur les bords du banc, au delà desquels leur action ne saurait s'étendre. Le côté d'où vient toujours le vent, étant soumis à un effet plus énergique, est plus large, et souvent même le cercle, n'ayant pu être terminé sous le vent, n'est qu'un croissant. Le nombre de ces îles est infini ; beaucoup d'entre elles ne sont que de petits plateaux sur lesquels il n'existe encore qu'un seul cocotier, croissant près du récif. Cet arbre est l'unique ressource des habitants; il les désaltère de son lait, les nourrit de son amande ou de son fruit germé, fournit de l'huile, du vin de palme, du toddi, du cordage avec son écorce, et des nattes avec ses feuilles : non-
seulement il snllil à leurs besoins, mais il leur donne, en outre, les moyens d'établir un trafic que son peu
d'importance a (ail abandonner par les Européens.
Les habitants des (les Maldives sont musulmans, vivent isolés et tranquilles, et font eux-mêmes leur commerce; quoique l'Inde leur fournisse des bois de construction, ils sont quelquefois réduits à employer, pour certaines parties de leurs navires, la tige grêle du cocotier, dont l'extérieur seul a quelque dureté. Leurs bâtiments ressemblent à ceux des Arabes; la membrure en est grossière, le pont porte une longue cabane de planches, couverte en chaume, sur l'arrière du grand mât; celui-ci est à peu près au milieu du navire, et tenu par des haubans de Chasse-marée capelés aux deux tiers de sa hauteur; la grande voile est rectangulaire, plus haute que large, faite de nattes bien tressées, renforcées par des bandes horizontales unies aux ralingues, et n'a point de ris, non plus que le hunier; sa drisse à itague se lixe au pied du mât de l'arrière. Sur l'avant est une petite voile carrée imitée peut-être de l'ancien hunier de beaupré de uos vaisseaux, portée par un arc-boutant volant trèsincliné, dont la tête est soutenue par plusieurs cordes : l'une vient du haut du mât, l'autre part d'un point de la ralingue où s'appuie une espèce de gaule remplaçant la bouline, et une troisième s amarre au navire du côté du vent; l'amure est poussée par un bambou qui la maintient presque au ras de l'eau. Pour virer de bord, cet appareil doit être démonté; seulement, nous n'avons pu savoir si cette évolution se faisait vent devant : s'il en est ainsi, c'est une particularité dans les mers de l'Inde. Sur l'arrière est un petit mât avec une briganliue, et, quand il fait beau, nous avons vu bisser sous la grande vergue une longue voile en toile. Ces caboteurs ont environ 20 mètres de long, et ne voyagent qu'avec la mousson ; dans les mois de juin et juillet, ils arrivent par flottilles de vingt ou trente, mouillent à Balazore, et de là se répandent dans le golfe du Bengale, où ils apportent de l'huile, de belles nattes rouges, et un cordage de coco dont la qualité est estimée; d'autres transportent à Sumatra une espèce de thon qui, coupé en morceaux et séché au soleil, se durcit et est très-recherché sur ces côtes.
Les constructions que nous venons de décrire ne sont employées que jusqu'au cap Comorin, et semblent devoir une partie de leurs bonnes qualités aux Arabes plutôt qu'aux indigènes. A cette pointe méridionale de l'Inde, tout change, même l'aspect du pays, qui, au lieu de montagnes fertiles et boisées, n'offre plus à la vue qu'une longue plage monotone surmontée d'une couche toujours égale de verdure, que dominent çà et là les pyramides des pagodes indiennes. La côte, constamment battue par la houle, est d'une approche dangereuse , excepté près de Ceylan ; mais, vers le nord, la direction des terres les expose davantage, et la mer y brise avec une force qui rend impossible toute communication. C'est pourtant alors la saison favorable; car, pendant la mousson de nord-est, qui dure depuis octobre jusqu'à la mi-avril, la côte de Coromandel est impraticable et n'offre pas un point de refuge : la mer, poussée par des vents violents, vient s'y dérouler en longues lames d'écume, sans aucune interruption, depuis le Bengale jusqu'à Ceylan.
Ces obstacles ont empêché les progrès de la navigation, dont on ne peut apprécier l'état actuel qu'en examinant avec détail ces navires, mal construits, délabrés, daus lesquels rien ne semble avoir été prévu. Une autre cause s'est jointe à ces difficultés naturelles, et peut-être son influence a-t-elle été plus grande encore : c'est la religion, qui diffère de celle de la côte de Malabar, où l'islamisme permet aux classes aisées de s'adonner à la navigation, tandis que dans la partie orientale de l'Inde le culte de Brahma, qui régit tout par des rites aussi variés qu'étranges, défend à ses sectateurs de s'exposer sur la mer. Il divise la population en castes séparées que rien ne peut mêler, qui se reproduisent elles-mêmes et restent toujours ce qu'elles furent; il lixe, d'une manière invariable, le rang de chacun ; prévoyant tout, il entre dans les moindres détails de la vie domestique, règle la nour-
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riture, le costume, la profession, sans jamais permettre de franchir les bornes qu'il a posées. Ainsi chaque métier est en quelque sorte une caste religieuse et se transmet <le père en lils depuis des siècles, sans le moindre changement. Celle religion a su cependant faire élever de vastes édifices, dresser des pierres dont la grandeur rappelle les travaux égyptiens, et donner des preuves de génie par l'élégance de monuments dont l'aspect fait presque douter qu'ils soienl l'œuvre de la race d'hommes qu'on a sous les yeux. Il en est de même pour les étoffes, dont plusieurs n'ont pu être imitées, et dans la fabrication desquelles il existe pourtant une simplicité de moyens telle, qu'elle a peut-être contribué à exclure tout perfectionnement. Cette observation se renouvelle pour l'irrigation si nécessaire au riz, pour le passage des rivières sur des radeaux soutenus par de faibles pots de terre, et généralement pour toutes les industries
On est élonné qu'un partage aussi inégal des rangs puisse se maintenir, et cependant il a produit l'édifice social le plus solide et le plus durable que l'on connaisse; il a fait un peuple lié à son sol, invariable dans ses usages et conservant ses moindres rites, quoique toujours dominé. Les musulmans et les Européens n'ont pu altérer cet ordre; ils venaient prêcher des dogmes d'égalité impossibles à faire admettre chez des classes distinctes, dont les dernières seules n'auraient pas dérogé en adoptant une religion qui , nivelant tout, mettait les plus élevées au même rang que celles qu'elles avaient toujours méprisées et dont le contact même était une souillure. Un pareil état de choses devait nécessairement produire une réaction générale; nos contrées ont aussi subi cette inlluencc tant qu'elles ont été soumises au régime féodal, et l'essor qu'a pris notre industrie depuis que la lice est ouverte à tous prouve combien le système de gouvernement influe sur les arts et fait comprendre l'état de l'Inde.
La navigation a ressenti cette influence, eu ce que, loin d'être dévolue à des castes élevées, comme la poterie, la tisseranderie ou la culture, elle est tombée aux derniers degrés de la longue échelle sociale de l'Inde. Les seuls marins sont les parias, rebuts de la population et objets du mépris général; ils vivent dans l'ignorance et dans une misère qui serait affreuse sous un autre climat : la plupart n'ont point d'habitation fixe, ni rien au monde qui leur appartienne; ils sont presque nus, se montrent rarement dans les villes, et se groupent à l'écart au milieu des dunes de sable, où ils élèvent des huttes de feuilles de cocotier dans lesquelles ils vivent pêle-mêle. Ce sont les seuls pêcheurs du pays; ils passent des journées entières sur leurs radeaux et se nourrissent de poisson, ce qui ajoute encore au mépris qu'ils inspirent; car les Indiens regardent comme abjects ceux qui mangent ce qui a eu vie.
Ils sont employés sous le nom de Lascars par les Européens, plutôt à cause du peu qu'ils coûtent que des services qu'ils rendent, et deviennent assez bons matelots pour la navigation des mers tropicales, mais on ne pourrait compter sur eux dans les moments périlleux. Ils monteut tous les caboteurs de la côte, mais ils les dirigent rarement, étant presque toujours soumis à des musulmans, car ils semblent voués à une obéissance perpétuelle.
Leurs navires sont faibles, mal construits et perdus dès qu'ils cessent d'apercevoir la terre, car ils tombent dans une zone où le vent de sud-ouest, déjà violent, les emporte au large; mais, lorsqu'ils parviennent à échapper à ces dangers, ils atteignent la côte opposée du golfe du Bengale. On les voit naviguer en flottilles auxquelles la variété des voilures donne un aspect singulier, et, tous les soirs, mouiller en désordre où ils se trouvent ; ils s'aventurent rarement à l'est de Ceylan, car ils ne pourraient rallier l'Inde; ils préfèrent suivre la côte de Coromandel en parcourant les canaux tortueux et peu profonds par lesquels on franchit la digue naturelle connue sous le nom de Pont d'Adam, qui intercepte pour les grands navires le fond du golfe de Manar. Ce sont eux qui font le cabotage de Ceylan et de la partie orientale de l'Inde, pendant la mousson de sud-ouest; mais, dès que celle du nord-est approche, ils se déchargent pour franchir les barres , et se réfugient dans les rivières , où ils passent la moitié de l'année dans l'inaction. Plusieurs d'entre eux appartiennent autant à l'île de Ceylan qu'à l'Inde; nous en parlerons d'abord et nous décrirons ensuite ce que chaque point de la côte de Coromandel offre d'intéressaul.
BOATILA.
Cette marche nous conduit au Boatila, sur lequel M. Edye donne les détails suivants :
i, Le Boatila- manche de l'île de Ceylan (pi. io,fig. 4, 5 et 6) navigue dans le golfe de Manar et sur la partie méridionale de la presqu'île de l'Inde : ce bâtiment a i5 à 18 mètres de long, 4™,8o de large et 2,n,4o de creux; ses formes sont plus européennes que celles d'aucun autre navire indien : l'arrière, indique une origine portugaise et ressemble à celui de beaucoup de bateaux encore en usage chez ce peuple. Le Boatila est pareil, dit-on, aux vaisseaux sur lesquels Vasco de Gaina lit voile pour l'Inde.
n II est ponté devant et derrière, construit d'une manière très-grossière avec de mauvais bois, et lié par des clous et des chevilles ; il a un mât incliné vers l'avant et porte une voile carrée ; il a aussi un petit beaupré relevé à près de 45° avec une espèce de foc. Une paire de haubans et un galhauban composent tout son gréement : il exporte du riz et du tabac, et importe des étoffes, qui sont l'un des principaux revenus de l'île de Ceylan dans le district de Jaffnapatnam. »