COCHINCHINE
Il est surprenant de ne trouver, en Cochinchine, aucune des constructions en usage dans les pays voisins, avec lesquels cependant elle a beaucoup de rapports de religion, de langage et de costumes. L'introduction des étrangers y est sévèrement prohibée, bien qu'ils y aient causé moins de mal qu'en Chine et au Japon où les jésuites occasionnèrent d'affreuses guerres de religion. L'empereur Gya-Long, prédécesseur du souverain régnant, y avait attiré quelques Français émigrés, qui, devenus ses ministres, organisèrent une armée , élevèrent des forlib'cations aussi belles que celles de nos places fortes et améliorèrent rapidement l'administration intérieure du pays. Si le nouvel empereur l'eût imité, il aurait pu accomplir dans ses Elats une révolution semblable à celle de la Russie en Europe; mais, loin de suivre son exemple, il expulsa les Européens et mit en séquestre ses sujets, dont il anéantit ainsi le commerce et l'industrie : sans être cruel, le despotisme du nouveau gouvernement entrave tout par sa méliance minutieuse , et laisse tomber ce beau pays dans l'ignorance et dans la misère. On y retrouve cependant quelques traces de la civilisation qui y avait un instant pénétré : les soldats cochinchinois ont encore entre les mains nos fusils de munition, nos sabres et nos gibernes; ils gardent des forteresses garnies de canons pareils aux nôtres, et cette imitation d'objets étrangers est un phénomène chez ces peuples; mais tout est dans un état de dépérissement complet, et ces vains restes du règne d'un homme de génie ne pourraient plus servir à la défense du territoire.
Ils avaient aussi essayé de copier des navires, car nous avons vu à Touranne deux corvettes à batterie couverte, construites d'après un bâtiment de commerce français, qu'ils avaient acheté pour le dépecer. Chaque pièce, portée à la capitale Hué-Fo , fut à peu près imitée, et leur réunion forma le nouveau navire, dans lequel se glissèrent cependant quelques idées cochinchinoises. On lit, par exemple, des préceintes plus épaisses que les bordages de o",35 ; la batterie fut placée trop bas , et toutes les dispositions intérieures changées. La mâture et le gréement furent plus exactement copiés, au soin et à l'ordre près ; mais on réussit moins bien pour les voiles, auxquelles ou ne sut donner qu'une forme rectangulaire. Ces corvettes exécutèrent quelques voyages à Siucapour et même à Calcutta, sous la direction de capitaines européens, et l'on prétend que l'empereur, lier de la petite marine qu'il venait de créer, voulut un instant la faire paraître en Europe : heureusement pour les équipages, ce projet n'eut pas de suite. L'intérieur de celle que nous visitâmes était dans un désordre sans égal; chaque matelot faisait cuire ses aliments où bon lui semblait ; le lest se composait de galets jetés au hasard dans la cale, l'eau était renfermée dans des barriques ou dans des caisses de bois placées çà et là. Tout, enfin, était si mal disposé, que des uaufragés français, recueillis à Touranne, se trouvèrent heureux d'arriver sains et saufs à Sincapour, quoiqu'ils fussent en assez grand nombre pour manœuvrer eux-mêmes, que le trajet fût court et favorisé par la mousson. Ce fut en même temps une bonne fortune pour les Cochinchinois d'avoir avec eux des étrangers expérimentés, car le navire était de beaucoup supérieur à son équipage. En effet, c'est par le personnel que pèchent toutes les marines naissantes, et les hommes de génie qui les ont créées ne peuvent obtenir que des vaisseaux : il faut laisser écouler plusieurs générations avant qu'une population qui a su les construire sache les manœuvrer, et des marins ne s'improvisent pas comme des soldats. On trouve une preuve frappante de ce fait dans la marine égyptienne et dans celle des Etats-Unis : la première étonna d'abord par des constructions aussi parfaites que les nôtres, mais auxquelles des marins inhabiles ne tirent obtenir aucun résultat; tandis que les Américains, avec de faibles navires, conquirent leur indépendance par leurs talents maritimes.
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PÉNICHE DE TOURANNE.
Ces Péniches ont beaucoup de largeur, très-peu de creux, et leur maître-bau est placé au tiers, à partir de l'arrière. La carène, plate , presque carrée au milieu, devient tout à coup mince et effilée vers les extrémités; la quille est à peine sensible, ainsi que l'étambot et l'étrave, qui sont recouverts par les bordages; celle-ci est souvent très-large, ou plutôt l'avant est plat comme celui des Gay-yous, bateaux de pèche de la même baie, auxquels elles ressemblent beaucoup : elles marchent assez bien à l'aviron, mais ne portent jamais de voile et seraient incapables de sortir de la rade. Leur carène est blanche; au-dessus est une bande noire surmontée d'une jaune, comprise entre deux liteaux rouges, sur laquelle sont des ronds blancs saillants eu bourrelets. L'arrière est élevé, et laisse passer la fusée du gouvernail en dedans du tableau; il est orné de quelques sculptures peintes en couleurs éclatantes et porte deux guidous jaunes et une gaule intermédiaire avec deux boules rouges placées en croix. Ces Péniches, longues de 18 à 20 mètres et larges de 3°>,5o à 4 mètres, sont armées par des soldats de marine qui rament debout en poussant leurs avirons attachés au sommet de tolets de o™,20 de long. Une d'elles (pi. 44) v'nl conduire, à bord de la corvette la Favorite, un envoyé de l'empereur : il était placé à l'avant du bateau ainsi que les personnes de distinction qui l'accompagnaient, et les gens de sa suite portaient sa boîte à bétel, sa pipe et les deux parasols verts insignes de sa dignité. 11 était, en outre, escorté d'un peloton de soldats vêtus comme les marins et armés de fusils semblables à ceux de notre infanterie, mais si mal entretenus qu'il aurait sans doute été difficile d'en faire usage.
GAY-DIANG.
Ce n'est qu'à bord de ce caboteur que l'on trouve la voile triangulaire nommée houary, employée sur une bien plus grande échelle qu'en Europe. Le Gay-Diaug (pi. 45) en porte trois, dont deux seulement sont fixes; la plus grande, souvent d'un tiers plus longue que le bateau , n'a en bordure que la moitié de sa chute, et est translilée à la vergue ainsi qu'à un gui ; elle est en toile de coton ou en nattes dont les laizes sont parallèles à la vergue, et fortifiées par des bandes cousues perpendiculairement à la ralingue de l'arrière. Elle n'a pas de ris, et son gui ne semble pas pouvoir servir à la rouler. La vergue a deux racages en rotin pour la tenir dans la direction du mât , (pii est de la même longueur : au mouillage, le racage inférieur est lâché, et la vergue devient horizontale; c'est dans cette position que l'on envergue la voile. Le grand mât placé au milieu est tenu par trois haubans en tiges de rotin parallèles unies à leurs extrémités par des amarrages et, en outre, liées en faisceau comme nos herses en bitord. Chaque hauban est capelé et repose sur une cheville qui perce le mât; à l'autre bout, il entoure un bloc de bois dans lequel passe la ride qui embrasse le porte-haubans. Le second mat est pareil, à cela près qu'il n'a qu'un hauban, et eulin le troisième, qu'on n'emploie que par le beau temps, est planté sur l'avant et porte aussi une voile houary. Leur proportion est telle, que leurs trois sommets et les bouts des trois vergues sout toujours en ligne droite.
Les Gay-Diangs se rapprochent des constructions chinoises par la position de leur maître-bau vers le tiers de l'arrière : leur largeur est le quart de la longueur, et la profondeur'a le même rapport; l'avant, élancé, est terminé par une étrave large vers le haut, que cachent les bordages cloués sur les côtés. L'étambot est saillant et porte un gouvernail à ferrures : les membres sont simples et très-forts ; ils supportent une serre-hauquière et sont travaillés très-grossièrement. Le pont, très-courbe, placé à o'",20 ou o"',3o au-dessous du plat-bord, est surmonté d'une grande cabane en joncs attachés parallèlement , recouverte de chaume. Les bordages sont fixés par dès gournables ou chevilles de bois; ils sont larges et épais, et. pour que le porte-haubans n'appuie pas sur un seul d'entre eux, on le fait oblique, courbe, et fortifié par deux ou trois gros taquets. Ces navires paraissent marcher passablement, porter assez bien la voile et surtout serrer le vent de très-près. Leur longueur varie de i5 à 20 mètres; ils prennent de fortes cargaisons qu'ils transportent depuis le Tsiampa jusqu'au golfe de Tunquin; ils sont, pour la plupart,
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peints en noir avec une carène blanche, ou quelquefois le bois reste à nu et prend une couleur grise. Leurs ancres, en bois, n'ont qu'une seule patte et un long caillou attaché en travers pour servir de jas; les cables, en rotin ou en bourre de coco , se placent sur un guindeau qui traverse le navire et tourne dans des planches verticales fixées à la muraille sur l'avant du grand mât.