‹ Essai sur la construction navale des peuples extra-européensChapitre 31 sur 126 · GAY-YOU, BATEAU DE PÈCHE DE TOURANNE · texte numérisé non relu

GAY-YOU, BATEAU DE PÈCHE DE TOURANNE

La baie de Touranne est couverte d'une foule de ces bateaux qui s'offrent sous mille aspects différents : chacun a ses voiles tournées ou roulées de diverses manières; les uns se laissent dériver pour traîner leurs filets, les autres louvoient et vont se placer au vent pour les tirer de nouveau (/;/. 47)- I's onl un fond plat d'une extrémité à l'autre, formé de planches longitudinales au milieu, et transversales à la partie relevée de l'arrière et de l'avant. Les bordages, très-larges, sont cousus d'une manière singulière : leurs côtés en contact sont d'abord percés par des chevilles à pointes perdues (pi. 4''j./'b- 7) qui les empêchent de jouer, sans les faire adhérer, et, pour arriver à ce but sans les traverser, on pratique de petites cavités 1 1' (fîg. 6 et 8), dont l'orifice est plus étroit que l'intérieur, comme le dedans d'une bombe ou d'une grenade; on y introduit l'un des nœuds faits à chaque bout d'une petite estrope en herse trausfilée , qu'une cheville plantée dans le trou empêche de sortir. Un point fixe est ainsi obtenu sur chaque bordage, et pour les serrer l'un contre l'autre on met sous les estropes des coins /; /;, qui les tendent et rapprochent assez les deux côtés pour qu'il soit inutile de calfater : de celte manière, le hateau est cousu sans être consolidé par des membres (fig. 4)j et 'e bordage supérieur seul est maintenu par de petits amarrages plats. Des bancs, qui réunissent les deux côtés en les perçant, sont tenus par des chevilles extérieures et intérieures; les intervalles qui les séparent sont remplis par un pont volant, dont une partie est en planches, et l'autre en lattes de bambou , placées entre des traverses à rainures , qui reposent aussi sur une petite serre-bauquière, liée aux bancs et non pas au corps. Un toit mobile, en lanières de rotin, couvre le milieu.

On trouve à bord des Gay-yous un nouveau gouvernail, à peu près semblable à celui dont on se sert en Chine. Sa fusée ronde d (pi. 40) traverse le fond du navire, dans lequel est pratiquée une fente pour laisser passer le safran g , lorsqu'on le remonte (fig- 1) : il est alors soutenu par une cheville introduite dans un des trous de la partie plate, et, comme dans cette position il ne peut avoir aucun mouvement, il faut le descendre pour s'en servir et pour que sa fusée puisse tourner (fig. 3). Le trou ainsi percé dans le fond du bateau est

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entouré par îles cloisons verticales a bel a a' formant une chambre pour contenir l'eau qui entre, et les deux côtés de la lente sont fortiliés par des courbes c c, sur lesquelles sont clouées les planches de l'arrière. Ce gouvernail fatigue beaucoup parce qu'il est fort long, et que le trou du pont ainsi que celui du fond, seuls points sur lesquels il appuie, sont très-rappiochés ; on ne le rentre que lorsque le bateau se laisse dériver, ou quand il doit passer sur des baucs où il y a peu d'eau, et on le remplace par un grand aviron.

Le grand mât seul est soutenu par deux haubans de rotin, roidis par des rides passées dans des moques; les voiles en coton ou en nattes de latanier ont toutes leurs laizes cousues à une bande supérieure v v souvent teinte en brun; une cheville u, traversant la vergue inférieure, sert à la tourner pour rouler la voile et la serrer entièrement ou seulement en diminuer la surface, méthode très-simple empruntée aux Malais. Outre les voiles de leurs deux mâts, les Gay-yous en disposent, sur l'arrière, une autre de forme rectangulaire (pi. 47)? dont un des petits côtés est fixé par les angles à un bambou planté derrière, taudis que les coi us de l'avant sont attachés au hauban du vent et au mat; elle n'est usitée qu'en Cochincbine et ne sert guère qu'à faire dériver. Il eu est de même d'une voile carrée, également en coton, qu'on hisse entre les deux mâts pour traîner le filet : la misaine est alors renversée, toutes les voiles se contrarient et portent en travers (pi. lyf).

Le (ilet est attaché par ses longues cordes à des bambous p p' et n n (fig. 9) fixés à un bau et à l'un des piquets de l'avant, ou derrière eu o (fig. 1, 1 et g); des cordes plus petites s servent à tirer les premières à bord, sans qu'on soit obligé de rentrer les bambous; comme ceux-ci supportent un grand effort, ils sont soutenus par d'autres cordes que poussent sous le vent des arcs-boutants q q' et r /■'. Les Gay-yous gardent tout cet appareil lorsqu'ils louvoient pour aller se placer au vent, et c'est alors qu'ils emploient un balancier, formé d'une forte pièce de bois /' l, liée au bau e e' et portée sur le côté du vent au point le plus large du bateau. Un gros paquet de pierres est suspendu à un anneau en rotin x, qu'on éloigne ou qu'on rapproche comme le rocambot d'un foc, avec une corde passée dans le trou l, pour en régler l'action par la longueur du levier; mais, ce moyen n'étant pas toujours suffisant, les gens de l'équipage ajoutent leur poids à celui des pierres en se plaçant à l'extrémité du balancier (pi. 47), sur un bambou dont l'un des bouts pose obliquement sur le bateau (fig. g). On change l'appareil de côté lorsqu'on vire de bord, évolution qui s'exécute vent devant; mais, quand le bateau dérive pour traîner ses filets, les pierres deviennent inutiles parce qu'il est assez soutenu par l'effort exercé sur les bambous.

Les Gay-yous sont montés par huit ou dix hommes : ce sont des pêcheurs doux et tranquilles, qui habitent de misérables huttes au milieu des dunes et auxquels les mandarins enlèvent presque tout le produit de la pèche abondante que fournit la baie.

CABOTEUR DU TUNQU1N.

Nous avons vu à Touranne un caboteur du golfe du Tunquin (pi. 48), remarquable par sa voile arrondie vers l'arrière ; l'avant est porté par une vergue oblique dépassant à peine le mât, et du bas de laquelle partent de nombreuses lattes de bois qui , vers le haut, s'éloignent comme des rayons et sont cousues à la natte de la voile. Les laizes sont parallèles à la vergue, et le tout est fortifié par des cordes de la grosseur de notre merlin , liées à certains points de la vergue ; elles transpercent la voile en suivant une direction qui divise en deux l'angle formé par les laizes et les lattes, à trois ou quatre desquelles est attachée une écoute en patte d'oie. Cette voile solide, mais pesante, oriente très-bien, se tient presque plate, et sa surface est facilement diminuée en descendant la vergue pour que les lattes inférieures tombent les unes sur les autres ; nous n'avons pu savoir si on la changeait de côté pour virer de bord , mais il nous a semblé qu'on la laissait se coller sur le mât.

Le corps a quelque analogie avec celui des Gay-diangs , mais il est proportionnellement plus long. L'arrière, que les bordages dépassent un peu, est plat, très-étroit, et porte un gouvernail à ferrures ou à attaches; l'avant

est très-bas, élancé, l'élrave est cachée par les bordages, et le pont ne va pas jusque sous la cabane en chaume élevée au milieu. Ces bateaux ne sont jamais peints, les détails de leur construction sont grossiers, ils sont bordés et membres, leur maximum de largeur est au tiers à partir de l'arrière, el ils ont environ 18 mètres de long sur '\ de large.

Les Chinois, plus industrieux que les peuples dont nous venons d'examiner les navires, connaissent tous les arts nécessaires à la construction navale, et sont, cependant, restés inférieurs sur ce point, tandis qu'ils excellent sur beaucoup d'autres. Ils nous ont même, quelquefois, servi de modèles; un grand nombre de nos inventions ne sont que des répétitions ou des perfectionnements de ce qu'ils l'ont depuis des siècles, soit pour les étoffes, plus brillantes et plus durables chez eux qu'en aucun autre pays, soit pour la culture, si importante dans leur contrée, la plus peuplée du globe. Us creusaient des puits artésiens avant nous, et leur méthode, plus simple, a même trouvé en Fiance d'heureuses applications; ils connaissent depuis longtemps la poudre, excellent dans l'art des feux d'artifices, et l'on croit que les propriétés de l'aiguille aimantée ne leur étaient pas étrangères lors de l'arrivée des Portugais. A cette époque, les produits de leur industrie étonnèrent l'Europe, qui fut longtemps sans pouvoir les imiter, et n'est parvenue que depuis peu à les surpasser. Contrairement aux Arabes, ils n'ont point dégénéré, leurs arts sont restés les mêmes, et, si l'on en excepte la guerre, qu'ils ignorent complètement, ils rivalisent encore avec les pays civilisés. On est surtout frappé d'une différence remarquable entre leur industrie et la nôtre : c'est qu'ils paraissent porter tous leurs efforts à perfectionner les œuvres de l'homme par l'intermédiaire des outils, à utiliser le plus possible son travail, mais jamais à l'exclure, comme en Europe, où l'on n'invente que des machines marchant seules, sans que la moindre force soit nécessaire pour en diriger les mouvements, et même quelquefois sans qu'il soit besoin de les surveiller. Nous obtenons ainsi, sous les yeux d'un enfant, ce que le travail de bien des hommes ne pourrait donner qu'avec l'aide d'excellents instruments; l'avenir décidera si les Chinois ont été plus rationnels que nous, et prouvera peut-être qu'il ne faut pas produire plus qu'on ne peut échanger et consommer, sous peine d'enlever tout moyen de subsistance à des classes nombreuses et d'occasionner des bouleversements dans l'ordre social.

Les Chinois, faisant eux-mêmes tout ce qui peut satisfaire leurs besoins et leur luxe, n'ont recours aux étrangers que pour quelques denrées premières, surtout pour l'opium, dont la funeste passion réduit un grand nombre d'entre eux a un état déplorable. Us ne travaillent pas pour les autres, et tout est chez eux si contraire à ce qui se fait en Europe, que la mode seule peut nous porter à adopter quelques-uns de leurs produits. Leurs goûts matériels feraient presque croire à des différences notables entre leurs organes et les nôtres; ils savourent, par exemple, avec délices des objets qui nous inspirent le plus profond dégoût , leur langage a des sons gutturaux que nous ne saurions imiter, et ils ne peuvent prononcer quelques-unes de nos consonnes. Leur écriture est également bizarre et difficile; elle est cependant connue des plus basses classes du peuple, à l'aide de l'enseignement mutuel, que l'on regarde chez nous comme une découverte moderne. Leurs lois et leurs coutumes diffèrent aussi des nôtres, et cependant ou est forcé d'avouer qu'il y a chez eux beaucoup de choses remarquables et qu'ils sont aussi civilisés que les Européens, bien que d'une manière tout opposée. Ni l'invasion des ïartares, ni ce don d'imitation qu'ils possèdent, comme nous avons celui de l'invention, ne leur ont fait altérer leurs anciennes coutumes : répandus dans les colonies voisines, ils ont su partout copier ce que nous faisons et l'exécuter à meilleur compte ; ils satisfont aux changements de nos modes et de nos idées, font tout ce que désirent les autres, mais restent eux-mêmes invariables. Ils sont au premier rang parmi les peuples commerçants : souples et avides comme les Juifs, ils ont de plus

qu'eux le goût du travail et un zèle qu'aucune fête religieuse ne force au repos; dans plusieurs colonies, où ils cultivent seuls les denrées étrangères, ils étagent leurs plantations sur les montagnes pour trouver des températures plus fraîches, et font jouir les Européens des fruits des pays tempérés. Ils se transportent facilement, et ailluenl où le commerce offre matière à leur activité; aussi peut-on à peu près évaluer la prospérité des colonies de ces mers d'après le nombre de Chinois qu'elles contiennent : dans tout le grand archipel d'Asie, où beaucoup d'entre eux sont nés loin de la mère patrie , ils n'altèrent en rien les mœurs nationales : en parcourant un quartier chinois de Batavia, de Sourabaya ou de tout autre établissement européen, on croit voir la Chine elle-même avec toutes ses originalités.

Cette invariabilité se montre dans leurs constructions navales, qui sont bien inférieures à celles que nous leur mettons sans cesse sous les yeux ; mais , comme ils ne cherchent jamais de modèles pour ce qui est à leur usage, ils continuent à se servir de ces navires que nous appelons Jonques, si différents des nôtres, que, si l'un deux était par hasard jeté sur nos côtes, nous le ferions certainement marcher par l'arrière, en plaçant le gouvernail où est la proue : il ressemblerait un peu ainsi à certains bâtiments du Nord dont les avants élevés et larges sont aussi renflés que les arrières des Jonques.

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