PIROGUE DE L'ANSE DE L'ATTAQUE
Les navigateurs se sont longtemps tenus écartés de la côte nord de la Nouvelle-Guinée, dont les habitants, connus sous le nom de Papous, sont réputés pour leur férocité, et le commandant Durville fut le premier qui la reconnut à petite distance; mais, privé d'une partie de ses ancres, il ne put tenter d'y mouiller ni d'entrer dans les baies, à cause des bancs de corail : ce ne fut donc que par hasard que nous aperçûmes quelques pirogues, et que nous pûmes constater que le genre malais ne s'étendait pas plus loin que les environs de Dorey. Plusieurs bateaux sortis d'une anse s'approchèrent de notre corvette, alors en calme à deux lieues de terre, s'établirent en ligne au nombre de quinze, et s'arrêtèrent à une portée de pistolet; puis, comme effrayés de la graudeur de notre navire, les guerriers, l'arc à la main et tout à fait à découvert, parurent se consulter. Il était évident qu'ils n'avaient jamais vu d'Européens, et que les armes à feu leur étaient inconnues; car, après avoir poussé un cri aigu, ils lancèrent quelques flèches : mais un coup de canon à mitraille, tiré au-dessus de leurs têtes, leur inspira une telle frayeur, qu'ils ramèrent avec force en s'enfuyant jusqu'à terre, croyant sans doute que ce tonnerre, qu'ilsavaient entendu siffler et dont les traces sur l'eau les avaient dépassés, n'avait pas de limites et pouvait les atteindre partout. Pendant le temps qu'ils mirent à se consulter, nous montâmes dans la hune, d'où il nous fut possible de dresser un plan de leurs pirogues, dans lequel il n'a pu se glisser que des erreurs de dimensions. La longueur du corps est d'environ 5 mètres {pi. io5, fig. 7, 8 et g) et la largeur de o»,'^ ; les extrémités sont plates et obliques, avec un dessus couvert qui laisse une ouverture entourée d'une petite fargue ou hiloire, dans laquelle se place un des deux rameurs; le balancier, en bois ordinaire, est joint par quatre tiges grêles à de longs leviers sur lesquels est établi un treillage en petites branches attachées, qui déborde la pirogue et se relève du côté opposé au balancier, au moyen de supports obliques (Jîg. g). Quelques-unes avaient un ornement sculpté en spirale à l'une des extrémités {fig. 7 et g), et ne portaient rien qui fît présumer qu'elles employassent des voiles; peut-être les habitants n'osent-ils pas s'en servir et lui préfèrent-ils la pagaie, dont la pelle est pointue, mais courte; car il est à remarquer que, pendant toute notre exploration de cette côte, nous n'aperçûmes aucune voile à l'horizon.
Après avoir examiné l'ancien continent et la Malaisie, il nous reste à parcourir l'immense océan qui les sépare de l'Amérique et, s'étendant d'un pôle à l'autre, occupe près de la moitié de la surface du globe. Les Espagnols furent les premiers qui l'aperçurent des montagnes du Mexique, et, quelque temps après, Magellan, comprenant Galilée comme l'avait déjà fait Colomb, contourna le nouveau continent, osa tenter le trajet de ces mers dont nul ne soupçonnait l'étendue, et vint périr dans les iles Philippines. Un seul de ses navires, échappé à des dangers sans nombre, retourna en Europe, ayant ainsi exécuté le premier voyage autour du monde, forcé les incrédules à avouer que la terre était ronde, et éclairci une foule de questions importantes de physique et d'astronomie, douteuses jusqu'alors. D'autres navigateurs sillonnèrent bientôt le nouvel océan : Mendana, Quiros, Abel Tasman , Bougainville et Cook y découvrirent une foule de petites îles, sans trouver cependant près du pôle sud le continent que l'on croyait nécessaire à l'équilibre terrestre. De nos jours toutes ces terres ont été explorées de nouveau, non plus avec l'esprit avide et aventureux des premiers navigateurs, mais dans le but d'étendre les connaissances humaines, et des marins ou des savants les ont analysées et décrites avec ce goût de l'exactitude que facilite la perfection actuelle des instruments. Ils ont observé des analogies générales entre les peuples qui sout groupés par races distinctes : ainsi vers l'occident , où les îles sont grandes, rapprochées et élevées, ils ont trouvé une race noire comme celle de l'Afrique, qui en est cependant très-éloignée et séparée par des populations tout à fait différentes; elle habite des lieux malsains , témoigne de l'aversion pour le travail et n'a d'énergie que pour être féroce. Les archipels qu'elle occupe n'ont pas encore reçu d'établissements européens ni même de missionnaires, car on doit observer que les efforts des apôtres du christianisme n'ont jamais élé activement dirigés vers les noirs. Aussi les nègres du grand Océan sont restés, comme ceux d'Afrique, tranquilles possesseurs de leurs terres, et, s'ils sont moins misérables que ceux-ci, c'est uniquement parce qu'ils habitent des pays plus fertiles.
Au midi de ces archipels, se trouve la Nouvelle-Hollande, vaste continent, tout à fait à part, dont le sol et les animaux semblent être d'un autre monde. La population, faible et misérable, ne trouve d'aliments que sur les côtes, car l'intérieur est aride, désolé et presque entièrement privé d'eau; son industrie est tout à fait nulle, et elle semble placée sur la limite qui sépare l'homme de la brute. Il n'est donc pas étonnant que cette contrée n'offre rien qui se rapporte au sujet qui nous occupe.
La race noire, ainsi que nous venons de le dire, occupe la partie voisine de l'Asie, s'étend vers l'est sous l'équateur, et ses derniers rejetons finissent aux îles Viti, qui sont aussi le dernier point où l'on trouve l'usage du bétel , si répandu chez les Malais; elle est entourée d'archipels peuplés d'hommes cuivrés, qui semblent se lier, par les Carolines, à ceux de même couleur de la Malaisie, avec lesquels cependant ils ont encore moins d'analogie qu'avec les anciens habitants de l'Amérique Ils ont de beaux traits, des cheveux lisses, des membres bien proportionnés, et, quoique d'un naturel guerrier,sont moins méchants que les nègres. Leurs ressemblances physiques font voir qu'ils proviennent d'une source commune, ce que confirment la similitude de leurs idées religieuses et leur langage, qui est à peu près le même dans toutes les îles. Le Tabou, qui rend sacrés certains objets auxquels il est dès lors défendu de toucher, se trouve aussi chez eux avec toutes ses bizarreries, ainsi que l'idée d'un Être suprême et d'une vie future. Ils ne manquent ni de mémoire ni d'intelligence, sel transmettent par tradition les faits passés auxquels ils attachent beaucoup d'intérêt , et leur industrie est même assez étendue, relativement à la faiblesse de leurs ressources; ils connaissent les terres qui les avoisinent jusque dans un assez grand rayon, enfin ils possèdent des facultés mal développées, mais aussi complètes que celles des peuples de notre continent.
On les désigne sous le nom général de sauvages, bien que cette dénomination ne soit pas applicable à tous;
car ils connaissent les commodités de la vie, ont des habitai ions fixes, des propriétés, et quelques idées de commerce, lis possèdent une organisation sociale déterminée, dans laquelle on retrouve des analogies avec la nôtre, car il est des bases premières qui existent partout et sont indispensables à toute société, telles que le droit de propriété et de transmission aux enfants. Ils ont aussi une aristocratie bien marquée, jouissant de privilèges héréditaires, qui condamnent dans quelques archipels une partie de la population à une sorte d'ilotisme. Leurs guerres sont mieux conduites que chez la race noire; ils y déploienl plus de méthode, se réunissent en plus grand nombre et font des expéditions maritimes plus considérables. Les armes et les pirogues sont ce qu'ils ont le mieux perfectionné, car leurs ustensiles sont de la plus grande simplicité; ils n'ont, d'ailleurs, presque aucun besoin, vivent sous le plus beau climat du monde et jouissent d'une chaleur tempérée qui fertilise la terre sans la dessécher. Les productions de leur sol fournissent à leur nourriture et à leurs vêtements en ne demandant qu'un léger travail; aussi, sans être indolents, ils passent leur vie dans une tranquille insouciance : le besoin ne les force point à agir, mais le plaisir les y excite, leur donne de l'activité, et certes leur existence était heureuse pendant qu'elle était ignorée. Les Européens sont malheureusement venus tout bouleverser sous le nom de civilisation, et ces belles îles ne larderont pas à subir le sort, des Antilles et de la partie orientale de l'Amérique du Nord, dont les Anglais ont anéanti la population en moins d'un siècle. Ils apportent tous leurs vices sans laisser leurs qualités, et excitent l'avidité de jouir sans donner l'énergie d'acquérir de quoi satisfaire ces nouveaux goûts; partout où ils ont pris pied, ils ont détruit ce qui existait sans rien édilier à la place. La petite industrie de ces peuples, plutôt originale qu'utile, a disparu graduellement : divinités, habitations, ornements, costumes, tout a été changé; les usages religieux, qui avaient un but d'utilité et d'hygiène, ont été abandonnés, et ces hommes, qu'animaient jadis leurs danses et leurs chants nationaux, maintenant couverts de haillons européens, sont tristement accroupis sous des cabanes délabrées. Ils ne font plus ni ces parures pour les femmes ou pour les chefs, ni ces sculptures si délicates exécutées avec des coquilles : le fer et l'acier qu'on leur a fait connaître ne leur servent à rien, et il n'y a plus qu'un petit nombre de ces îles où il soit possible de se procurer les ornements, les ustensiles de chasse ou de pèche et les anciennes idoles ; ces objets, dont il ne reste que quelques dessins épars, ont été brûlés par des fanatiques ou échangés pour être vendus comme curiosités : ce fait général est une suite toute naturelle de la conduite des Européens, qui, dès qu'ils sont les maîtres, exploitent tout à leur protit.
Les pirogues, qui sont la partie la plus curieuse de l'industrie de ces îles, auraient disparu aussi, si elles avaient pu satisfaire aux fantaisies des curieux; elles ont heureusement échappé à la destruction, mais il en périt tous les jours, soit par les accidents, soit par les vers qui les rongent, et l'on n'en creuse pi us de nouvelles parce que les naturels, dégoûtés de leurs anciens arts, préfèrent acquérir les vieilles embarcations que les baleiniers échangent pour quelques fruits lorsqu'ils abandonnent ces mers à la (in de la pêche. Ces pirogues étonnèrent les premiers marins qui les virent, par leurs échafaudages extérieurs et leurs longues charpentes, dont l'usage n'est possible qu'avec des bateaux aussi légers, qui peuvent, comme un morceau de liège, suivre les moindres impulsions des vagues ; elles ne peuvent non plus servir que dans les mers paisibles, où régnent les vents réguliers qui, bien qu'assez forts, ne soulèvent jamais les lames gigantesques des baules latitudes : ce n'est donc que grâce à la beauté du climat qu'il est possible aux naturels de franchir les dislances qui séparent leurs archipels, et il ne leur en faut pas moins beaucoup de courage pour perdre la terre de vue et aller sans boussole à la recherche de petites îles basses dont on n'aperçoit pas les cocotiers à plus de sept milles de distance et qui, étant clair-semées, peuvent facilement être mauquées. Les marins savent tous combien, malgré la boussole et le loch, la position du navire devient incertaine dès que les observations astronomiques manquent pendant quelques jours; les courants induisent en erreur, et cela suffit pour causer des naufrages ou forcer aune prudente inaction : ces difficultés sont bien grandes, puisqu'elles arrêtèrent jadis les Romains, qui cependant possédaieu t de grands navires et quelques moyens de connaître leur route. On doit donc admirer la hardiesse de
peuples ignorants et dénués de ressources, qui, au lieu de se borner à naviguer dans un rayon limité, franchissent des espaces de trois cents lieues pour aller chercher des îles dont ils ne connaissent la distance et la direction que par des traditions incertaines. Il y a sans doute chez eux de ces vieux marins tenant tout leur savoir de ouïdire et d'expérience, dont la pratique est tout pour la conduite du navire ; il en a été de même en Europe, avant qu'une science aussi étendue que profonde ait appris à parcourir avec sécurité des mers qui n'ont jamais été vues que par d'autres; et c'est là, sans doute, le plus beau résultat des immenses travaux des astronomes et des marins.
Nous vîmes, à Guam, des naturels qui arrivaient de l'île Satahoual; ils venaient de parcourir i5o lieues sans rencontrer aucune terre; et, si l'étendue de l'archipel des Marianes leur donnait la certitude d'y arriver, la difficulté de retrouver ensuite leur petite île n'en était pas moins grande. Le but de leur long voyage était cependant bien peu de chose, à nos yeux du moins, car rien n'est relatif comme la valeur des objets de nos désirs et même de nos besoins : ils apportaient de l'huile de coco contenue dans des tubes de bambou, des coquilles, des écailles de tortue, et venaient chercher des outils. L'un d'eux avait une lame de scie qui pour lui était un trésor, car cet instrument, qui nous paraît si simple, semble prodigieux à ces hommes auxquels il évite le long et pénible travail de hacher tout un tronc d'arbre pour obtenir une planche; aussi, quand ils la comprenaient, la scie était-elle toujours au nombre des objets qui les étonnaient le plus.
La conservation des vivres est aussi une des principales difficultés pour les grands trajets; l'eau peut être contenue dans des bambous ou des calebasses; les bananes se gardent longtemps; l'amande du coco, quoiqu'elle rancisse en vieillissant, n'en est pas moins une substance très-nourrissante, mais ce n'est que dans les pays où croît l'arbre à pain qu'il est possible d'obtenir une espèce de biscuit de mer. On le fait en jetant le fruit à moitié cuit dans un trou que l'on couvre de feuilles et de terre, où il fermente plusieurs jours, et devient une pâte blanche d'un goût aigre, dont on forme des boulettes oblongues de o™,i2, qu'on enveloppe dans des feuilles d'arbre à pain, découpées comme celles du platane, mais deux fois plus grandes; ainsi disposées, on les remet dans les trous remplis de galets chauffés, où les naturels cuisent tous leurs aliments, et ces gâteaux, après être restés quelques heures exposés à une chaleur concentrée qui les durcit, sont susceptibles d'être conservés pendant plusieurs mois : la mastication en est assez difficile, mais ils sont d'un goût sucré qui n'est pas désagréable. Avant l'arrivée des Européens, il n'existait pas d'animaux qu'on pût manger; ce n'eût d'ailleurs été d'aucune ressource pour la mer, puisqu'il aurait fallu les nourrir et les désaltérer, choses tout à fait impossibles sur d'aussi petits esquifs.
Dans la plupart des îles peuplées par la race cuivrée, les connaissances géographiques sont assez étendues : on y rencontre de ces hommes hardis qui ont parcouru tout leur archipel, dont ils connaissent les moindres détails et dont ils ont même quelquefois osé sortir. Les naturels de Tonga-tabou ont de fréquentes relations avec les îles Viti ; ceux de Taïti et des îles basses ou Po-motou étendent leur navigation dans tout cet archipel, et vont même à Toubouai, qui n'est qu'une petite île isolée. Ils ont longtemps donné des renseignements dont les premiers navigateurs purent tirer parti; et quelques-uns comprennent assez les positions relatives des terres tracées sur le papier pour déterminer de nouvelles îles d'après celles qu'on leur indique.
Aux îles Carolines, très-éloignées les unes des autres, les naturels déploient encore plus d'industrie et de hardiesse pour leurs pirogues, qu'on peut prendre pour le type de la perfection de ces petits bateaux ; ce sont les mieux construites du grand Océan, et elles étonnèrent les Espagnols qui les virent les premiers et en exagérèrent beau-
coup la vitesse. 11 y a une très-grande analogie eutre toutes celles des différents groupes de ce long archipel, depuis sa partie voisine des Philippines jusqu'à ses dernières îles vers l'est.
Nous commencerons par les îles Elivi où elles diffèrent de celles que nous devons décrire plus loin par leur petitesse et l'obliquité de leurs extrémités fourchues. Dans l'île Gouap , située plus à l'est, elles n'avaient que 7 à 8 mètres de long; la voile, très-grande, mais dénuée de cargues, était portée par un mât incliné; le balancier, très-éloigné , était joint, par des piquets, aux leviers, couverts d'un treillage, s 'étendant sur les longues tringles qui en unissaient les extrémités à celles de la pirogue; celles-ci, semblables à celles des Pros d'Elivi, avaient en dedans, pour fixer le point de réunion des vergues, un bloc cylindrique comme celui sur lequel on file les lignes de harpon dans les baleinières. Le faux côté du corps était peu marqué et n'existait même pas pour les petites pirogues de 4 à 5 mètres de long, semblables , du reste, aux grandes et se comportant d'une manière remarquable sur une mer battue par une brise assez fraîche. Toutes avaient une plate-forme opposée au balancier, mais quelques-unes étaient sans cabanes, car elles n'en portent peut-être que pour de longs voyages. Nous pûmes les dessiner facilement; plusieurs même sont représentées sur les planches 240 bis et 241 ae l'album historique de la corvette l'Astrolabe, mais nous avons préféré ne pas les joindre à cet ouvrage, autant à cause de leur trop grande ressemblance avec les autres, que de la préférence que nous avons toujours donnée aux plans exacts. Nous avons mesuré à Umala , dans l'île de Guam , plusieurs Pros provenant de l'île Satahoual parmi lesquels nous avons choisi celui de la pi. 106 , qui montre tous les détails de cet le curieuse pirogue.
PROS DE SATAHOUAL.
Le corps est ordinairement de cinq morceaux assemblés sans rainures, percés suivant l'épaisseur par des chevilles à pointes perdues, et cousus par de petits amarrages plats, enfoncés dans le bois et couverts d'un mastic blanc, ainsi que les joints. Une seule pièce creusée, n'ayant rien d'analogue à noire quille, forme toute la partie inférieure et fait suite en dedans, aussi bien qu'en dehors, aux planches latérales unies aux extrémités qui se relèvent par une courbe élégante , terminée par des pièces massives surmontées de deux pointes (pi. toG, fig. 3). Aucun membre ne fortifie la jonction de ces parties pourtant très-minces, car elles n'ont que o'",oi5 à o'",020 d'épaisseur, ce qui parait en désaccord avec la solidité de la charpente du balancier, et oblige à visiter les amarrages après chaque trajet, pour les resserrer et les mastiquer; seulement une planche z (fig. 4) est placée sous les leviers et unie aux coutures par des amarrages. Le haut du corps est recouvert par un liteau et, évidé en dessous (fig. 4) et j0'111 par de petites attaches, qui fait paraître la pirogue très-épaisse sur le plan (fig- 2); mais la section (fig. 4) en montre les dimensions réelles.
Les Pros, que les naturels nomment Oïa , n'ont guère que i3 ou 14 mètres de long, et leurs deux cotés ont une
différence très-marquée; en effet, ils n'ont pas besoin d'être symétriques, puisqu'ils ne changent jamais de rôle, le
balancier restant toujours au vent; ce sont, au contraire, les extrémités qui doivent être pareilles, puisqu'elles
sont tantôt avant, tantôt arrière. C'est cependant le seul pays où les naturels aient senti l'avantage d'un côté de
sous le vent, plat et presque vertical, pour moins dériver et compenser l'effet du balancier, qui tend toujours
à faire lofer, tandis que le renllement du vent doit produire une tendance à arriver, et si la vitesse du bateau
donne plus de force à l'effort du balancier, elle augmente aussi dans le même rapport l'influence inverse du côté du
vent, làesfig. 2, 3 et 4 donnent exactement les courbures rapportées à la ligne tendue d'une extrémité à l'autre,
et à la verticale qui en a été abaissée. Dans quelques autres Pros les côtés diffèrent beaucoup plus entre eux,
cependant celui de sous le vent n'est jamais tout à fait plat, et s'il l'était, comme le porte le plan du voyage de
l'amiral Anson, le bateau ne perdrait pour cela aucune de ses qualités; niais que d'essais il a sans doute fallu
tenter avant d'arriver à cet équilibre entre le moteur et des résistances si variables, et combien on doit admirer la simplicité et la justesse avec lesquelles les habitants de ces îles y sont arrivés. Les extrémités du corps n'ont pas de parties rentrantes, et toutes les sections verticales ressemblent à celle du milieu : l'extérieur du Pros, le balancier avec tout ce qui sert à le tenir, quelquefois même les caillebottis sont peints en gros rouge ainsi que les parties de l'extérieur laissées blanches sur les ligures {fig. i et 3) , les hachures représentant ce qui est peint en noir; ces deux couleurs paraissent bien tenir et sont d'un usage général dans ces îles (t) : le bois des bancs , des tringles, des cabanes, de la mâture et des pagaies reste toujours à nu, et tout est tenu avec une propreté et un soin parfaits.
Une large charpente est disposée de la manière la plus ingénieuse sur le corps; les deux premiers leviers a a, qui le percent et lui sont à peine joints par de petites attaches, ont en dessus une pièce parallèle plus légère dd, posée sur le liteau, et une autre longitudinale c c, prise entre a a et d d {Jig- 4 et 5)> pour soutenir les bouts des deux supports obliques bb de la cabane de sous le vent. Deux pieux fourchus ou quatre piquets A h, liés à chacun des leviers, servent à les unir au balancier en s'eufonçant dans ce dernier et sont fortifiés par des liures passées dans des trous, qui embrassent ces pièces, ainsi qu'une autre horizontale i i, introduite entre « « et dd, dont les bouts sont aussi attachés. Cette solidité est nécessaire à cause de la proximité des points d'appui, et des efforts qu'ils supportent lorsque les mouvements de la pirogue diffèrent de ceux du balancier ; celui-ci, toujours en bois plein , a la forme d'un prisme quadrangulaire, dont l'une des arêtes sert de quille , et dont les deux bouts sont tronqués en pointe. Tout l'espace compris entre les leviers est rempli par une claie de tiges attachées à quelques traverses , et c'est là qu'est iixée la petite cabane n, dont le fond et les côtés à jour sont en tringles rondes amarrées à distance sur des châssis et fortifiées par des diagonales; son toit courbe est soutenu par des lattes croisées à angles droits, attachées au pourtour {Jig- 4); auxquelles est cousu le chaume de feuilles de latanier maintenu par un filet {Jig- i , 2 et 3). Cette cabane a du côté de la pirogue une porte pour entrer les provisions., qu'elle garantit seulement du soleil, car, étant à jour et placée au vent, elle laisse entrer les éclaboussures de la mer.
Les leviers sont fortifiés par de longues tringles obliques mm, quelquefois ornées de sculptures, attachées sur le plat-bord et soutenant un caillebottis de lattes soigneusement encastrées les unes dans les autres, ou seulement un treillage lié par des ficelles; il remplit une partie de l'espace compris entre m m et les leviers qui viennent s'engager sous de longues planches cousues, couvrant le milieu en laissant en dehors un espace libre pour pagayer de ce côté : elles portent au-dessus du milieu du côté du vent, pour résister à l'effort du balancier, un renflement p, attenant souvent à la planche, avec une cavité au milieu, dans laquelle enfonce le pied du mât qui est un peu pointu et peut s'y mouvoir librement.
Sur la plate-forme dont il vient d'être question sont enfoncés des montants h h', soutenant de larges bancs vv d'un côté, tandis que l'autre pose sur une planche v v, placée sur le bord de la cabane de sous lèvent, dont les angles extérieurs sont unis aux montants /; h par des tringles horizontales h h, dans lesquelles leur bout supérieur est encastré. Une pièce extérieure//, parallèle à la pirogue, est attachée au-dessus des supports bb et porte la plate-forme de sous le vent, faite d'une claie serrée, entourée de quatre planches verticales x x, dont les bouts, qui entrent dans des mortaises, sont liés à b b. C'est en dedans de ce rebord que se trouve un toit o, confec-
(0 Une noie delà Relation du voyage autour du monde, du capitaine de Freycinet, coq lient au tome Ier, page 124, les détails suivants sur la peinture des Carolins. « Voici comment l'auteur de la relation sur les îles Pclcw décrit la manière dont celte peinture extraordinaire est appliquée. Les couleurs sont brojées, dit-il , et jetées dans l'eau qu'on fait bouillir ensuite; les naturels enlèvent soigneusement l'écume qui surnagé à la surface , puis, quand ils trouvent la liqueur suffisamment épaissie, ils l'ètcndent toute chaude sur le bois et la laissent sécher. Le jour suivant, on frotte la peinture avec dé l'huile de coco, et, en répétant cette opération, pendaut un temps convenable, avec des écoles du même fruit, on parvient à lui donner un poli et une ténacité capables de résister à la mer. J'ajouterai que ce vernis est extrait de l'arbre a pain , e'est ce que nous verrons plus en détail en parlant des Marianes ; on le colore ensuite diversement. »
lionne sur un châssis comme celui de la cabane aux provisions, mobile, courbe el peu élevé , sous lequel vivent les naturels, qui n'y sont pas inquiétés parla mer et qui, de plus, tiennent constamment leur poids sous le vent, ce qui devient important si la voile masque : ils peuvent incliner ce toit dans tous les sens pour se garantir.
Les côtés du corps sont unis par des bancs qui ont, en outre, des emplois particuliers : ceux des extrémités q sont plus épais et plus larges au milieu, où se trouve une cavité dans laquelle repose la vergue ; ils sont enfoncés dans le corps, mais ne le percent pas comme lessuivanls r, maintenus par de petites chevilles ; ceux-ci sont saillants sous le vent, tandis que les troisièmes s le sont au vent. Le gouvernail (fig. 6) a du côlé qui fend la mer une entaille r' et une corde s', attachée au vent au banc s, qui, perçant son sommet, tend, par son obliquité, à le soutenir contre la dérive; mais, comme il n'est pas, pour cela, maintenu contre le banc, l'effort seul de l'eau le démonterait aussitôt, si l'homme qui gouverne [jig- i) n'était pas assis sur le plat-bord de sous le vent, ou sur un bâton attaché obliquement suri et sur la pirogue {fig. 2), el contraint d'avoir toujours une jambe dehors pour appuyer sur le gouvernail, dout il tient la barre placée à cet effet sur l'arrière. On est étonné de trouver, sur des bateaux remarquables par beaucoup de dispositions ingénieuses, l'usage d'un gouvernail aussi imparfait, qui ne sert guère que grand largue et a besoin d'être souvent remplacé par deux ou trois pagaies qui fatiguent beaucoup les hommes lorsque le sillage est rapide; aussi, pour diminuer le travail de ceux qui gouvernent, ou les aide avec l'écoute que deux hommes tiennent à la main, et qui doit être mollie pour arriver et roidie pour lofer.
Le mât, toujours un peu moins long que les vergues, a souvent près de sa base un renflement pour attacher la drisse qui passe dans un petit trou rond percé à son sommet; un autre trou plus élevé a la forme d'un cœur renversé, afin qu'il y ait deux rainures sur lesquelles frottent les cargues nouées à la vergue inférieure, l'une d'un bord de la voile, l'autre du côté opposé. Le mât est soutenu par deux étais attachés aux bancs r et capelés aux quatre cinquièmes de sa hauteur, ainsi qu'un hauban soutenant l'effort du vent, passé dans la traverse i i et amarré sur lui-même; deux autres, plus faibles, placés en dedans de la voile, viennent se fixer aux angles extérieurs de la plate-forme de sous le vent en h et en /(, dans le but de maintenir le mât si la voile masque.
La surface de la voile des Pros carolins est de 80 ou go fois celle des parties immergées du corps et du balancier, rapport plus faible que celui des Warkamoowees de Ceylan. Cette voile, formée de nattes iines et flexibles, est très-solide; les laizes ont o™,4° de large, mais au premier coup d'œil elles ne paraissent en avoir que la moitié, parce que la voile est double et que les bords, cousus entre eux d'un côté, le sont en même temps au milieu de la laize opposée, où tout est disposé de la même manière, ce qui double le nombre des coutures, comme on le voit en t et V {fig. 1). On y ajoute des licelles u u, teintes en gros rouge, de la plus grande légèreté, à peu près de la grosseur de notre merlin, qui, transperçant la voile perpendiculairement à la direction des laizes de 0™,i5 en 0», i5, la consolident tout en augmentant beaucoup son poids ; leurs extrémités sont tournées autour des vergues d'une manière aussi serrée que le bitord qui fourre une manœuvre, liant ainsi par tous les points la voile aux vergues. Celles-ci, légères et carrées, d'une grosseur presque égale sur toute leur longueur, qui est la même pour les deux, sont réunies par une corde de o™,20 de long, qui les traverse près de leur extrémité inférieure et qui, retenue par des nœuds, soutient celle d'en bas en dessous et derrière le banc q, lorsque la vergue supérieure est enfoncée dans la cavité.
Les Pros conservent toujours leur balancier au vent comme les Warkamoowees et virent de borda peu près de la même manière : pour effectuer cette évolution, ils laissent aussi arriver jusqu'à ce que le vent soit du travers; alors l'écoute est lâchée, et la voileà moitié carguée, mais poussée par le vent, maintient le hauban du vent roide. On tire sur l'étai de l'arrière pour soulever la vergue supérieure, la faire sortir de son trou et aider les hommes qui
100 ARCHIPEL DES MARIANES.
portent l'angle à l'autre bout en le faisant passer par-dessus le pont; l'étai de l'avant est filé à retour à mesure que le coin de la voile approche de l'extrémité, jusqu'à ce que la vergue supérieure soit posée dans le premier banc q; alors la voile est bordée, et l'on peut l'aire route. Celte nécessité de passer tout au-dessus du point où repose le mât entraîne à lui donner beaucoup d'inclinaison (fig. 1), car il faut qu'il soit plus long que la portion de vergue comprise entre l'angle inférieur et le point où la drisse est attachée, et son appui éfanl plus élevé que celui de la vergue, il s'ensuit qu'il est très-penché lorsque celle-ci est presque droite : la drisse et l'écoulé sont frappées aux deux tiers des vergues à partir de leur point de réunion, de sorte que la ligne qui joindrait les deux points par lesquels la voile est retenue passe par son centre de ligure, règle irès-répandue dans le grand Océan. Celte manœuvre, si avanlageuse pour louvoyer, fut plusieurs fois exécutée dans la baie d'Umàta, et nous avions déjà assisté à plusieurs virements de bord des pirogues à balancier simple de Tongalabou qui agissent exactement de la même manière; seulement nous ignorons à quel moment lès Carohns déliassent leurs haubans de sous le vent, qui probablement sont lâchés pour ne pas gêner le pas;>age de la voile. Ils doivent cependant être maintenus roides au mouillage comme à la mer, à cause du mât qui, n ayant pas d'appui, tomberait lorsque les mouvements font battre la voile; car, si le roulis, sur les bateaux à balancier, n'est pas aussi étendu que sur ceux soutenus par du lest, il n'en produit pas moins des chocs d'une extrême dureté, surtout lorsque la houle vient du travers et que le balancier, souvent abandonné un instant par .l'eau et retombant de tout son poids , frappe dans le creux de la vague qui vient de passer et est aussitôt relevé par celle qui arrive. 11 est donc étonnant que le corps frêle des Pros résiste à de pareilles secousses et que la réunion si faible de ses parties ne se relâche pas, ce qui n'est certainement dû qu'à son peu de largeur et à la légèreté qui le fait facilement obéir aux impulsions les plus vives.
Nous avons parlé du danger que courent les pirogues à balancier simple , lorsque leurs voiles sont coiffées, et nous avous vu, en entrant à Umata, dans l'île de Guam, la manœuvre qu'exécutent les naturels dans ce cas. Un des Pros carolins qui nous accompagnaient depuis quelques heures vint à masquer; aussitôt tous les hommes se portèrent sur la plate-forme de sous le vent (pi. 107, en second plan), et, comme leur balancier coulait, ils filèrent les haubans de ce côté, descendirent la voile et le mât sur les leviers, où ils débarrassèrent tout, remâtèrent, hissèrent la voile et se remirent en route. La promptitude avec laquelle tout fut fait montrait combien celle singulière manœuvre leur était familière et prouvait en même temps les avantages de la plate-forme de sous le vent, dont ils ont eu seuls l'idée. Cependant il arrive quelquefois aux Pros de chavirer, mais alors leur équipage suffit pour les relever; une partie des hommes pèse sur le balancier, tandis que les autres agissentsur les supports de sous le vent, jusqu'à ce que leurs efforts réunis fassenl tourner le bateau pour le ramener à sa position naturelle; alors ils le vident avec des escopes {fig- 8) eu panier serré attaché à un manche; ils rattrapent toutes les parties du gréement et de la voilure, qui, détachées avant de commencer l'opération, flottent çà et là, et remettent bientôt tout en place. Pourtant ils redoutent les accalmies, qui, diminuant tout à coup l'influence de la voile, tandis que la vitesse conserve au balancier toute la sienne, font venir au vent et peuvent faire masquer.
C'est surtout dans ces Pros, dont le balancier est très-épais, qu'on voit quel effort il produit pour faire venir au lof, quoique toute la voilure soit sur l'avant pour le contre-balancer; aussi vent arrière et même grand largue (pi. 107), ils ont beaucoup de peine à se maintenir en route, et chaque homme prend à son tour le gouvernail, qui est très-pénible à manier, car alors la voile et le balancier tendent à faire veuir du même bord, et la meilleure allure est le plus près pour laquelle tout est compensé; c'est aussi celle sous laquelle ils acquièrent le plus de vitesse, et ils suivirent tous, en serrant beaucoup plus lèvent, la corvette l'Astrolabe, qui faisait 738 milles à l'heure. Cette marche est loin de celle qu'on leur attribue dans quelques anciennes relations, mais elle n'en est pas moins fort belle, eu égard à la petitesse de ces embarcations, et même avec une brise plus fraîche ils doivent la dépasser, car ils ne diminuent pas de voile, et il n'y avait pas
ARCHIPEL DES MARIAMES. 101
d'hommes sur les leviers pendant qu'ils nous suivaient (i). Lorsqu'ils courent largue, ou que le vent est trèsfort, ils diminuent la surface de la voile en roidissant les deux cargues (2).
LesPros que nous vîmes arriver de Satahoual (pi. 108) portaient chacun sur la plate-forme du vent un petit bateau de la même forme , d'une longueur égale au quart ou au tiers de celle du grand; ses extrémités étaient relevées, fourchues et sa peinture entièrement semblable, mais les deux côtés étaient symétriques; le balancier, beaucoup plus petit, était attaché à des leviers courbes, lixés sur les extrémités afin de laisser assez d'espace pour que la cabane du vent pût être placée entre eux lorsqu'il était à bord avec son corps près du mat et son balancier au vent. Pour mettre cette embarcation à la mer, les naturels l'inclinent alin de dépasser un des leviers, et ils la poussent sur le côté, ce que sa légèreté rend très-facile. Il n'y a que les Carolins qui aient ainsi une chaloupe dont la pesanteur n'ajoute sans doute pas à la stabilité de leurs pirogues, puisqu'il ne faut jamais que le balancier coule ; ce sont eux aussi qui ont placé le plus de poids à l'extérieur en le distribuant avec beaucoup d'art, et il est singulier de voir tous ces peuples chercher la stabilité en dehors, tandis que ceux de l'ancien continent l'obtiennent par du lest intérieur. L'étendue de la plate-forme du vent permet aux hommes de se placer commodément pour résister à la voile, ressource dont ils paraissent cependant avoir rarement besoin. En général, tous les Prosque nous avons examinés, solides, légers et construits avec soin, ont peu de sculptures, et leur aspect est plus marin que celui des autres constructions du grand Océan : on est étonné, toutefois, de ne pas voir leurs extrémités couvertes. Ils portent chacun six ou huit naturels bien faits, d'une couleur plus foncée que ceux de Taïti ou de Tonga-tabou, ayant des traits réguliers et des cheveux lisses; ils ont l'usage de se tatouer et de s'orner de coquilles, et sont généralement d'un caractère assez doux; leurs îles n'ont jamais été témoin des scènes sanglantes qui en ont signalé tant d'autres.